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Avec cette étude approfondie du concept des Indo-Européens, Jean-Paul Demoule se donne pour objectif d'en démontrer la faiblesse persistante malgré deux ou trois siècles de travaux érudits. La préhistoire de la majeure partie des Européens, du néolithique à l'âge du fer, a été déformée par ce qui n'est qu'un mythe des origines, un scénario simpliste et invérifiable. Partis il y a des milliers d'années d'une région non-définie, les Indo-Européens auraient conquis avec leurs chars et leurs chevaux toute l'Europe de l'Oural à l'Atlantique sans compter une vague à contre-sens vers l'Inde. Longtemps, érudits et scientifiques crurent possible de retrouver à travers siècles et millénaires un peuple d'origine, un foyer d'origine, une langue primitive, et de retracer des routes d'invasion, le tout menant jusqu'aux peuples, états, langues en place en Europe aux XIX et XXe siècles ! C'est principalement en Allemagne qu'on s'attacha à explorer ainsi le passé lointain : Ursprache, Urvolk, Urheimat se sont vite additionnés en un modèle détourné au service d'une idéologie exaltant le sol et la race. Après 1945, il devint urgent d'opérer le démontage du mythe. « L'histoire des études indo-européennes a la pureté simple des légendes familiales, avec ses pères fondateurs, ses enfants prodiges et même ses fils dévoyés » souligne Jean-Paul Demoule. Notre expert du néolithique brosse une longue étude détaillée (et iconoclaste) des recherches menées par des générations de linguistes, d'anthropologues et d'archéologues, avant de conclure que le mythe persistera tant que des méthodes à la fois plus complexes et plus prudentes ne seront pas utilisées.

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La question des langues est à l'origine du mythe. Dès 1654, van Boxhorn rejeta la croyance que l'hébreu était la mère des langues. Un demi-siècle plus tard, Leibniz rechercha une autre langue primitive : « on peut conjecturer, écrivait-il, que cela vient de l'origine commune de tous ces peuples descendus des Scythes, venus de la Mer Noire, qui ont passé le Danube et la Vistule, dont une partie pourrait être allée en Grèce, et l'autre aura rempli la Germanie et les Gaules ; ce qui est une suite de l'hypothèse qui fait venir les Européens d'Asie ». En une vision biologique destinée à un grand avenir, on proposa rapidement un arbre généalogique des langues issues d'une langue primitive. Comme l'Inde fascinait, Herder y plaça la terre d'origine et Schlegel le confirma en 1808 dans son Essai sur la langue et la sagesse des Indiens précédant toute une série de grammairiens allemands. August Schleicher perfectionna vers 1860 l'idée de l'arbre généalogique des langues indo-européennes, ou Stammbaum, et le premier marqua d'un astérisque les mots retrouvés de la langue primordiale (exemple : *ekwos pour cheval). Le suisse Adolphe Pictet fut l'un des premiers à explorer la vie des « Aryas primitifs » par le biais de la paléontologie linguistique. En l'absence d'ours et de montagne dans leur vocabulaire commun, Otto Schrader les pensa nomades dans des plaines monotones, traversées de grandes fleuves : n'y trouvant que le saumon (racine laks), il considéra que ça voulait dire “poisson” en général. En 1862, Ferdinand Justi ne trouvant pas de mots pour les maladies dans le vocabulaire commun jugea « que les Indo-Européens originels n'étaient jamais malades ». Les petits arrangements de ce genre faciliteraient la construction du mythe.

D'autres linguistes, tel Hugo Schuchardt, contestèrent pourtant l'idée de langues pures s'enfantant les unes les autres comme les familles d'un arbre généalogique (Stammbaum). Pionnier de l'étude du pidgin et du créole, défenseur du volapük, il mettait en avant des « interférences linguistiques », des « zones de contact » et concluait, dans des travaux publiés vers 1885, à l'absence de « langue totalement pure » : exit donc l'indo-européen — mais il n'avait pas su convaincre la majorité de ses collègues... Plus tard, au temps de Meillet et de Benveniste, et s'appuyant sur les langues balkaniques, Nikolaï Troubetzkoy avança dans un congrès de 1936 que des langues pouvaient constituer des réseaux d'échanges sans aller chercher l'idée d'une origine commune. Plus près de nous (1982), Norman Bird s'aperçut que « le nombre de mots communs à l'ensemble des racines indo-européennes n'est pas considérable » : sur 2000 racines communes, une seule concerne l'ensemble des 14 familles de langues ; on répertorie évidemment davantage de racines partagées si l'on réduit le nombre des langues considérées... James Mallory et Douglas Adams (2006) montrent que « les trois quarts des racines indo-européennes reconstruites ne sont en réalité attestées que dans six familles de langues ou moins.» L'étude des phonèmes ne serait guère plus concluante : la méthode de Greenberg-Ruhlen (1996) admettant de fort nombreuses équivalences entre phonèmes de différentes langues. Il faut se tourner vers d'autres techniques, comme la glottochronologie, pour affiner l'évolution des langues et passer du trop simpliste arbre généalogique (Stammbaum) à une approche en réseaux et en interférences. Pour le moment les travaux fondés sur l'étude de l'ADN n'ont fait que donner une présentation de l'histoire du peuplement en arbre généalogique comme dans le Stammbaum des linguistes. Demoule juge cela bien décevant.

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Quel était ce peuple des origines ? Et d'où venait-il ? Après qu'en 1684 François Bernier avait divisé l'humanité en cinq races, et la science occidentale progressant par la mesure et le nombre, il fallait s'attendre à ce qu'on mesurât leurs crânes ; le pas fut franchi à Göttingen par Johann Friedrich Blumenbach, pionnier de l'anthropologie physique. Il qualifia la population blanche de “caucasienne” dans son ouvrage de 1775, appellation reprise encore aujourd'hui par les fiches signalétiques de la police nord-américaine. La crâniologie sévit au moins jusqu'à la fin du XIXe siècle. Jean-Paul Demoule excelle à nous rappeler les querelles byzantines suscitées par la forme du crâne du Nord au Sud de l'Allemagne ou de la France, en cette époque de passions nationalistes. Si Armand de Quatrefages de Bréau — grand dolichocéphale blond aux yeux bleus— estima que les Prussiens de 1871 n'étaient ni de vrais Germains, ni même de « race aryenne », le comte Vacher de Lapouge versa, lui, dans une raciologie de caricature (« L'Aryen, son rôle social »,1899) et se fit adouber par les chercheurs germaniques préoccupés de “pureté raciale aryenne”, selon un classement où les Germains dominaient les Gaulois. Demoule analyse longuement (aux chapitres 6 et 8) les relations entre les nazis et les chercheurs indo-européanistes, notant que Hitler lui-même, conscient de la modestie des vestiges des Aryens antiques, en vint à se moquer des spécialistes de « préhistoire obscure ». L'influent Gustaf Kossinna, disparu à la veille de la proclamation du IIIe Reich, avait identifié les Indo-Européens à la « race nordique », à l'Homo europaeus de Vacher de Lapouge ; emporté par son dédain du Sud, il nia même l'invention phénicienne de l'écriture (« l'un des pires mensonges historiques ») et développa dans son livre de 1912 sur la préhistoire allemande toute la matière qui allait nourrir le nazisme. On aurait pu penser que la théorie des origines nordiques disparaîtrait après 1945. Pourtant, la Nouvelle Droite des années 1970 croyait encore mordicus à la doxa indo-européenne et Jean Haudry publia son fameux « Que-Sais-Je ?», en 1981, au temps de l'Institut d'études indo-européennes de Lyon-III...

Paradoxalement, le racisme politique était né alors que s'effondrait toute définition scientifique de la « race ». Rudolf Virchow, fondateur de la Société d'anthropologie, d'ethnologie et de préhistoire de Berlin estimait en 1889 que « L'Aryen typique, tel que la théorie le postule, n'a pas encore été découvert. » Otto Schrader (Reallexicon, 1917 et 1929) avait réfuté l'unité raciale indo-européenne : « L'examen objectif des trouvailles craniologiques n'a nulle part permis de découvrir une population totalement homogènes, mais au contraire, à toutes les époques et en remontant jusqu'à l'âge de pierre, on trouve une coexistence de dolichocéphales, de mésocéphales et de brachycéphales. » Bien avant que la doctrine nazie ne récupère les délires racistes, Felix von Luschan déclarait dans “Völker, Rassen, Sprachen”: « Toutes les tentatives pour découper l'humanité en groupes artificiels en se fondant sur la couleur de la peau, la longueur ou la largeur du crâne ou le type des cheveux, etc, se sont totalement fourvoyées » et il les qualifie à l'avenir de « passe-temps stériles ». C'était en 1922.

Où localiser l'Eden d'où étaient partis les ancêtres des Européens ? On l'avait cherché « de l'Himalaya à la Baltique, du Caucase au pôle Nord ». Tôt formulée, la thèse de l'Inde fut abandonnée car, comme disait Heinrich Schulz en 1826 dans un essai de préhistoire du peuple allemand, l' « humanité blanche » ne pouvait provenir que d'Europe... Mais le petit cap à l'Ouest de l'Eurasie est quand même assez vaste pour permettre diverses théories. Georges Dumézil affirmait en 1941 : « D'une région qu'on semble pouvoir situer entre la plaine hongroise et la Baltique, par vagues successives, partirent en tous sens des troupes conquérantes qui parlaient sensiblement la même langue (…) Des courses centrifuges, en quelques siècles, asservissent à ces hardis cavaliers toute l'Europe… »

Après la rapide élimination de l'hypothèse de l'origine baltique vu la misère du matériel archéologique néolithique, la piste anatolienne et surtout la piste steppique disposaient d'atouts sérieux pour devenir le foyer d'origine. Le foyer anatolien doit beaucoup à l'aventure d'Heinrich Schliemann qui découvrit Troie et y rencontra les Indo-Européens : « Les Troyens étaient de toute évidence de race aryenne... » car « les symboles gravés sur les terres cuites » appartenaient à « nos ancêtres aux temps où les Germains, les Pélasges, les Hindous, les Perses, les Celtes et les Grecs ne formaient qu'une nation, et ne parlaient qu'une langue » (1872). Plus tard, la thèse anatolienne fut relancée par la découverte de la civilisation des Hittites. Mais on tend aujourd'hui à considérer qu'elle résultait de l'amalgame de peuples variés et de langues différentes.

La piste des « steppes pontiques » avait surgi à la fin du XIX° siècle ; elle fut reprise par Gordon Childe en 1927, par Emile Benveniste en 1939, par l'archéologie soviétique et fut vulgarisée par Marija Gimbutas dans les années 1970. Le problème est que ces plaines sont très étirées d'Est en Ouest, sur des milliers de kilomètres. Raison sans doute pour y imaginer des raids de conquérants jugés sur leurs chars vers 1500 avant notre ère. Las, l'archéologie oppose les unes aux autres les aires identifiées par leurs poteries différentes et dispersées entre les confins de la Chine et la Hongrie, tandis que les preuves par les chevaux et des chars s'effondrent devant un examen minutieux des fouilles, tant par leurs trouvailles que par leur chronologie. Tel mobilier funéraire fut pris pour les mors du harnachement des chevaux, des ossements de chevaux chassés pour leur viande passèrent pour des animaux de trait domestiqués, etc. Chaque hypothèse a du pour et du contre...

En position intermédiaire entre les steppes d'Ukraine et l'Anatolie, les Balkans laissent aussi entrevoir la possibilité d'un foyer indo-européen à condition — là encore — de ne pas chercher d'identité entre langue, peuple et territoire. Demoule estime qu'on a eu le tort de prendre ces notions comme des éléments bien délimités, tant le modèle de l'Etat-nation avec une seule langue officielle s'était imposé aux chercheurs sur le modèle français ou allemand du XIXe siècle.

Pour évoquer cette œuvre immense, — 70 pages de bibliographie !— ma lecture n'a fait que des choix radicaux et laissé nécessairement de côté des richesses innombrables et des éclairages passionnants qu'il importe au lecteur de découvrir. Un livre indispensable !

• Jean-Paul Demoule. Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d'origine de l'Occident. La Librairie du XXe siècle, Editions du Seuil, 2014, 741 pages.

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