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Humiliée qu’un journaliste l’ait prétendue « sortie de rien », Irène Frain a entrepris d’explorer ce « rien » en suivant les traces de son père, décédé sept ans auparavant. Reconstruire sa vie pour faire revivre ce mort, « esprit qui parle en elle », n’a pas été facile, comme toujours dans ce genre de projet. La romancière a pris conscience qu’elle n’avait pas encore fait son deuil et ce livre d’hommage l’y a sans doute aidée. Outre la biographie de son père et donc un peu aussi son autobiographie, ce récit peut retenir l’attention car il évoque la Bretagne intérieure au cours du 20ème siècle.

Jean Le Pohon, né en 1936, au bourg de Cléguérec, près Pontivy, dixième et dernier d’une fratrie de dix enfants, avait pour mère Marie-Anne Le Bihan, femme au caractère bien trempé, autoritaire et combattive. Elle enseigna à petit Jean la droiture, le sens du travail et la volonté de résistance. Bon élève, il aimait lire et découvrir le monde. Mais après l’obtention de son certificat d’études, en raison de l’extrême pauvreté, sa mère refusa qu’il poursuive ses études au lycée de Pontivy.  « Mon fils fera beutjul ! », garçon vacher. Placé à onze ans dans une ferme à Kerlann, il vécut dans le grenier au-dessus de la soue à cochons une existence indigne. Enfant taiseux mais révolté, il résista et s’enfuit, à quatorze ans, à vélo, à Lorient apprendre le métier de maçon. Il épousa Simone, s’échappa, pendant la guerre, du camp où il était prisonnier des Allemands et rentra à Lorient. Trois filles naquirent, dont l’auteure, la dernière, en 1950. La lecture et l’écriture, souvent en autodidacte, ont constitué les atouts de son père et ses armes de résistance.

Quant à sa mère, elle rejeta Irène dès la naissance « Je voulais un garçon...Tu n’étais pas attendue, en plus tu étais vivace, pas facile à mourir » déclara-t-elle froidement à sa fille... C’est donc la seule figure paternelle qui a construit la romancière.

Cléguérec, c’est le pays des terres riches. Mais la lignée Le Pohon s’enracine passée la rivière Stang Ihuern –la gueule des enfers– au pays de la forêt, des pierres, des mégalithes et des légendes. On y reléguait jadis les fous et les lépreux. Au 17ème siècle le duc de Rohan y avait établi une enclave protestante. Convertis de force au catholicisme après la Révocation de l’Édit de Nantes, ces « paganistes » appelés « Noirs » furent réprouvés jusque dans les années 1950. Le lignage d’I. Frain est « né du mauvais côté du monde ». Considérés comme des parias, ces bretons ont développé l’esprit de rébellion, et furent plus réfractaires encore à la langue française et aux « lois de Paris » que ceux de la côte : déjà, sous Louis XIV, coiffés de leurs bonnets rouges, ils refusèrent de payer leurs impôts. Bretons, pas Français ! L’école concernait peu ces miséreux qui parlant « la langue des arriérés » apprenaient le français sous la férule. Des centaines de milliers d’enfants ont été placés dans les fermes comme Jean : leur maigre salaire versé à l’année aidait à survivre. De telles conditions d’existence ont forgé le caractère bipolaire des bretons de l’intérieur. Hommes comme femmes ont en eux le Nerzh, l’énergie, la colère qui les rend tenaces. Mais ils tombent parfois dans des accès dépressifs où le gouffre du néant les attire. Toujours la peur de la mort, de « passer de l’Autre Côté » tant leur vie est précaire. On les dit mutiques, ils se réfugient, comme Jean, dans les superstitions dont les matriarches savent les rituels. Tous « voient » leurs défunts, captent des forces invisibles, en rêve où seuls parmi les pierres entre chien et loup...

Irène Frain réanime bien la particularité de cette partie de la Bretagne au siècle dernier. Elle semble habitée de la même énergie que son père : « Le nerzh a été ma chance » confie-t-elle.

• Irène Fain. Sorti de rien. Seuil, 2013, coll. Points, 228 pages.

 Lu et chroniqué par Kate

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #Bretagne