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Publié à une époque où le roman africain francophone n'était pas encore “vendeur” dans l'Hexagone, le roman de Blaise N'Djehoya intitulé “Le Nègre du Potemkine” est une curiosité qu'on ne saurait aujourd'hui passer sous silence.

L'auteur a bâti l'histoire compliquée et délirante d'un groupe de jeunes Africains de Paris désireux de faire connaître le rôle des tirailleurs sénégalais, ceux de la Force Noire de Mangin en 1918, ceux de la 2è DB au temps des Forces Françaises Libres sous Leclerc et De Gaulle. Le propos tout à fait justifié est ancré dans la France et l'Afrique des années 1980, quand nos médias, cinéma et télévision oublient généralement la place de ces Africains dans le roman national.

Pour animer son propos, Blaise N'Djehoya a mis en scène des étudiants : le camerounais Thogo-Nini — allusion à une pièce de théâtre de Bernard Dadié— inscrit à Science-Po, son amie ivoirienne Ki-Yi et leur copain Boris Nivakhine fils de réfugiés russes mais sans rapport avec la pharmacie. Le premier se charge des recherches à Paris tandis que ses deux amis partent en Afrique contacter la famille à Dakar et Ouagadougou et taxi-brousse pour Korhogo. En parallèle, nous assistons aux préparatifs et au déroulement cocasse d'une cérémonie du 14-Juillet à Paris, avec défilé officiel présidé par François Mitterrand — «  le Prez Méritant » — et commenté à la télévision par Léon Zitrone. Y figurent quinze anciens combattants des FFL dont l'officier Laplanck en poste à Ouagadougou a organisé le déplacement par la voie des airs jusqu'à Roissy-Charles-de-Gaulle où les attend une alerte à la bombe. Ainsi faisons-nous connaissance du caporal-chef Ismaël Sarakhollé, du soldat de 1ere classe Thiékhoro Coulybally, du sergent-chef Samba Samb, et de quelques autres anciens, porteurs d'uniformes authentiques 1940-1945 sur lesquels ils arborent des décorations fantaisistes, comme le leur apprendra à Paris l'antiquaire Ikonos rencontré près des colonnes de Buren — peut-être de dangereuses bombes laissées par « les Zalemands ».

Autre personnage-clé, Makossa wa Makossa, alias Mau-Mau, alias M le Maudit, réputé chercheur également passionné par l'histoire de ces soldats oubliés, se retrouve sur le chemin du capitaine Laplanck, de ses soldats en mission mémorielle, et des étudiants parisiens. Au temps des radios libres et des rastas, voici la musique africaine dans toute sa variété : l'auteur rend hommage à presque tous les musiciens des continents noirs, à son ami chanteur Alpha Blondy, à Manu Dibango, et fait allusion à des auteurs africains depuis Bernard Dadié jusqu'à Emmanuel Dongala auteur de « “Jazz et Vin de palme” un brûlot groucho-marxiste ». Quand d'aventure arrive du temps calme, Makossa rédige : « Nègre, il l'était, au sens littéraire, condamné à écrire sous le manteau du français, et, sans chercher à tirer la couverture à lui, il se rendait bien compte de la difficulté d'être de deux langues, sinon de trois ou quatre ».

Malheureusement l'écriture et l'intrigue du roman se perdent souvent, peut-être sous l'effet du bongo et de la ganja, dans d'obscures et fumeuses complications dont le lecteur parvient difficilement à s'extraire, assommé sous un fatras d'argots et d'anglicismes. Quand il parvient enfin à comprendre, il voit que c'est tout joyeux et fringant comme la sape chère à Makossa dans sa version hétéronyme Ed Dandy. Sans doute trouvera-t-on aussi des influences burlesques de Céline, Vian et San Antonio plus encore. Sans oublier Chester Himes !

Le mélange des cultures est assez explosif sous la plume de Blaise N'Djehoya ! Les blagues racistes pleuvent sur les uns et les autres. Les expressions savantes et populaires sont détournées à ravir et ça jacte « petit Nègre » (sic). Les notes en bas de page manquent pour les toubabs. Les personnages farfelus abondent, masculins surtout, car les « mammy-water », en bref les sirènes, restent à l'écart. Cas de force majeure : je ne dévoilerai rien de la fin, Makossa et Laplanck perdus en mission d'héritage dans les brumes du Nord et de l'imaginaire de l'auteur.

« Di Gol est grand et mon fils Mamadou pas grand-chose » constate finalement avec sagesse l'un des guerriers à la retraite dérisoire payée en francs CFA dévalués... On attend une réédition d'urgence.

Blaise N'Djehoya. Le nègre Potemkine. Editions Lieu Commun, 1988, 268 pages. 

 

Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE