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 Les Images du Diable

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   1ère partie - 1000/1500. 

 

  Le Diable occupe une grande place dans l'art religieux occidental. On ne recherchera pas ici ses origines avant l'An Mil.

   Mais de qui parle-t-on ?

« Il n'y a pas de réelle distinction iconographique entre Lucifer, Satan et Belzébuth. Ce sont là trois façons différentes dont les sources bibliques désignent le diable, "l'adversaire", "l'accusateur". Lucifer n'est cité qu'une fois dans toute la Bible, par Isaïe, et c'est pourtant de cette seule mention que provient non seulement le nom propre du diable,mais aussi l'histoire de son origine : un ange, "porteur de lumière", d'une très grande beauté, qui s'oppose volontairement à Dieu, est déchu de sa fonction de créature céleste et devient le prince du mal. Cette dénomination influence peu l'iconographie du diable, qui ne donne guère à voir la splendeur de sa beauté originelle. Le nom de Satan est beaucoup plus fréquent : il apparaît une cinquantaine de fois dans l'Ancien Testament et le Nouveau (…) et à la suite des traductions et révisions en grec puis en latin, il devient le nom du diable. Belzébuth (…) est cité dans les Evangiles par Matthieu, Marc et Luc.» (Rosa Giorgi, Le Livre du Paradis et de l'Enfer, 2014, page 172). 

La figure du diable — quel que soit son nom — oscille entre deux pôles bien marqués, une représentation humanoïde, une représentation animale, mais les deux peuvent se mélanger, lui donnant ce caractère de monstre associé à une vision des fins dernières — alors que à partir du Siècle des Lumières, triomphera une vision déchristianisée et désacralisée, celle de la Bête en l'Homme. 

 

Une représentation longtemps fluctuante

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 Des diables romans et gothiques plutôt humanoïdes. 

Certains des chapiteaux sculptés les plus connus se trouvent dans le chœur de la collégiale Saint-Pierre de Chauvigny (Vienne). La coloration ancienne a été conservée par la restauration. Deux exemples :

Diable-Chapiteau Chauvigny

Des pécheurs sont encadrés par des diables — non pas coiffés à l'iroquois — mais à la tête couronnée de flammes, indice de leur statut infernal.

Diables

Ici on reconnaît l'archange saint Michel — son nom se lit sur son auréole — se mesurant à des diables qui entendent tirer profit du Pèsement des âmes. Le mot diable figure aussi (diabolus).

En façade des églises, les tympans permettent une scénographie plus développée. Le Diable est ainsi présent sur le tympan de Sainte-Foy de Conques (XIIe siècle). 

Capture d’écran 2015-01-04 à 08

On voit à gauche le damné poussé par le Diable dans la gueule infernale ; c'est l'image du diable couronné des flammes de l'enfer. Cette représentation reprend les éléments destinés à durer : nudité du Diable et des damnés, couronne de flammes, bouche infernale qui est l'entrée de l'Enfer. A droite, Satan est au milieu des damnés qu'il écrase de ses pieds, et qui sont torturés dans le fleuve des Enfers, le Tartare ; des serpents s'enroulent sur ses jambes, il est le seigneur de l'Enfer ; il siège sur son trône. 

On peut cliquer ici pour voir la totalité du tympan de Conques.

Vient le temps des cathédrales gothiques. Le diable cornu est sculpté sur le portail central de Notre-Dame de Paris :

Portail central Notre dameparis

La scène montre le Jugement dernier avec la pesée des âmes. Les Diables sont velus, cornus, ont une longue queue ce qui les apparente à des animaux ; et leur visage n'est pas vraiment humain.

bourges-diable arrache oreille-XIII°s

Cathédrale Saint-Etienne de Bourges. On remarque que le Diable du milieu possède des oreilles pointues et une dentition développée. Il est en train d'arracher l'oreille d'un damné et semble y trouver plaisir! L'autre diable tient une pique, c'est un instrument de torture car en Enfer les damnés doivent souffrir mille maux pour payer leurs péchés.

 

• Des images du Diable très variées dans les enluminures 

Pas de modèle obligatoire à respecter pour l'artiste qui sans doute est un moine encore jusqu'au début du XIVe siècle.

Apocalisse_di_enrico_II,_il_drago_minaccia_la_donna,_1000-1020,_bamberga,_staatsbibliothek,

Dans cette enluminure de l'Apocalypse qui a appartenu à l'empereur Henri II (vers 1000-1020) le dragon à la peau sombre tente ou menace le Christ, protecteur. Manuscrit conservé à la Bibliobliothèque d'Etat de Bamberg.

Beato de Facundo

Le moine Beato de Facundo, inspiré par l'Apocalypse, orne ainsi vers 1047 un manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale de Madrid. Les âmes groupées par sept affrontent des bêtes groupées par sept : le Malin est ici un serpent rouge à sept têtes et/ou une sorte de taureau noir. 

Winchester Psalter

La British Library conserve ce Psautier d'Henri de Blois ; sans doute réalisé dans le scriptorium de la cathédrale de Winchester dont Henri était évêque, il date des années 1120-1160. Sur la miniature ou voit que l'ange prend bien soin de refermer à clef la porte de l'enfer où l'on vient de jeter les damnés. Des diables à l'allure d'oiseaux donnent des coups de bec aux damnés. D'autres diables, cornus, au nez pointu, usent de piques et de bâtons.

             Podlazice- Codex_Gigas_devil

 Ce diable illustre le Codex Gigas, écrit au début du XIIIe siècle par un moine de Podlazice, en Bohême. Frisé comme un mouton, il se caractérise par un visage verdâtre, d'immenses cornes rouges, une langue rouge et bifide, un torse chétif, des griffes aux mains et aux pieds. Et il porte un caleçon!

Apo -La Bataille entre les Anges et le Démon

 Enluminure, 1220-1270, Bibliothèque d'Etude du Patrimoine, Toulouse. Saint Michel et les Anges, à gauche, combattent le dragon à sept têtes chevauché par des diables. « Bien que leurs caractéristiques iconographiques traditionnelles soient celles de monstres (cornes, têtes grimaçantes, corps velu, sabots fendus), les trois diables qui chevauchent le dragon ont un air ridicule, sinon carrément inoffensif » note Rosa Giorgi (in "Le Livre d'or du paradis et de l'enfer", Hazan, 2014, page 196). 

• Satan acteur du "Jugement dernier"

Satan-Torcello-mosaïque XIII°s

Ce diable noir est Lucifer, cheveux blancs ou blonds ébouriffés, yeux exorbités ; il n'est pas assis sur un banal trône, mais sur le Léviathan, le serpent aquatique de l'Apocalypse, qui donne l'impression d'accoudoirs dévorant les damnés. Lucifer tient sur ses genoux l'Antéchrist son fils. Cette représentation du diable est extraite d'une mosaïque célèbre, le Jugement dernier de la cathédrale Santa Maria Assunta de Torcello, près de Venise, qui date du XIe siècle. La mosaïque comprend six bandeaux ; le détail représenté est dans la partie inférieure de l'œuvre, dont on peut voir l'ensemble ici. 

diable giotto scrovegni

Encore un Jugement dernier. L'oeuvre est une fresque de Giotto di Bondone à la Chapelle Scrovegni, à Padoue et date de 1306. Le diable est maintenant une sorte de gros singe grotesque et bleuâtre, cornu mais pas velu. L'artiste représente Satan en train de saisir des damnés et d'en engloutir par une bouche et de les vomir par l'autre... On peut voir ici l'ensemble de la fresque : où le diable est également situé en bas à droite.

A côté de Satan, de "petits" diables de la taille des humains ; simiesques et velus, les pieds crochus, ils fouettent et écorchent...

 

La Grande Peste de 1348 et le triomphe de Satan———————————————————————————

La Peste Noire débarqua en Italie et balaya plus d'un tiers de la population européenne. La crainte du Diable en fut sans doute exacerbée. L'apparence du diable se stabilise sinon dans sa forme du moins dans son objet : faire peur. Les artistes redoublèrent d'imagination pour représenter le Malin et toutes les effrayantes figures du Mal. 

• Scènes d'enfer

L' Enfer de Taddeo di Bartolo, fin XIVe s., figure parmi les célèbres fresques toscanes : à la Collégiale de San Gimignano un énorme Satan figure au niveau supérieur...

Taddeo-di-Bartolo-Lucifer-1

Satan engouffre les damnés par une bouche et les vomit par l'autre. Le second niveau détaille ces péchés capitaux. 

Taddeo di Bartolo- 2 dr

Avec Taddeo di Bartolo l'avarice est bien punie... Les femmes adultères sont agressées et battues par d'abominables diables. Des sodomites du premier plan, l'un est empalé et l'autre cuit sur le feu. (L'homosexualité était punie de mort dans l'Occident chrétien comme dans certains pays musulmans aujourd'hui...) Cliquer ici pour accéder à l'ensemble de ce Jugement dernier.

Taddeo di Bartolo 1396 avarizia

Le personnage dodu du premier plan vomit des pièces d'or. Au -dessus un autre est supplicié avec un noeud coulant. A droite, un autre diable cornu à tête de chien manie le poignard..

La plus extravagante des représentations de la gueule de l'enfer est probablement celle du Livre d'heures de Catherine de Clèves, vers 1440.

              La gueule de l'enfer-min

On y trouve aussi une extraordinaire représentation de Lucifer :

              Lucifer

Ce Satan énorme, verdâtre, bouche du bas énorme et pleine de crocs, est des plus horribles que j'aie trouvés.

Il est de taille à se mesurer avec le Diable de la Descente aux enfers de Giovanni da Modena (1451) dans une église de Bologne, la basilique de San Petronio.

G

L'œuvre est inspirée par la vision de Dante dans La Divine Comédie, dont l'influence graphique se retrouvera jusqu'au XIXe siècle — je pense aux illustrations de Gustave Doré.

              Diable en enfer (Hans Memling)

Le Satan peint par Hans Memling dans son Trityque de 1485 est à peine moins effrayant. 

Albi - Ste Cécile-Jugement Dernier (1474-1484)

A Sainte-Cécile d'Albi, l'immense fresque du Jugement dernier, datant des années 1474-1484, associe horreur et fantastique. Diable rouge, à la longue queue, aux cornes de vache, l'artiste l'affuble d'une paire de gros seins, donnant une représentation hermaphrodite du Malin, écho aux pis de la chèvre qui voisine avec un oiseau infernal. 

Jean LeTavernnier-L'Enfer

La miniature de Jean Le Tavernier sur l'Enfer, toujours en ce XVe siècle, multiplie les scènes d'insupportables supplices tandis que, ci-dessous, la vaste composition de Herri met de Bles (Enfer, Accademia Venezia) se rapproche des œuvres de Jérôme Bosch...

Met de BLES - L'Enfer

Considérons un détail de la partie inférieure droite :

Herri met de Bles _ Herri de Patinir _ Civetta - The Inferno - XVI°

Ces visions oniriques de l'Enfer peuvent sembler proches du surréalisme... mais par crainte de l'anachronisme on s'en gardera.

             Martin Schöngauer

Dans le Retable des Dominicains peint vers 1475 par Martin Schöngauer (au Musée Unterlinden de Colmar), le diable a deux visages, l'un sur les fesses est un motif qui se retrouve chez Michel Pacher, avec Le diable tend le livre à saint Augustin, œuvre datée 1470-1475, de l'Altepinakothek de Munich, ci-dessous:

Michael Pacher

Mais ce diable vert dispose d'ailes assorties alors que la carte de tarot attribuée à Bonifacio Bembo (vers 1450) montre un diable d'un vert éclatant muni d'ailes d'un bleu intense... 

              Bonifacio Bembo (attr

A côté de ces visions du diable souvent présentées dans le cadre du Jugement dernier, il est possible de bien montrer d'autres visions du mal inspirées par l'Apocalypse. L'imaginaire du bestiaire !

Le Livre des Sept péchés mortels (XV° s., Bibliothèque Nationale de France, Ms fr. 9608 fol. 57v) montre un homme aux prises avec sept diables, un pour chacun des péchés mortels. 

Le Livre des 7 péchés mortels-XV°s

(Image extraite de "Diable !" de Robert Muchembled, Seuil, 2002). Les sept péchés capitaux sont, rappelons-le : l'avarice, la colère, l'envie, la gourmandise, la luxure, l'orgueil et la paresse. (Bosch en a fait une célèbre peinture qui est au Prado.) 

            Canavesio

Canavesio, Le Diable et le Pendu. Fresque de 1492, Notre-Dame des Fontaines, à La Brigue, près de Nice. Canavesio nous rappelle que le diable est là pour saisir l'âme du pécheur. Celle du suicidé, du pendu. Mais le Diable ici n'a plus rien d'humain, c'est une goule, une chauve-souris, qui éventre le mort pour l'éviscérer. 

 

La Chute en Enfer des Anges et des Damnés

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Dieric Bouts a peint une spectaculaire Chute des damnés, fin XVe s. Palais des Beaux-Arts de Lille.

La-chute-des-damnes_XV°-Dieric-Bouts

Le détail mérite attention.

Bouts le Vx

Le Diable noir, qui n'a rien d'humain avec ses ailes de chauve-souris, ses griffes, ses petits yeux, entraîne sa victime vers les bas fonds.

Franz Floris-la chute des anges rebelles - 1544 -Anvers

De même, la Chute des anges rebelles, de Franz Floris, continue, plein XVIe siècle (1544. Musée Royal des Beaux-Arts d'Anvers) de traiter, de manière très détaillée, le thème de la Chute. On sait que Rubens le reprendra... Simplement on constate des changements : les anges qui écrasent les diables humanoïdes et des bêtes immondes sont habillés à la mode et l'on manie des épées "modernes".

En même temps que la figure noire du Diable persiste, le Diable prend par ailleurs davantage une figure humaine, une forme humaine. Les Très Riches Heures du duc de Berry, œuvre des frères Limbourg (1411-1416), montrent bien ce double aspect. Puis avec les œuvres d'artistes italiens (Luca Signorelli, Giorgio Vasari, Michel-Ange) une évolution nettement plus humaine du Diable se fait jour. 

Très riches heures-folio 108

Au centre de la composition, Satan est allongé sur un gril gigantesque — c'est encore une fois le thème du géant roi des Enfers — d'où il saisit les âmes pour les éjecter par la puissance de son souffle ardant. Au premier plan, deux diables attisent le feu sous le gril à l'aide de trois grands soufflets. D'autres démons font subir des sévices aux hommes qui ont mal vécu, y compris un religieux tonsuré qui porte encore ses vêtements sacerdotaux. Ainsi voit-on que même un religieux, un homme d'Eglise peut être entraîné en Enfer, preuve que le mal est dans la nature humaine. On peut y lire aussi le vent de contestation qui traverse le peuple chrétien dès l'époque du Grand Schisme et mènera à la Réforme. (folio 108 des Très Riches Heures).

Très riches heures- folio 64

Mais en même temps (folio 64), les frères Limbourg, en reprenant le thème de la chute des anges rebelles, peignent dans les — futurs — diables des hommes beaux, magnifiquement vêtus de bleu, nuance lapis lazuli. Lucifer est représenté tout en bas, à l'opposé de Dieu, le corps renversé, la tête encore couronnée... Que Lucifer était un bel Ange avant la Chute !

Luca_signorelli_cappella_di_san_brizio_dannati_allinferno_01

Avec Luca Signorelli, les diables ne sont mêmes plus des monstres, dans cette fresque de l'Enfer. Cathédrale d'Orvieto, chapelle san Brizio. 

signorelli- orvieto- détail 1

Au centre de la composition, le diable qui entraîne la femme est très humain de taille et de morphologie. On notera aussi la banalisation de la nudité à ce moment de la Renaissance.

Vasari_Zuccari-SM Fiore- fresque 1572-9

Giorgio Vasari —puis Federico Zuccari— ont contribué à la décoration de Santa Maria del Fiore, le duomo de Florence. La fresque dont j'ai repris un détail datant des années 1572-79. Le Diable qu'on voit ici de dos est une anatomie classique à laquelle on a "seulement" ajouté ailes, oreilles pointues et queue. 

Michel-Ange-Jugement dernier-Ch

Michel-Ange a terminé en 1541 la fresque du Jugement dernier da la chapelle Sixtine au Vatican. Un détail de cette œuvre mérite toute notre attention:

Michel-Ange-Jugement dernier détail-1541- Ch

Détail du Jugement dernier, cette figure du désespéré est celle d'un damné mordu par le serpent (morso) et pris de remords (remorso en italien). Le Diable l'entraîne vers l'abîme, mais c'est presque le Penseur de Rodin que cet homme bouleversé par le remords, ou plus généralement par sa condition humaine...

 • L'Antéchrist est un homme lui aussi

Signorelli-Antéchrist

Luca Signorelli, La Prédication de l'Antéchrist (1499-1502), Orvieto, chapelle San Brizio. Même l'Antéchrist est maintenant un homme comme les autres... L'humanisme a triomphé.

 

——————————————>  2e Partie  <——————————————

Les Images du Diable (1000 - 1500)
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