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Vers le milieu du Ve siècle avant J.C., à l’ère pré-impériale chinoise, « époque des Royaumes Combattants,... cruelle, licencieuse, où l’esprit féodal s’effaçait devant les intérêts,... les trahisons », vécut Tchouang Tseu, ou Zhuangzi, disciple de Huizi , successeur du mythique Lao Tseu, que la postérité érigerait, malgré lui, en fondateur du Taoïsme.

Accompagnons-le sur le chemin de sa vie chaotique. Le souffle des longues phrases de P. Rambaud donne la mesure de la violence d’alors, les nombreuses énumérations celle des richesses royales et des merveilles de l’environnement naturel. De contes en anecdotes, entre humour et tragédie, le pas de ce chemineau incite à méditer sur les cahots du temps présent.

Né à Mong, dans le royaume de Song, le jeune Tchouang Tseu, fils de Chou, surintendant des Cadeaux, ne voit qu’injustice sociale, hypocrisie des fonctionnaires corrompus, violence, voire cannibalisme, de tous, assoiffés d’intérêt personnel. Superviseur des Laques à vingt ans, le jeune homme apprendra très vite à ne « jamais s’approcher des hommes de pouvoir ni être leur bouffon ». Marié à trente ans à « Nuage du Matin », ils vivront avec leurs deux fils de longues années de bonheur en pleine nature, au Pavillon du Torrent Vert. Après qu’une épidémie ait emporté son épouse, Tchouang Tseu reprendra sa vie errante. Continuant de satisfaire son désir d’apprendre au contact des petites gens, il écrira jusqu'à sa mort son livre, le Zhuangzi, dont Patrick Rambaud s'est beaucoup nourri.

Un jour, surpris de voir un boucher découper une carcasse sans sembler y prêter attention, l’homme lui explique qu’à force d’expérience son couteau, adapté aux tissus de la viande, les suit sans le secours de son esprit. Tchouang Tseu en tirera le fondement de sa sagesse : l’homme doit sans cesse s’adapter à des situations bien réelles et toujours différentes car tout est impermanence. Comment ? En gardant l’esprit ouvert, disponible à ce qui advient, et non entravé par des connaissances théoriques, des principes dogmatiques, des convictions pré-établies et dangereuses car elles empêchent de voir la réalité. Il faut « être vide », ouvert, réceptif, sans idées préconçues : « c’est en cessant de vouloir influencer le cours des choses que l’individu maîtrise son destin ». Le paradoxe donne à réfléchir...

Le jeune philosophe bouscule les convenances et critique les écoles de pensée : il s’en prend aux confucianistes qui ont « asséché », dogmatisé l’enseignement du maître, l’ont transformé en une morale contraignante alors que Confucius s’est toujours refusé à toute théorie. Pour Tchouang Tseu, c’est par l’expérimentation, par l’apprentissage, que l’on se forme, non grâce aux savoirs transmis, à moins d’oser les remettre en cause !

Il s’en prend au système de gouvernement, « figé dans ses rituels au milieu d’un monde qui bouge », les hommes politiques manquent de souplesse, de réactivité à l’imprévu. De même la foule : Aurait-elle toujours raison ? Non réplique Tchouang car « elle reste à la surface des choses et se laisse guider par ses émotions »....

Voilà encore matière à réflexion... Tchouang Tseu met en garde contre les hommes de religion, « ces sages pétris d’orgueil et donneurs de leçons », contre leurs rituels qui « divisent et engendrent la violence ». Les fidèles les écoutent, par peur d’affronter leurs propres faiblesses. Des croyances apprises ils tirent vanité et haine de qui ne les partage pas car « les gens détestent ceux qui sont différents » constate Tchouang Tseu.

Si Tchouang « revenait de nos jours » imagine Patrick Rambaud, « il verrait que les livres de sagesse simpliste côtoient dans toute l’Asie les Mémoires de Bill Gates ». Hélas !... Mais l’essentiel ne s’achète pas, consigné dans cette maxime du maître notée en italiques par le romancier : « Nous ne pouvons qu’observer et décrire » le présent pour y conformer nos actions grâce au « lâcher-prise » : souvent compris à tort comme simple paresse oisive, ce positionnement mental aide à délier l’esprit de tous ses asservissements pour se concentrer sur l’accueil d’autrui comme il vient et du monde comme il va. Chacun peut tenter ce recentrement de soi.

 • Patrick Rambaud. Le Maître. Grasset, 2015, 232 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #CHINE, #TAOISME