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Pauvre Nigeria... Ce pays subit les assauts des barbares incultes dans ses provinces septentrionales et connaît un niveau élevé de corruption dans l'échelle de Transparency International 1, alors qu'on le proclame première économie d'Afrique, un rang qui doit beaucoup au pétrole 2. Le delta du Niger devrait être un paradis pétrolier, or c'est un enfer, pour les populations locales comme pour l'environnement. Le delta, en tant que milieu naturel, souffre de l'exploitation pétrolière tant régulière par Shell et autres compagnies, que clandestine par les rebelles et les villageois devenus trafiquants. Torchères, fuites d'oléoducs, explosions et incendies : les habitants du delta sont malades car l'eau et l'air sont pollués et la pêche est ruinée. Seuls, les moustiques sont restés en forme ! C'est ce qui a inspiré le dernier roman d'Helon Habila.

Après la disparition d'une Anglaise, Isabel, et de son chauffeur, Salomon, deux journalistes de Port-Harcourt partent à leur recherche dans le delta. L'un, Rufus, n'a que cinq années d'expérience au Reporter, et c'est lui le narrateur. L'autre, Zaq, est un professionnel très expérimenté, jadis fleuron du Daily Times, mais miné par l'alcoolisme puis la maladie. L'intrigue permet de faire le tour des problèmes du delta où le pétrole est exploité par des compagnies étrangères. James Floode, le mari d'Isabel, est ingénieur chimiste au service de l'une de ces multinationales. Avant le paiement d'une rançon, il veut s'assurer que sa femme est vivante et obtenir une preuve de vie par l'entremise des journalistes. En même temps, confier le premier rôle à des journalistes dans cette intrigue romanesque révèle l'engagement d'Helon Habila en faveur d'un Nigeria démocratique ; rien de mieux qu'une presse libre pour faire prendre conscience des problèmes du pays, mais le métier est risqué : deux journalistes viennent d'être tués par les rebelles, et il y a peu le régime dictatorial de Sani Abacha (1993-1998) s'en prenait à la presse et à aux intellectuels — on se souvient qu'il fit pendre Ken Saro Wiwa.

Pour autant, pas question de réduire “Pétrole sur l'eau” à un roman politique, c'est d'abord un roman d'aventures qui tient du thriller et un roman psychologique qu'on ne lâche pas. Quand les reporters arrivent dans le delta il y règne déjà une situation complexe : les rebelles dirigés par le Professeur — « il s'agit juste d'un nom de guerre » — s'opposent aux soldats commandés par un officier vengeur et imprévisible tandis que les membres de la secte du prêtre Naman comme les villageois du chef Ibiram cherchent à éviter les coups.

« [L'île] était à présent déserte : dès le premier coup de feu, les habitants avaient dû se glisser dans leurs pirogues avec poules, chèvres et casseroles et s'échapper par voie d'eau. Nous pénétrâmes peu à peu dans les terres, écartant les feuilles mouillées et les vrilles collantes, observant les traces du carnage. Des arbres gisaient au sol, coupés en deux, se vidant de leur sève. Une odeur de brûlé flottait dans l'air... »

Les personnages du roman sont tous considérés avec intérêt. Si l'auteur prend grand soin de Rufus et de Zaq — ses personnages principaux — il sait s'arrêter avec suffisamment de chaleur sur la vingtaine de personnages secondaires pour rendre son œuvre exemplaire d'un roman classique. (On a déjà vu cette qualité dans son précédent roman “La mesure du temps”). Si on considère davantage Rufus, on découvre un roman d'apprentissage. Dans la première partie Rufus accompagne Zaq. Dans la seconde il tient le premier rôle. Il a d'abord été apprenti photographe avant de faire l'école de journalisme. Il a été choqué par l'incendie qui a défiguré sa sœur Boma que l'on retrouve à différents moments dans l'histoire. Dans l'adversité il mène avec courage et ténacité une enquête qui devrait lui permettre de se faire un nom dans la presse, comme jadis Zaq avait atteint à la notoriété par son enquête sur le sort des prostituées d'un quartier de Lagos. L'aventure le conduira à l'amour de Gloria comme elle avait permis à Zaq d'aimer Anita. La femme kidnappée, son mari, les ravisseurs, une infirmière et un médecin, un pauvre piroguier et son fils, le commandant : toujours l'auteur s'arrête pour montrer bien plus qu'une esquisse. L'attachement du romancier à ses personnages se justifie d'autant plus que la parole leur est assez longuement donnée au cours de leurs rencontres avec Rufus. Le reporter s'efforce de jeter les bases d'une série d'articles — qu'il dispose de son carnet et d'un appareil photo ou seulement de sa mémoire par la suite. C'est aussi le moyen de varier les points de vue sur la crise que traverse la province pétrolière.

Un dernier mérite de ce roman, et pas le moindre, se situe sur le plan littéraire et l'écarte du banal thriller ou roman noir ; il s'agit de la structure narrative, tout en détours, en retours en arrière. On reconnaît ainsi un maître de la narration d'aujourd'hui, qui requiert l'attention du lecteur appelé à démêler le fil chronologique.

• Helon Habila. Du pétrole sur l'eau. Traduit par ­Élise Argaud. Actes Sud, 2014, 288 p.

Notes :

1- 136 sur 175, ex-aequo avec la Russie de Poutine. Source : Transparency International, décembre 2014.

2- Il s'agit de 80 % des recettes fiscales de l'Etat. Une video sur le site de l'Express reprend la question de la corruption en col blanc, du piratage du pétrole par des gangs rebelles et par les habitants du delta ruinés par la pollution.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #NIGERIA