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Ken Bugul analyse la difficulté d’être soi-même, de trouver sa place dans la société, de trouver « le canari en terre cuite » où se poser, enracinement nécessaire à toute vie équilibrée. Elle dénonce aussi sans détours les déchirements de l’Afrique au cœur du monde contemporain. Parvenue à la soixantaine Sali cherche encore son canari. En quête de liberté, sa propre « cacophonie existentielle » fait écho à celle de la rue, de la ville et de tout le « Continent clair obscur ». La finesse du portrait psychologique de cette femme, le réalisme minutieux des descriptions marquent un style puissant. Ken Bugul sait l’art de conter, la force des répétitions qui construisent peu à peu la spirale ascendante du récit tout en donnant corps aux ruminations de Sali prisonnière d’elle-même.

Sali vit seule depuis sept ans dans « la grande maison jaune », propriété de son mari décédé, au cœur de cette « petite ville ocre » dont elle aime tant « les matins bleus ». Errant dans ces trente-huit pièces , elle observe la rue de l’une des terrasses… Souvent elle prend l’avion, s’enfuit ; mais chaque voyage n’est qu’une fugue : Sali toujours revient. Elle voudrait pourtant partir, mais elle ne le peut, tant elle se persuade d’être emmurée, tant elle se convainc que tous complotent contre elle. Abandonnée toute petite par sa mère, sans tante paternelle ni oncle maternel, personne ne lui a permis de s’identifier à ses origines ni à sa condition de femme. Puis l’école étrangère l’a ouverte au monde, à d’autres langues, à la littérature européenne. Pour s’intégrer en terre africaine, Sali « s’est créé un personnage fictif ». Refoulant son moi profond, elle a adhéré aux idéologies, aux convictions des gens importants. Par auto-aliénation elle a joué à l’intellectuelle engagée et défendu la cause des pauvres. Toujours par souci de « paraître ce qu’elle n’était pas » Sali a fréquenté de nombreux clubs. Mariée à son amant avant qu’il ne décède d’un cancer, elle a vécu heureuse et bien acceptée, elle, l’étrangère, dans sa belle-famille. Mais après une dizaine d’années, la jalousie d’une belle-sœur « racolée » lui impose un second rejet. Seule, menacée d’expulsion, Sali doit partir : la maison jaune n’est plus son canari. Le monologue intérieur renforce l’angoisse de cette femme, responsable des murs qu’elle s’est créés. Incapable de poser un acte, même de sortir dans la rue, sans force de résilience, Sali procrastine sans cesse. Le chauffeur, le gardien, les voisins, tous suscitent sa paranoïa. Entre délires et hallucinations elle « a perdu le socle de sa tête ». Toutefois l’issue du roman n’est pas vraiment tragique car « l’homme aux lèvres minces » — celui auquel elle « confie chaque mardi les quatre mètres de tissu blanc » grâce auxquels sa mère intercédera en sa faveur auprès d’Allah — se révèle un précieux guide. Sali passe enfin de la survie à la sur-vie.

Devenir soi-même reste une épreuve lorsque l’on n’a aucun ancrage sur le Continent clair-obscur où le pire côtoie l’espérance. Ken Bugul dénonce l’injustice sociale, la précarité du peuple africain victime de politiciens corrompus et l’omnipotence de l’argent qui « détruit le lien social ». L’auteure convoque aussi l’actualité la plus brûlante : les islamistes, les trafics d’enfants, les adolescents victimes des passeurs. Même si elle déplore la désacralisation de bien des rituels, derniers liens avec la cosmogonie ancestrale, certains perdurent ; la sorcellerie, ou la danse des revenants, parents décédés mais non morts : ils donnent du sens à l’au-delà. Et désormais, selon Ken Bugul, ce sont les femmes qui construisent l’avenir de l’Afrique, elles constituent « le moteur du changement », elles, « toujours debout pour atteindre le meilleur ».

La romancière donne à réfléchir. Car se fabriquer un personnage pour être reconnu et accepté ne relève pas seulement, de nos jours, de la fiction romanesque. Cette réalité humaine, Ken Bugul la passe au scalpel de sa plume lucide et décapante. Le personnage de Sali est aussi l'incarnation de l'Afrique d'aujourd'hui écartelée dans ses contradictions.

Lu et chroniqué par Kate

Ken Bugul. Cacophonie. Présence africaine, 2014, 200 p.

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #SENEGAL