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• Deux textes de Violette Leduc regroupés dans l'édition de 1958 : un plus court, un plus long, mais également brillants et sous-tendus par le sentiment de solitude.

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“La Vieille fille et le mort”. Clarisse, la cinquantaine, tient un café-épicerie-mercerie dans un village. Elle a toujours découragé les hommes qui venaient pour elle et achetaient leur tabac. Elle n'a pas eu d'enfant, elle élève des lapins. Un soir, elle retrouve un type mort dans la salle du café. Elle ne l'avait jamais vu auparavant. « Le torse nu lui faisait peur à cause de sa blancheur dans la lumière crue. (…) Celui-ci ne devait pas faire bon ménage avec le soleil. » (page 59). Un chemineau ? Un ouvrier agricole de passage ? Elle l'inspecte et ne trouve pas d'indices probants. Alors, elle rêve, elle rêvasse, et s'occupe de lui, et ferme son café. Elle l'habille de neuf et songe à des moments de vie qu'ils auraient pu partager. Evidemment, il ne la réchauffe pas! Le troisième jour seulement elle va avertir les autorités. Comme l'a si bien dit Simone de Beauvoir « l'auteur a poussé à l'extrême le fantasme d'un amour sans réciprocité ».

Les boutons dorés”. Clotilde, douze ou treize ans au début du récit, déteste son père le garde-forestier. Elle fugue de temps à autre et se réfugie souvent chez une voisine âgée, Mme Relicat. Un jour son jeune frère Jean-Baptiste se noie tandis qu'elle aurait dû le surveiller tout en ramassant des herbes. Elle se sent coupable et on lui interdit d'aller aux obsèques. Mme Relicat lui trouve une place de bonne chez des fermiers. Le couple Dassonville n'est pas très gai malgré la naissance d'un premier enfant. Irène Dassonville est jalouse de constater que la jeune Clotilde donne de la joie à son mari ; elle la licencie au bout de deux ans. Clotilde se retrouve engagée chez les Frazer dont le fils Georges ne tient pas à reprendre l'exploitation familiale et préfère devenir ouvrier en ville. Il rêve aussi de destinations lointaines comme Djibouti. Elle n'a passé qu'une nuit dans la chambre qu'il lui a aménagée sous les combles, réchauffée par la pelisse qu'il lui a prêtée. Elle était en transe.

« Je ne dormirai pas. Son visage me préoccupe. Le souvenir de son visage, quel travail. Compte les épis du champ de blé, Clotilde. Tous ? Oui, tous. Son visage est dans chaque épi, dans chaque grain, dans chaque tige. Je me souviens trop. Je ne peux plus. Chiffonner une feuille de papier. De son visage je veux une houlette de papier à côté du mien. Perdre ses yeux, ses cheveux. Les retrouver comme nous retrouvons les routes nationales à l'improviste. Je retrouve sa bouche, c'est le frémissement des étoiles. » (page 176).

Clotilde est donc tombée immédiatement amoureuse du jeune homme si bien que Mme Frazer l'a mise à la porte dès le petit-déjeuner. Revenue chez sa vieille amie, Clotilde qui a maintenant seize ans est recrutée comme dame de compagnie par un directeur retraité, Mr Rouly, quatre-vingt-un ans, qui entretient une maîtresse jeune, belle et dispendieuse ; Mme Rouly s'y est résignée. Clotilde passe son temps à distraire les pigeons que le vieux directeur élève chez lui et accessoirement fait la causette avec l'épouse. Mais elle garde dans son cœur un désir fou : revoir Georges à qui elle avait donné les boutons dorés de son manteau après une journée de complicité.

• Ces deux fictions sont éblouissantes par la manière dont Violette Leduc raconte et l'on soupçonne quelques touches d'autobiographie réparties dans divers personnages. Toujours vive, la narration est faite de phrases courtes, voire très courtes (cf.extrait précédent) ; elles rendent la lecture allègre, et l'on admire la profusion d'images singulières : « La brise promena les feuilles sur la haie fraîchement taillée, entra dans le canevas des branches entrecroisées, caressa la chaîne oubliée, souleva, poursuivit, arrêta une plume blanche, tourna autour d'un chardon, moutonna sous la crinière d'une jument. (…) La brise abandonna les boutons de dahlias pleins à craquer, aussi durs que des choux rouges. Elle quitta la maison, chemina jusqu'à la salle à manger d'une ferme, emmêla l'odeur puritaine du grain à l'odeur débonnaire des pommes, sécha les taches d'encre, les divisions, les retenues, les soustractions sur un cahier, elle s'en alla (…) La brise entra dans une autre maison. Pas de couvercle sur le poêle. La flamme éclairait les fers à repasser, le molleton, la tasse d'amidon. La brise dévia la flamme, elle se fatigua autour d'un cadenas. » (pages 7-8).

Ces phrases courtes produisent l'effet des touches d'un peintre impressionniste. Elles rendent la pensée du personnage principal d'une manière quasi-magique, sans qu'il y ait besoin de développer longuement l'analyse psychologique. On se sent ainsi très proche de Clarisse comme de Clotilde — deux esseulées, « transpositions métaphoriques de sa solitude et de ses amours impossibles » selon René de Ceccaty (in Violette Leduc. Éloge de la bâtarde, Stock, 1994, page 106). La solitude est aussi ressentie par le petit garçon qui vient en acheteur de quelque menu objet dans la boutique de Clarisse qui le reçoit de façon peu maternelle ; comme par le fermier Dassonville qui collectionne des épouvantails ou Georges Frazer qui fonde son rêve d'un ailleurs sur la photo qu'il montre à Clotilde.

C'est aussi un monde disparu que nous montre Violette Leduc : le monde des campagnes françaises vers le milieu du XXe siècle. Ça sent la sueur, l'effort, la difficulté de vivre. Il n'est pas question de tracteur ni de remembrement ; les villes ne grignotent pas les campagnes : ça reste deux mondes bien distincts comme Clotilde le constate en s'installant confortablement chez le couple de citadins.

• Violette Leduc. La vieille fille et le mort. Gallimard, 1958, 227 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE