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« L'histoire littéraire manque de noblesse lorsqu'on l'examine d'en bas » affirme Robert Darnton à la fin de son ouvrage. Le fait est que l'étude des libelles à laquelle il convie le lecteur amène parfois à se pincer le nez. L'éminent historien américain a bâti son œuvre à partir de l'étude de quatre libelles dont Le Diable dans un bénitier qui lui a servi de titre, puis a repris l'ensemble de ce sujet selon des thèmes successifs. Je vais essayer de donner un aperçu raisonné de ce livre passionnant où il est aussi question d'un sujet d'actualité : la liberté d'expression — et ses excès réels ou supposés.

Qu'est-ce qu'un libelle ? Et qui donc les rédige ?

L'étymologie latine, libellus, un livre bref, ne dit pas qu'une partie accessoire de la vérité. Il s'agit de calomnier, de diffamer. Si le libelle connaît son apogée dans la seconde moitié du siècle des Lumières, il n'est pas le propre de cette période. Le genre avait explosé au XVIe siècle suscitant en 1561 un édit de Charles IX : « Voulons que tous imprimeurs, semeurs et vendeurs de placards et libelles diffamatoires soient punis pour la première fois du fouet, et pour la seconde fois de la vie ». Au siècle suivant, les mazarinades marquèrent le temps de la Fronde et après le triomphe de Louis XIV, les libelles visèrent les dévergondages de la Cour, les « Grands » en général. Jusqu'en 1789 les Français ne développent rien de comparable à la presse ouverte et sans inhibition qui fleurit en Angleterre. Cela explique en partie leur goût pour les libelles, ersatz de presse à scandale.

Comment les lecteurs réagissaient-ils à ces libelles ? Dans sa Théorie du Libelle Linguet écrit : « La diffamation paraît être un de ces jeux de la société, une de ces ressources contre l'ennui. » S'il n'est pas très facile de connaître la réception de ces textes faute de témoignages précis, il faut considérer que la profusion est une preuve du succès. Leur genèse est plus facile à discerner. Robert Darnton évoque la fréquentation des cafés parisiens dès l'époque de la Régence —au moins 380 en 1729, plus de 800 en 1789—, des échoppes du Palais Royal, du quai des Augustins, ou du Pont Neuf, qui diffusent la littérature légale et clandestine. Dans les cafés, les “nouvellistes” rédigent à la main ou échangent des anecdotes, courts paragraphes diffamant Louis XV, ses maîtresses, ses ministres, et plus tard, les amants supposés de Marie-Antoinette. À partir de cette matière première, des publications clandestines déversent la calomnie visant les gens importants. Les officines qui produisent à l'étranger pour le marché français du livre sont dispersées dans les capitales de l'Europe du Nord et surtout à Londres : une rue de l'East End résume ces activités, c'est Grub Street où officie l'éditeur Boissière, l'homme de confiance des libellistes des dernières années de la monarchie.

Le libelle conserve souvent une allure de collage. À la base un événement de nature scandaleuse est rendu sous forme d'anecdotes que les auteurs des libelles se pillent sans vergogne. Anecdotes courtes en un paragraphe — l'expression « paragraph men » est utilisée à Londres — abondance de « bons mots », « caricatures », et autres « pasquinades ». Un exemple : « M. le duc de *** surprit un jour sa chère moitié dans les bras du précepteur de son fils. Cette digne femme lui dit avec une impudence ducale : Que n'étiez-vous là, Monsieur ? Quand je n'ai pas mon écuyer, je prends le bras de mon laquais. »

La Vie privée de Louis XV de Barthélémy-François Moufle d'Angerville était selon Darnton « un collage, un libelle assemblé à partir d'extraits d'autres libelles qui étaient, eux-mêmes, des assemblages constitués à partir de livres antérieurs ou d'informations recueillies dans les cafés ou tirées des feuilles de nouvelles ». Moufle pille ainsi divers auteurs dont Voltaire pour son Histoire de la guerre de 1741 en gommant les opinions favorables au roi, et Crébillon pour les Amours de Zéokinizul. Dans ce corpus littéraire, le portrait ironique —à la fois physique et moral— est un incontournable ; parfois accompagné d'une gravure. Les privilégiés sont ainsi dépeints, voire des criminels (Mandrin), des aventuriers (le chevalier d'Eon), des charlatans (Cagliostro).

La notion de genre littéraire ne permet pas de définir la catégorie “libelle” car tous les moyens sont bons pour diffamer : chronique pour Le Gazetier cuirassé, poésie pour Les Amours de Charlot et Toinette, dialogue pour Les Petits Soupers et les nuits de l'hôtel Bouillon, reportage pour Le Diable dans un bénitier, histoire pour La Police de Paris dévoilée, biographie la Vie secrète de Pierre Manuel, correspondance pour les Lettres originales de Mirabeau. Les titres affectent l'effet de dévoilement, d'où les « Vies privée de... » ou « Vie secrète de... » L'énigme est d'un usage courant pour les noms propres : avec « Les Amours de Zéokinizul, roi des Kofirans » du prétendu voyageur arabe « Krinelbol » le cryptage ne résistait pas longtemps et l'on devinait Louis XV roi des Français par Crébillon fils. Si les libelles édités étaient généralement des objets bas de gamme — mauvais papier, typographie médiocre — vendus bon marché 20 ou 30 sous, un prix abordable pour beaucoup de gens du peuple, il en existait aussi des éditions élégantes... qu'on recherche aujourd'hui.

Les auteurs formaient, selon Darnton, une sorte de bohème littéraire. En 1780, la France comptait environ 3 000 auteurs, deux fois plus qu'en 1750, mais ils étaient seulement une trentaine à vivre de leur plume, soit 1 %. Beaucoup de membres de cette bohème littéraire se laissaient tenter par la fabrication des libelles dans l'espoir de faire fortune, au moins de gagner leur vie. On compte parmi eux une majorité de roturiers mais rares sont ceux issus d'un milieu aussi modeste que Pierre Manuel (1751-1793) fils de vendeur ambulant, ou Jacques-Pierre Brissot de Warville (1754-1793) futur chef des Girondins et fils d'un cuisinier analphabète. Le libelliste typique est issu d'un milieu bourgeois relativement cultivé et aisé. Charles Théveneau dit de Morande (1741-1805) est fils de notaire, Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794) fils d'avocat et lui-même avocat du chevalier de La Barre en 1766. Mathieu-François Pidansat de Mairobert (1727-1779) avait été recueilli par Marie-Anne Doublet de Persan qui tenait salon ; il est l'auteur des Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France depuis 1762 jusqu'à nos jours (1779), continués par Barthélémy Moufle d'Angerville (1728-1795) ancien bureaucrate au ministère de la Marine. Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, fils d'Académicien, est le plus connu de tous ces libellistes, car c'est avant tout un auteur de romans licencieux. Jean-Claude Jacquet de la Douay était issu du milieu parlementaire de Besançon ; il fut inspecteur de la librairie avant de devenir libelliste. Pareillement, Pierre-Antoine-Auguste Goupil fut inspecteur de police avant de devenir libelliste. Dans leurs rangs figurent même d'authentiques représentants de la noblesse d'épée, comme Anne-Gédéon Lafitte, marquis de Pelleport. Certains deviennent des déclassés quand leur travail de libelliste ne réussit pas.

Les libelles contre la Cour et les Grands : diffamation, pas révolution.

« En France on enferme, en Turquie on étrangle, en Russie on exile dans les déserts ; l'un revient à l'autre » remarque l'auteur du Gazetier cuirassé. Des trois régimes que Montesquieu analyse dans L'Esprit des Lois, c'est bien le despotisme — et même un despotisme oriental — qui était devenu le sort de la France selon les libellistes.

              Frontispice du Gazetier

Frontispice du Gazetier cuirassé

Édité en 1771, en pleine crise politique opposant Maupeou aux Parlements, Le Gazetier Cuirassé de Charles Théveneau de Morande est une accumulation d'anecdotes scandaleuses sur la cour de Versailles. Comme beaucoup d'autres de même provenance, il est imprimé « à cent lieues de la Bastille », là où la liberté de la presse a triomphé depuis des décennies, à Londres.... Comme l'indique le frontispice, le gazetier tire à boulets rouges sur ses adversaires. Serpents et lettres de cachets sortent de la bouche de Phélypeaux, comte de Saint-Florentin, duc de La Vrillière, ministre de la Maison du Roi et du département de Paris, et à ce titre ayant autorité sur la Bastille. Il est encadré à droite par le ministre Maupeou, et à gauche par un fût, comprenez un baril, ce qui se prononce comme le nom de la dernière favorite de Louis XV : Madame du Barry !

La Régence, réputée pour son esprit libertin, inspira de nombreux libellistes. Avec les maîtresses de Louis XV —les sœurs de Nesle, la Pompadour et la du Barry— les libellistes s'en donnaient à cœur joie. Voici Moufle et sa Vie privée de Louis XV, ou Pidansat de Mairobert et ses Anecdotes sur la comtesse du Barry (1775). Dans l'esprit du temps, les maîtresses du roi seraient honorables si elles avaient été nobles : ce n'est pas le cas de la Pompadour ni de la du Barry : l'une est une roturière très liée au monde de la finance et se mêle d'avoir des vues sur la politique et de participer aux rivalités des clans du personnel ministériel, l'autre serait une ex-prostituée, Mlle l'Ange, au service de Madame Gourdan, tenancière du bordel le plus chic de Paris.

« La diffamation, comme forme rhétorique, était une des armes préférées des basses couches de la républiques des lettres » et sous Louis XVI « les diffamations prirent un tour particulièrement ignoble », note Darnton. « Au lieu de propager des ragots sur les maîtresses du roi, divertissement qui amusait les Européens depuis des siècles, elles se concentrèrent sur l'impuissance sexuelle supposée de Louis XVI et sur les prétendues infidélités de Marie-Antoinette ». On sait que des « Vies privées » très virulentes avaient visé l'abbé Dubois, le maréchal de Richelieu, ou encore le duc d'Orléans, futur Philippe-Egalité, une des principales cibles avec cinq libelles entre 1784 et 1793 ; il est possible que l'un d'eux ait été écrit par Morande, sur commande du couple royal exaspéré par le duc qu'on soupçonnait de vouloir s'emparer du trône. La théorie du complot était déjà en pleine vigueur : on imaginait volontiers le duc d'Orléans tirant les ficelles du 14-Juillet et des journées d'octobre 1789. Mais c'est Marie-Antoinette qui connut les pires assauts. « L'avalanche de diffamations qui la submergea n'a aucun équivalent dans l'histoire de l'infamie » constate Robert Darnton : 150 textes jusqu'en 1794 ! Outre la reine, la vie privée des princes constituait une cible de choix. La diffamation s'accrut en effet dès 1789. À la condamnation de la vie sexuelle de la reine s'ajouta la dénonciation de ses prétendus projets politiques. Les libelles lui prêtèrent les pires intentions : « Antoinette est une putain qui a juré le malheur des Français » selon une Vie de Louis XVI parue en 1789. Traversant un village d'Auvergne, le voyageur anglais Young faillit être emprisonné le 13 août 1789 par une foule qui le soupçonnait d'être « un agent de la reine, qui projetait de faire sauter le village avec une mine et d'envoyer aux galères tout ceux qui en réchapperaient » ! Dernière attaque en règle, La Vie privée libertine et scandaleuse de Marie-Antoinette d'Autriche, ci-devant reine des Français parut, tant en édition de luxe qu'en pamphlet bon marché, peu avant son exécution.

La répression des libelles jusqu'en 1789

Les Anglais avaient mis fin à la censure dite de pré-publication en 1695 : depuis, ils traitaient les libelles par le mépris, même s'ils disposaient d'une loi contre les écrits séditieux. Telle n'était pas l'attitude du pouvoir en France. En 1689, Le Tellier, frère de Louvois ministre de la Guerre de Louis XIV, fut enfermé pour trente ans dans une cage de fer au Mont Saint-Michel pour Le Cochon mitré, attaque contre l'archevêque de Reims. En 1775, le Parlement de Paris condamna deux ouvrages en tant que libelles ; aucun de ces titres ne salissait un personnage public, leur critique portait sur les affaires du gouvernement, traditionnellement cachées sous le voile du secret ou « arcana imperii ». Or, ce sont les personnes bien plus que les institutions que les libelles attaquaient.

Le travail de la police, avant 1789, a donc été considérable. Les propos infamants pouvaient provoquer la chute des ministres et Maurepas en fit l'expérience en 1749 payant un quatrain ironique sur la Pompadour. Contre ces calomnies colportées par les libelles, le gouvernement doit réagit, et souvent à la demande des “victimes”. Dirigée par le lieutenant-général Jean-Charles-Pierre Lenoir de 1774 à 1785, aidée de nombreux mouchards, la police de la librairie se mit au travail. Sous d'Hémery, inspecteur de la librairie de 1748 à 1773, puis Pierre-Antoine-Auguste Goupil, il fallut visiter les imprimeries et les librairies, surveiller les colporteurs, découvrir les opérations clandestines.

La police reçevait l'ordre de bloquer les libelles infamants, comme « Les Amours de Charlot et Antoinette » ; des policiers français furent envoyés secrètement à Londres pour contacter l'éditeur Boissière, kidnapper tel ou tel libelliste. La mission de Receveur était essentielle : elle a été décrite dans Le Diable dans un bénitier. La capture de Pelleport fut un incontestable succès de la police parisienne, mais agir clandestinement en Angleterre n'était pas facile. « Nous avons à faire à des coquins retranchés derrière la constitution de l'Angleterre » nota un ambassadeur dans une lettre au ministre Vergennes. L'historien résume ainsi les propos de Receveur : « En France, vous vous armiez simplement d'un ordre du roi, vous forciez la porte d'un appartement, arrêtiez un auteur et si vous trouviez suffisamment de preuves, le faisiez condamner. En Angleterre, les subtilités juridiques bloquaient tout. En fait un ouvrage qui était manifestement diffamatoire en France ne passait pas pour tel devant un tribunal anglais ».

 Diable dans le bénitier

Frontispice du Diable dans un Bénitier. 

Reçu dans l'ordre de Saint-André, Morande prête serment devant Receveur, qui est suivi de Goudar, l'auteur de l'Espion chinois que l'on voit dans sa poche. La cérémonie est présidée par le comte de Moustier, ambassadeur à Londres.

Le Diable dans un bénitier, datant de 1783, fait un récit détaillé et sarcastique de la lutte des policiers envoyés de Versailles à Londres, notamment Morande –passé dans le camp du pouvoir– et Receveur, pour tenter de stopper le flot des libelles qui se déversaient depuis l'Angleterre et diffamaient la reine Marie-Antoinette. L'auteur en était Anne-Gédéon Lafitte, marquis de Pelleport qui tentait aussi de vendre Les Petits soupers de l'Hôtel de Bouillon et Les Passe-temps d'Antoinette.

Ces ouvrages n'étaient jamais soumis à la censure, puisque produits et vendus clandestinement. Mais les stocks des librairies étaient inspectés. François-Martin Poultier d'Elmotte dit avoir reçu du lieutenant-général Lenoir cette instruction : « Je vous permets les livres contre Dieu, mais pas contre M. de Maurepas ; contre la religion, mais point contre le gouvernement ; contre les apôtres, mais point contre les ministres ; contre les saints, mais point contre les femmes de la cour... » Les policiers craignaient de ne pas reconnaître les allusions aux personnages, ou comme on disait les “applications” quand ils interrogeaient à la Bastille des auteurs de libelles qui mettaient dans leurs textes des Cydalise, Epaminondas, Iphis ou Zélide...

Par ailleurs il y a une certaine porosité entre la presse autorisée et la presse clandestine du fait de leurs personnels. D'Angleterre venait le Courrier de l'Europe de l'écossais Samuel Swinton, édité par Antoine-Joseph de Serres de La Tour, rédigé par de nombreux expatriés : Morande, Pelleport, Brissot, Poultier d'Elmotte... Vergennes interdit quelque temps sa diffusion en France, en 1776, puis cet hebdomadaire qui prenait sa matière dans le Morning Chronicle et d'autres titres anglais atteignit les 6 000 exemplaires en 1777, porté par l'actualité du conflit en Amérique. Brissot fut chargé de l'imprimer à Boulogne en 1778 puis il rejoignit l'équipe éditoriale de Londres, où s'activaient déjà Pelleport, et Morande qui dirigea le Courrier de 1784 à 1791. Leur entente se brisa : Pelleport en publiant Le Diable dans le bénitier accusa Morande d'agir pour la police française. Morande répliqua par un piège qui conduisit à l'arrestation de Pelleport et de Brissot, embastillés en juillet 1784. Mais Brissot fut rapidement mis hors de cause. Tous ces expatriés étaient imprégnés de culture politique anglaise. En 1783 Pelleport publia des Lettres sur la liberté politique. L'élite parisienne s'était accoutumée au ton de la diffamation anglaise à partir de 1770...

L'histoire du chantage littéraire remonte à l'Arétin qui sévit à Rome et à Venise : « Les princes, dit-il, me versent un tribut de crainte que je les calomnie...» L'État se montrait disposé à payer pour supprimer les libelles en agissant à la source. Le chantage des officines coûtait cher au gouvernement. L'inspecteur Pierre-Antoine-Auguste Goupil, reçut 92 000 £ pour la saisie d'un libelle sur la reine et la princesse de Lamballe ; mais Goupil franchit la ligne rouge : quand il tenta de faire chanter la princesse de Lamballe, il se retrouva en cellule à Vincennes, où il mourut. En 1779, le gouvernement paya jusqu'à 192 000 £ pour éviter une autre attaque et l'édition entière fut déposée à la Bastille. En 1781, l'édition entière des Amours de Charlot et Toinette fut payée 18 600 £ avant de rejoindre la Bastille. Plusieurs milliers d'exemplaires de libelles saisis attendaient la prise de la forteresse pour inspirer un libelliste comme Manuel.

La Bastille joue un grand rôle dans l'histoire des libelles et de leurs auteurs. Déjà en 1665, la publication de l'Histoire amoureuse des Gaules valut à Bussy-Rabutin un an de Bastille et l'exil sur ses terres. Jacquet fut embastillé en octobre 1781 et le chevalier de Launay qu'il avait recruté se pendit après avoir été embastillé en septembre 1782 par Receveur. Simon-Nicolas-Henri Linguet fit beaucoup pour créer le mythe du despotisme avec ses Mémoires sur la Bastille (1783). Imprudemment rentré en France, Pelleport fut arrêté ; il séjourna donc dans la prison mythique du 11 juillet 1784 au 3 octobre 1788 et s'occupa à la rédaction d'un roman libertin, les Bohémiens, où il dévoilait d'autres aventures de libellistes ; il voisinait avec le marquis de Sade, qui y resta du 29 février 1784 au 2 juillet 1789. Manuel fut embastillé le 3 février 1786 parce que la police cherchait l'auteur d'un pamphlet sur l'Affaire du collier de la reine ; ce séjour ruina son petit commerce de livres clandestins. Mirabeau mit à profit son expérience de détenu pour écrire Des Lettres de cachet et des prisons d'Etat, un best-seller de la littérature clandestine dénonçant le despotisme ; il écrivit également des ouvrages pornographiques en prison. La Bastille, Bicêtre, Vincennes... telle était pour un temps l'adresse des hommes de la liberté, mais aussi de rusés coquins.

La Révolution libère les libelles

« Rétrospectivement, il semble que tous les chemins de l'Ancien Régime eussent mené à la Révolution. Cela est, bien évidemment une illusion » estime l'auteur. Selon Manuel, l'Ancien Régime était mort du fait de la « gangrène des mœurs » ; l'heure était maintenant à la Vertu, croyait-on, pour régénérer la Nation. 1789 créait en France une presse libre, une aubaine pour les « écrivaillons » et « scribouillards », de la Bohème littéraire ; ainsi, le poète indigent moqué par Voltaire sous le terme de « pauvre diable » devint l'acteur-clé des luttes révolutionnaires : le Sans-Culotte. Les archives de la Bastille tombées entre ses mains, Pierre Manuel publia La Bastille dévoilée, La Chasteté du clergé dévoilée, La Police de Paris dévoilée : en tout une dizaine de volumes. Son plus gros coup éditorial fut la publication des Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes à son amie Sophie de Monnier emprisonnée à Montmartre. Dans le Journal de Paris du 12 février 1792, le poète André Chénier attaqua l'écriture de Manuel : rhétorique boursouflée, vanité pompeuse, vulgarité émoustillante et mauvais goût ! Manuel avait réussi à devenir un homme politique important à Paris au début de la Révolution, avec des charges à la Commune de Paris, puis un mandat de député à la Convention nationale. Après avoir dévoilé les secrets de ce qu'on appelait maintenant l'Ancien Régime, et déclaré « Sire, je n'aime pas les rois » en visitant Louis XVI en prison, Manuel fut à son tour victime d'un libelle émanant des amis de Robespierre : une Vie secrète ruina sa carrière et l'envoya à la guillotine. Son ancienne amitié avec Brissot lui fut fatale, et la rumeur l'accusa d'avoir cherché à tricher sur le décompte des voix lors du procès du roi. Certains lui reprochaient un rôle dans les massacres de septembre 1792 ; cependant lors d'un discours au club des Jacobins, le 5 novembre suivant, il s'éleva contre ces violences : « Une idée me tourmente : la liberté serait-elle meilleure à espérer qu'à posséder ? »

Diffamer, dénoncer : à force de lire des diffamations, les Français en Révolution voient des suspects partout et dénoncent à tour de bras. Danton excepté, les amis de Robespierre se fondent sur des vies privées d'hommes politiques pour envoyer à l' échaffaut Philippe-Egalité, Manuel, Brissot, Hébert... Ces derniers libelles sont assez semblables, la personne attaquée n'est qu'une « canaille », un « scélérat », un « monstre ». Mais l'indignation des auteurs est du toc. Ils ne tiennent pas compte des vraies questions politiques qui ont agité la période révolutionnaire. Au diable les idées ! Toute personne publique était dénoncée, démasquée, pour sa seule personne privée. En 1789 la presse fut donc libre, mais en 1795 les autorités commencèrent à fermer ses ateliers d'imprimerie. Et puis vint Bonaparte...

•Robert Darnton. Le Diable dans un bénitier. L'art de la calomnie en France, 1650-1800. Gallimard, coll. Essais, 2010, 695 pages.

 

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