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• Commençons par oublier pour un temps les polémiques que l'on a lues ou entendues. Et abordons ce livre, Soumission, comme n'importe quel roman dont on ignore tout de l'auteur. Le texte, rien que le texte.

François, le narrateur, est professeur d'université à Paris. Un brillant doctorat a fait de lui le spécialiste de l'œuvre de Joris-Karl Huysmans (1848-1907), auteur emblématique du décadentisme fin de siècle, connu principalement pour À rebours et son personnage Des Esseintes. François est parfaitement à l'image de cet auteur et de son héros décadent : il est revenu de tout ; il s'est éloigné de ses parents séparés ; il n'arrive pas à avoir de liaison stable avec une femme comme la jeune Myriam pourtant prête à vivre avec lui. François vient d'entrer dans la quarantaine et il se sent seul et sans amis ; il ne s'intéresse même pas à la politique. Le monde autour de lui part également à vaut-l'eau : crise de l'Occident, crise du modèle français. À la manière d'Arnold Toynbee, il en est venu à penser que la civilisation européenne a entrepris de se suicider dès 1914. C'est foutu... Il pense même parfois à se supprimer.

Si l'on veut bien comprendre le roman et ne pas se laisser déboussoler par les controverses, il convient de parcourir l'essentiel de l'action du début à la fin. Désolé : il faut “dévoiler”. À la faveur des élections présidentielles et législatives de 2022, après le second quinquennat « catastrophique » de François Hollande, la vie de notre professeur d'université va suivre un nouveau cours. Les troubles de la campagne électorale ont commencé à éveiller l'intérêt du narrateur, à le sortir de sa tour d'ivoire, quand au sortir d'une réunion de spécialistes au Musée de la vie romantique il est témoin d'affrontements qui opposent les extrémistes proches des deux Fronts qui dominent à ce moment l'actualité politique du pays : le Front National et le Front Musulman. Déstabilisé, il quitte Paris par l'autoroute en direction du Sud-Ouest, roulant à toute allure jusque dans le Lot : fin du réservoir, fin de la velléité de se réfugier en Espagne. Une fois sur place, à Martel, il prend connaissance du fil des événements. L'élection du nouveau président de la République, Mohammed ben Abbes, soutenu par tous les partis du PS à l'UMP, a débouché sur un gouvernement de coalition dirigé par François Bayrou. Le pays n'a pas sombré et François rentre à Paris. Le FM s'est réservé notamment la politique sociale et éducative. Les femmes quittent leur emploi pour bénéficier des allocations familiales. Les universités sont fermées. François découvre les changements dans la vie quotidienne, à commencer par la disparition de la jupe... François est mis à la retraite en raison de son absence et de son athéisme. Mais dans les mois qui suivent les nouvelles autorités universitaires lui proposent de retrouver un poste dans son ancienne fac. On lui fait un pont d'or. Il accepte de travailler moins pour gagner plus (!) et il se convertit à l'islam, en grande pompe, à la mosquée de Paris. « Je n'aurais rien à regretter » dit-il en achevant, page 300, son récit. C'est le choix d'un opportuniste.

• On peut maintenant aborder ce qui cause des polémiques, en essayant de prendre différents points de vue. D'abord, le problème n'est nullement de nature littéraire — encore que certains estimeront légitimement que le romancier recourt trop systématiquement à des face-à-face successifs avec les personnages secondaires —mais bien croqués—, ce qui permet l'édification du narrateur (déroulement de l'actualité, considérations morales ou philosophiques) et vise à mettre le lecteur en condition. Le roman de Houellebecq a le mérite de nous intéresser à des auteurs qui ne se lisent plus beaucoup aujourd'hui, non seulement J.-K. Huysmans, mais aussi Léon Bloy et Charles Péguy — des plumes à découvrir ou redécouvrir.

Or ces écrivains ont connu une évolution spirituelle dans leur carrière : ils se sont finalement tournés vers la religion catholique. François, à qui Gallimard demande d'éditer le volume de la Pléiade sur Huysmans sait parfaitement que cet auteur s'est rapproché de l'Eglise au point de venir s'installer à l'abbaye de Ligugé et lui-même y est venu une première fois au temps de l'écriture de sa thèse. Ce pas vers la religion, François l'a fait à son tour en visitant Rocamadour et sa Vierge noire lors de l'été de sa fuite vers le Sud, puis en repassant à Ligugé — mais sans succès. C'est alors que l'islam vient à la rencontre de notre professeur. François ne sera pas le premier intellectuel français à devenir musulman : il est ainsi fait allusion au parcours de René Guénon mort au Caire en 1950 après s'être converti au soufisme. Michel Houellebecq propose ainsi de voir dans le choix de l'islam une solution possible à la crise de la civilisation occidentale.

• D'autres points sont également problématiques et ils n'ont rien de littéraire. Il y a d'abord le côté politique-fiction sur le fonctionnement de la Ve République. D'une certaine façon les élections de 2022 sont un remake de 2002 quand un front républicain s'est réalisé contre Jean-Marie Le Pen, en faveur de Jacques Chirac. C'est ce même mécanisme que le romancier est allé dégotter pour faire battre Marine Le Pen. Pourquoi pas ? Mais il n'était pas obligé de traiter François Bayrou de « crétin » et pire puisque c'est son gouvernement qui permet au personnage romanesque de “rebondir” et de retrouver l'estime de soi en retrouvant un poste d'enseignant. Houellebecq est parfois victime de sa subjectivité... ou de son humour, car il y en a beaucoup dans ce roman !

Ce roman est arrivé sur les tables des libraires le 7 janvier... Il est évident que l'actualité a grossi le débat autour de l'islam et de l'islamisme. D'un côté, le lecteur musulman de Houellebecq —s'il y en a— pourra estimer que le roman en donne une image plutôt positive. L'islam est présenté comme un monothéisme plus épuré que le christianisme, comme une solution à la crise des valeurs familiales minées par l'individualisme, sans compter la crise de l'emploi et de l'économie, et la crise de la construction européenne ! Son triomphe est un « grand renversement » comme celui que vécurent les siècles de la fin de l'empire romain, quand le christianisme succéda au paganisme... Soyons sérieux : il y a de la part de Houellebecq le choix de l'ironie et de la provocation dans les solutions que l'on voit apparaître dans le dernier tiers du roman. Sans doute l'auteur est-il attiré par la polygamie qu'adoptent les nouveaux dirigeants, à commencer par le personnage de Robert Rediger, récemment converti, nouveau patron des universités et futur ministre, que François rencontre avant de franchir le pas... Une ou deux jeunes femmes pour le plaisir et une plus mûre pour la cuisine : sans doute est-ce là l'idéal de « soumission » — traduction du mot islam— dont rêve Michel Houellebecq : la soumission du sexe féminin à ses phantasmes.

Car en définitive, c'est bien un roman de Michel Houellebecq : pimenté de quelques scènes érotiques et d'une vision machiste persistante. Mais ça, on le savait déjà...

Michel Houellebecq. Soumission. Flammarion, 2015, 300 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE