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Pour avoir lu avec beaucoup d'intérêt “Terminal Frigo” et plus récemment “Ormuz”, la parution du nouveau roman de Jean Rolin me faisait augurer d'un plaisir de lecture certain. Le choc des premières pages m'invitait d'ailleurs à mettre ce récit en parallèle avec certains passages de “Soumission” acheté le même jour... Dans les deux cas, suite à des événements regrettables, un narrateur réussissait à s'enfuir Paris pour se rendre assez loin en province ; dans les deux cas des heurts mettant en cause des extrémistes se produisaient. Mais le parallèle s'arrête là.

Le narrateur toujours très calme — et qui ne s'exprime pas dans chaque chapitre — restera anonyme. On connaît de lui sa Toyota fatiguée, sa liaison avec Victoria, et une relation imprécise avec le chef nationaliste Brennecke à qui Victoria a servi de secrétaire voire de maîtresse. De Paris à Marseille l'itinéraire du narrateur devient route buissonnière pour éviter des zones de combat et contourner des barrages : donc pas d'autoroute, mais d'anciennes nationales déclassées en départementales dont l'auteur se complait à indiquer la numérotation, les changements de direction et les ronds-points, à croire que le GPS — ou telle autre “appli” de smartphone — est devenu un indispensable outil romanesque.

La France de cette année 201x est bien mal en point... La guerre civile n'en finit pas. Tandis qu'un reste de gouvernement est replié dans l'île de Noirmoutier, l'armée a dû intervenir çà et là ; des ONG tentent de distribuer des secours. Les maquis tiennent la campagne ; des milices s'affrontent. Bien des villes ont été désertées mais Clermont-Ferrand tient le coup. Les nationalistes de Brennecke contrôlent le Berry. Les salafistes campent dans les Cévennes. Les anarchistes se disputent l'agglomération marseillaise avec la filiale locale d'Al-Qaïda. Les Casques bleus occupent des points stratégiques et tentent d'imposer localement un cessez-le-feu. Vaille que vaille, le narrateur poursuit son chemin aventureux tout en cherchant à éviter de tomber sous la coupe de ces “organisations” ; à ce seul mot on se souvient qu'en 1996, Jean Rolin reçut le prix Médicis pour son roman “L'Organisation”, histoire d'une méchante structure vaguement trotskyste — dont il n'y a pas trace ici, pas plus que de PS ou d'UMP. Quant au PCF, il ne reste de son âge d'or que des noms de rues et une place dédiée à Gagarine et ornée d'un arbre moribond.

Ici et là, un monument aux morts ou un vieux cliché témoigne d'une autre guerre. Faisant étape au bord de la Loire, le voyageur découvre une salle d'hôtel « décorée de photographies anciennes représentant le pont dans l'état où l'a laissé la débâcle de 1940 : c'est-à-dire pétardé par l'armée, dans sa retraite, et cassé en deux, les segments disjoints de son tablier suspendu dans un équilibre précaire au-dessus des eaux ». Autres temps, autres mœurs. « Le plus curieux, de mon point de vue de néophyte, c'était que les djihadistes saluent d'un “Allah Akbar !” non seulement chaque coup qu'ils portaient, mais aussi, et même avec un surcroît d'enthousiasme, chaque coup qu'ils recevaient ».

Cette traversée de la France, qui au contraire du roman de Houellebecq n'amène pas le narrateur à se convertir à l'islam mais à l'émigration, vaut peut-être plus pour ses phrases travaillées et ses descriptions — d'espaces périurbains saccagés, de paysages fleuris ou enneigés — que pour son intrigue somme toute assez limitée. Puisse ce journal de guerre (qui choquera nombre de lecteurs) ne pas être visionnaire...

• Jean Rolin. Les Événements. P.O.L., 2015, 193 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE