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Les Images du Diable

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2ème partie. De 1500 à 2000

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satan Le Diable occupe toujours sa place dans l'art occidental passé 1500. Issue du Concile de Trente, l'Eglise de la Contre-Réforme vit encore quelques décennies au temps de la chasse aux sorcières, puis dès la fin du XVIIe siècle un contexte plus favorable au rationalisme commence à faire reculer l'image du Diable durant le siècle des Lumières. Avec le Romantisme, le Diable connaît une nouvelle diffusion, le satanisme devient à la mode et le symbolisme de la fin du XIXe siècle ne le dédaigne pas. Mais déjà il s'égare dans la banalisation de l'imagerie comique et l'emploi dans la littérature pamphlétaire jusqu'à la Belle Epoque. Cent ans plus tard, le diable s'est reconverti dans le film d'horreur, la BD érotique, le hardrock et la mode punk.  

 

1 - Le déclin du Diable à l'époque classique et baroque

Une gravure éditée à Nuremberg en 1589, Haeresis Dea, n'est pas sans rappeler l'importance des divisions de l'Europe chrétienne à cette époque.

Haeresis Dea- Nurnberg 1589

Depuis la Réforme protestante, la figuration du Diable, de Satan et des autres puissances infernales semble se raréfier. C'est ainsi que la peinture hollandaise du Siècle d'Or s'oriente vers d'autres sujets, scènes de genre, vanités et natures mortes. La grande peinture choisit plus souvent les thèmes mythologiques venus de l'Antiquité gréco-romaine que les thèmes infernaux. Mais la tradition reste assez forte pour la survie de thèmes comme la chute des anges rebelles, le combat de saint Michel contre eux, ou encore la Tentation de saint Antoine. 

• La Chute des Anges. L'évolution du vieux thème chrétien ---

Rubens_ Chute des damnés XVII°-AP Munich

Peter Paul Rubens. La Chute des Anges rebelles. Alte Pinakothek, Munich, 1620.

 

Luca Giordano- Chute des anges rebelles

 Luca Giordano, La Chute des Anges rebelles, Kunsthistorisches Museum, Vienne, 1666. 

 

Tandis que certains artistes représentent toujours le Diable sous sa forme traditionnelle, d'autres lui donnent un aspect plus humain. 

Le succès du Paradis Perdu de John Milton, dont la première édition date de 1667, déclenche une série d'illustrations par la peinture ou la gravure, dans les deux siècles qui suivent. 

Hogarth 1735-40-Satan Sin and Death-d'après Milton

William Hogarth, en 1730-35, peint "Satan, Sin and Death", Tate Gallery).

James Barry Satan, Sin and Death c

Dans les années où le marquis de Sade multiplie les romans qui sentent le soufre, James Barry reprend le titre pour ce "Satan, Sin and Death" des années 1792-1808. Tate Gallery.

Doré-1866 chute anges-pr ill

Le travail de Gustave Doré sur ce thème est publié en 1866. Satan a des traits nettement humains:

GustaveDoreParadiseLostSatanProfile

L'évolution n'est pas achevée :

Cecil Collins- The Fall of Lucifer

En 1933, la Chute de Lucifer par Cecil Collins, (Tate Gallery) stylise les éléments habituels du thème, telles les ailes, en les traitant à la façon de la peinture naïve. 

 

• La Tentation de saint Antoine : le passage du thème religieux à l'érotisme et à la dérision. 

 

La-tentation-de-Saint-Antoine-Salvator-Rosa

 

Ce thème de la Tentation de saint Antoine est très présent depuis le début de la Renaissance, de Jérôme Bosch à Salvador Dali. Ici, dans cette œuvre des années 1650, Salvator Rosa est dans l'onirisme du Romantisme noir autant que du Surréalisme trois siècles plus tard. Le thème illustre à merveille la succession des écoles picturales et l'évolution du goût.  

Chassériau-tentation-1855 coll

 

Théodore Chassériau. Sa Tentation de saint Antoine qui date de 1869 renvoie à un académisme que le Symbolisme, l'Impressionnisme et d'autres avant-gardes viennent bousculer. Toutefois le Diable s'incarne ici en un trio de séductrices; il est l'incarnation du désir, le Tentateur.

Cézanne-Tentation de st Antoine-Orsay

En 1875, Cézanne montre à saint Antoine un diable cornu en cape rouge, une femme nue et des putti. (Musée d'Orsay).

Source: Externe

Plus érotique et provocante est la version de Félicien Rops en 1878. Dessin au pastel, Bibliothèque royale de Belgique, cabinet des estampes. L'œuvre fit scandale exposée en 1884. En haut de la croix l'inscription "INRI" est changée en "EROS". Noter aussi le cochon...

 

Bill Sala- Temptation of St

Bill Sala (né en 1930) reprend le thème traditionnel mais par dérision avec une femme charmeuse de serpent, un diable clownesque et des démons épouvantails à moineaux! 

 

2 - Le Diable et ses avatars au temps du Romantisme noir

Sir Nathanael Dance-Holland 1735-1811

Ce Diable est dû au célèbre portraitiste Sir Nathanael Dance-Holland, (1735-1811), Tate Gallery. 

Les apparitions, visions oniriques et cauchemars de Füssli sont représentatives de cette époque romantique.

fussli-le cauchemar 1781

Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781, Detroit Institute of Arts.

fussli le cauchemar 1790-91

Füssli, Le Cauchemar, 1790-91, Goethe Museum, Francfort. 

 

Le Romantisme redécouvre le diable et les sorcières, et tout un Moyen-Âge gothique, la Divine Comédie de Dante et donc l'Enfer. Le succès de Faust de Goethe conduit la peinture, le théâtre et l'opéra à traiter le thème "vendre son âme au diable".  

Goya

Francisco de Goya. Sabbat des sorcières. Madrid, Museo L. Galdiano, 1798.

 

Joseph Anton Koch- Hell, Rome Casino Massimo 1825-28

Joseph Anton Koch, L'Enfer. 1825-1828. Dante Hall, Casino Massimo, Rome.  

 

Bouguereau-Dante et Virgile 1850 - Orsay

William Bouguereau : Dante et Virgile, 1850, Musée d'Orsay, Paris. La Divine Comédie est alors à la mode et plusieurs traductions ont paru en France dans les années 1820-1850.

 

• Les visions de William Blake

Blake - le grand dragon Rouge et la Bête de la mer

Le Grand Dragon Rouge et la Bête de la mer. Cette bête de la mer est un écho de l'Apocalypse de Jean. National Gallery, Londres. 1805-1810.

Blake (1805) -le-grand-dragon-rouge-et-la

Le Grand Dragon rouge et la femme vêtue de soleil, date de 1803-1805. Brooklyn Museum.

 

The_number_of_the_beast_is_666_Philadelphia,_Rosenbach_Museum_and_Library

Le nombre de la Bête est 666. Rosenbach Museum & Library, Philadelphie.

 

• Le thème de Faust. La génération romantique se passionne pour les personnages maudits, tels Faust, Caïn ou Macbeth.

 

Theodor von Holst 1834 Fantasy based on Goethe's Faust-Tate

Theodor von Holst. Fantasy based on Goethe Faust's. 1834. Tate Gallery.

 

Eugène Delacroix dessine Faust, en 1828, et donc Méphistophélès.

Delacroix-Méphisto apparaissant à Faust dans son cabinet-

 Méphistophélès apparaissant à Faust dans son cabinet.

Delacroix-Méphisto dans les airs-1828

Méphistophélès dans les airs, par Delacroix.

L'opéra "Robert le diable", musique de Meyerbeer, livret de Scribe et Delavigne, est créé à Paris en 1831.

RobertLeDiable-couverture

Dans la Sicile du XIIIe siècle, Robert, cherche à échapper à son père satanique, perd son armure à deux reprises et manque vendre son âme au diable dans les ruines d'un couvent... 

François Gabrielle Lépaulle-Scène de Rober le D

 Français Gabriel Lépaulle a représenté le trio du cinquième acte, où Robert est est tiraillé entre Satan (son père) et Alice. Bibliothèque de l'Opéra de Paris, 1835.

 

Lucifer ou Satan, l'Ange révolté cher à la génération Romantique est aussi sculpté :

Jean-Jacques Feuchère

 Jean-Jacques Feuchère, Satan, 1833. Il se visite à Paris au Louvre, ainsi qu'au Musée de la Vie romantique, ou au Musée d'Art d'Indianapolis. 

Guillaume Geefs-Génie du mal -Liège- 1848jpg

Guillaume Geefs, Le Génie du Mal, Liège, 1848. Mais c'est un bien bel ange ! L'un comme l'autre semblent méditer : l'artiste leur prête une attitude très humaine. 

