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À travers son expérience professionnelle et celle de trois collègues, Céline Roux nous fait découvrir le métier de juge, qui se décline en de multiples fonctions : juge aux affaires familiales, juge pour enfants, juge d’instruction… Il lui revient, en audience de cabinet ou au tribunal, de dire le droit et de prononcer un jugement motivé et impartial. Le métier se féminise de plus en plus et la position de ces jeunes femmes n’est pas facile. Les contraints professionnelles pésent sur leur vie personnelle et sur leur psychisme ; la peur de commettre une erreur de jugement ou de se laisser aller à l’émotion les poursuit.

Pourtant, même si ce métier reste « rude, exigeant, ingrat », ces jeunes femmes l’aiment car elles s’y sentent utiles à la société.

Ces jeunes fonctionnaires se souviennent encore de leur angoisse, le corps tétanisé, lors de leur première audience au tribunal : face à la solennité de la justice théâtralisée, la robe les protégeait. Mais en cabinet, sans l’habit de leur rôle, leur relation aux prévenus est moins tendue. Juger ne va pas de soi. Même si la juge peut soumettre un dossier à ses collègues, la prise de décision et la rédaction du jugement ne dépendent que d’elle seule. Préparer le juste argumentaire demande du temps ; or la hiérarchie estime les juges « au nombre de jugements rendus », à leur rapidité de traitement des dossiers : c’est « faire de l’abattage » reconnaît Céline. Mais le secteur manque de personnel, les juges placés remplacent au pied levé un congé maladie ou maternité mais non les départs en retraite.

Cette pression, qui amène souvent ces jeunes femmes à sacrifier leurs vacances à leurs dossiers, décuple leur peur de se tromper ; car leur décision irréversible peut parfois avoir des conséquences imprévisibles : un détenu condamné se suicide, un autre auquel on a donné une permission de sortie commet un meurtre…

D’autre part, le comportement personnel d’un magistrat peut porter atteinte à son image professionnelle. Ces jeunes femmes surveillent leurs tenues vestimentaires, l’une d’elles ne consomme pas d’alcool dans les lieux publics et tente d’imposer sa déontologie à ses amis : pas de stupéfiants dans leurs soirées festives. De fait, comment peut-on condamner un prévenu pour usage de drogue et le tolérer le soir même entre copains ?

Ces jeunes juges veulent rester en cohérence avec la loi, être irréprochables. Car, qui sont-elles pour juger autrui ? Des êtres humains comme les justiciables même si, en disant le droit, elles ont devoir de les condamner. En conséquence, il leur faut maîtriser leurs émotions, prendre du recul, rester « technique, distante, posée », alors que, mères elles-mêmes, le placement d’un enfant dans un dossier de divorce leur crève le cœur.

Confrontées à toutes les misères économiques et sociales, comme aux pires bassesses de certains prévenus, l’effort sur elles-mêmes prévaut. L’image sociale de ce métier se dégrade, l’opinion publique estime souvent ces femmes juges immatures, inexpérimentées, voire inhumaines si elles n’ont pas d’enfant. Il leur faut une considérable force de conviction pour endurer autant les reproches de leurs supérieurs que les provocations sexuelles ou les violences de certains justiciables.

• Céline Roux. La Juge de trente ans. "Raconter la vie". Seuil, 2014, 70 pages.

  Lu et chroniqué par Kate

Céline Roux : La Juge de trente ans
Tag(s) : #ESSAIS, #SOCIETE, #RACONTER LA VIE