 

3 - Le Diable instrumentalisé par la critique et mis au service du rire

«  Les dessinateurs entendent-ils se moquer du péché et des punitions qu’il reçoit, ou simplement railler les représentations de l’enfer ? L’Église catholique accorde au XIXe siècle une grande importance à la dévotion aux âmes du purgatoire, et, si l’enfer est progressivement oublié, le thème de la damnation, comme celui de la faute, restent omniprésents. Ou encore assiste-t-on à l’assimilation des diableries et du fantastique, de la sorcellerie, le tout comme usages du passé ? Et si oui, a-t-on conscience du détournement qui s’opère ? L’intervention du fantastique s’est révélée réduite en France, au moins en littérature, où il semble qu’il n’y ait pas eu de compréhension véritablement intime des contes d’Hoffmann, ni même du Faust. Il n’est pas impossible que des difficultés comparables surgissent pour l’étude de l’iconographie diabolique. » (Yves Gagneux, Images du Diable et parodie au début du XIXe s.)

 

L'usage du Diable dans les gravures comiques est particulièrement remarqué dès la fin du XVIII° siècle. Le Diable a été réquis pour illustrer la Révolution française puis l'aventure de Napoléon Bonaparte. Parmi les gravures de Thomas Rowlandson (1757-1827):

rowlandson consular family

Le dernier voyage de la famille Bonaparte. Le Consul va devenir Empereur des Français, couronné le 2 décembre 1804. Pour le dessinateur anglais, c'est une course à l'abîme conduite par les forces du Mal.

Côté français, on n'est pas en reste. Cette gravure de David attaque tout le pouvoir anglais :

David- Le gvt anglais

La légende dit : « Le Gouvernement est représenté sous la figure d'un Diable écorché tout vif, accaparant le Commerce et revêtu de toutes les décorations Royales, le Portrait du Roi se trouve au derrière du Gouvernement lequel vomit sur son Peuple une multitudes d'impôts sous lesquels il le foudroye. Cette prérogative est attachée au sceptre et à la Couronne.»

Le Diable est aussi mis en scène dans les dessins érotiques : on retrouve Rowlandson avec un recueil posthume de ses gravures osées. C'est un filon qui n'est pas près de s'épuiser...

Thomas Rowlandson 1756-1827 The Hairy Prospect of the Devil in a Fight v1810

L'exhibitionnisme de la dame semble effrayer ce vieux diable velu.

Eugène Modeste Edmond Le Poitevin (1806-1870) a été un contributeur de La Caricature de Charles Philipon. En un temps de choléra et de révolution, son recueil de lithographies est édité à Londres.

Le Poitevin - cover

Dans ce recueil, une planche parmi d'autres :

Le Poitevin-Diableries

Jules Bois publia Le Satanisme et la Magie en 1895, avec une préface de J.K.Huysmans et des illustrations de Henry de Malvost : deux planches parmi d'autres...

Le banquet de Satan in Jules Bois

Les femmes rendant hommage à Satan in Jules Bois

Le_Diable_au_XIXe_siecle

Le diable se prête aux attaques humoristiques contre la Franc-Maçonnerie. Le Diable au XIXe siècle, écrit sous le pseudonyme collectif de Dr Bataille en collaboration avec Charles Hacks, apport littéraire de l'année 1895 au canular littéraire antimaçonnique français, sans doute le plus célèbre. Son auteur, Léo Taxil, souhaitait se venger des franc-maçons, qui l'avaient exclu en 1885 pour une affaire de plagiat, et il met les rieurs de son côté.

Mais l'humour n'est pas réservé à la seule lithographie :

Les_Parisiens_tirant_le_diable_par_la_queue,_Jean_Veber_(1864-1928),_musée_Carnavalet

Jean Veber, Les Parisiens tirant le Diable par la queue, Musée Carnavalet, fin XIXe s.

 

4 - Désacralisé, le Diable se répand dans tous les domaines

• Le Diable est toujours vivant  !

Nietzsche à proclamé la mort de Dieu mais passé 1900, le Diable n'est pas mort du tout. Éventuellement il apparaît sous divers avatars, monstres, personnages grotesques. Comme dans cette œuvre majeure de Gustave Klimt - Beethoven Frieze (1902). 

 

C'est un extrait d'une œuvre de 34 mètres de long et de 2 mètres de haut, divisée en sept pièces en 1903 après l'exposition à la Sécession. Voici l'image la plus connue : le diabolique géant Typhoeus, assez semblable à un futur King Kong, entouré à gauche de ses filles et des trois gorgones, Maladie, Folie et Mort (à l'arrière-plan), et à droite de la Lascivité, du Libertinage et de l'Intempérance. La présence du Diable a été rencontrée dans tous les arts. 

 

Depuis les écrivains décadents de la fin du XIXe siècle, et on pense au J.K. Huysmans de Là-Bas, la culture contemporaine aime associer fantastique, horreur, érotisme. Félicien Rops par exemple s'est fait une réputation de l'érotisme dans l'art. 

Rops-Les Sataniques (1883) Nmur

Félicien Rops, Les Sataniques, 1883, Namur. Après la Grande Guerre, on a vu dans le tango une danse du diable et manifestement Kees van Dongen y a songé :

NMNM-Kees Van Dongen -Tango

Kees van DongenLe Tango de l'Archange. Nouveau Musée de Monaco. Vers 1930. 

Depuis F. Rops, les provocations de l'Art contemporain passent souvent par la perversité, la sexualité débridée, l'image du désir charnel. Le diable s'incarne dans le corps féminin.

siegfried-zademack-le démon de la perversité (cf Poe 1850)

Pour Le démon de la perversité, Siegfried Zademack aurait trouvé son inspiration dans un texte d'Edgar Allan Poe de 1850...

 

• Culture populaire et culture rebelle...

Le cinéma, la bande dessinée, le roman populaire utilisent aussi le Diable pour atteindre leur public. Toute une culture populaire s'est tournée vers ce diable désacralisé et image inépuisable d'un idéal rebelle.

 

Sylvius-Messes noires-1926

Les messes noires ? Un vieux thème repris en 1926 par le surréaliste Jean Sylvius, alias Ernest de Gengenbach. Jehan Sylvius est le co-auteur de La Papesse du Diable avec Robert Desnos. L'illustration de couverture laisse assez facilement imaginer quelque fatras occultiste...

 

Le Diable tend plus que jamais à se féminiser — ce n'est pas nouveau — et c'est avec l'aide des sorcières. 

igor-voloshin-

Voici une composition hyperréaliste d' Igor Voloshin, peintre ukrainien né en 1963. Œuvre datée 2012. Aux attributs de la sorcière traditionnelle : chapeau pointu, chouette, chat noir, il ajoute la citrouille du folklore Halloween, et pour faire plus contemporain peint une séduisante (et maléfique) sorcière sexy.

Le diable est partout. Le diable est vendeur! La tentation du luxe, l'addiction des fashion victims est à ce point "diabolique" que le film "Le Diable s'habille en Prada" a été le meilleur exemple récent d'une affiche à l'efficacité... démoniaque. Pourtant, il faut avouer que la fourche qui prolonge le talon de cette chaussure remonte au Moyen-Âge...

 

Le Diable s'habille en Prada

 

Certains ont jugé que le Septième art était diabolique. Le fait est qu'il s'adapte aux scénarios sataniques comme bien des affiches de films et de DVD le prouvent. Les films d'horreurs, les films où le diable intervient, connaissent un succès croissant depuis au moins les années 1970. 

satanico_pandemonium_mondo-macabro_ntsc

 

Gender studies oblige, Satan est devenu femme... pour mieux jouer la tentation. On pourrait aussi évoquer le "cosplay" où brillent les japonaises.

Diablesse

On a vu le Diable dans le Tango et encore plus dans le Blues, puis dans le Rock. Il inspire spécialement la scène hardrock et punk. Mais ce sont les Gothiques qui aujourd'hui s'inspirent le plus du retour du satanisme. Voici la version très réussie d'une Joconde gothique qui illustre plusieurs sites consacrés à la culture punk.

Gothique

La Hellfest est ainsi l'une des manifestations les plus représentatives de l'influence réciproque du satanisme et de la musique :

Hellfest 2015

Source: Externe

La bande dessinée s'est fait du diable, de Satan et de Lucifer, une spécialité, notamment dans la BD pour adultes. Je me limite au domaine français avec cet exemple:

BD Froideval t3-1996

Ici, Froideval et Tacito, pour la couverture d'un volume de leur série bien nommée 666 : le tome 3 paru en 1996.

L'image de la fin revient — provisoirement — au peintre russe SergeiTyukhanov, pour son Purgatoire de 2007. La Paradis est à gauche, et l'Enfer c'est en face... Vers un nouveau Moyen-Âge ??? 

Sergey Tyukanov- Purgatory, 2007

Déclinée sous de multiples formes, la figure du Diable s'est dépouillée peu à peu de toute connotation infernale. Les auteurs romantiques ont fait de l'Ange rebelle le symbole de toutes les révoltes contre l'injustice, mais aussi du feu intérieur de la passion. Il constitue la part d'ombre en tout homme et souffle à l'artiste l'inspiration: "C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent" (Baudelaire, Au lecteur, Les Fleurs du Mal, 1857). 

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Tag(s) : #ARTS PLASTIQUES, #HISTOIRE