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Dans ce roman, à la différence des précédents, le « Je » énonciatif laisse place à un narrateur, Jean Daragane, mise à distance de Modiano lui-même dont il porte le premier prénom. Vers l’âge de sept ans, « pour qu’il ne (se) perde pas dans le quartier », la jeune femme qui l’avait recueilli lui avait écrit leur adresse : 6 rue Laferrière. Modiano poursuit son investigation des phénomènes mémoriels, cherchant comment la mémoire recompose ou occulte la réalité vécue. On retrouve l’atmosphère trouble des lendemains de l’Occupation, de ces années 1950 où abondaient les fausses identités, les personnages énigmatiques, et autres  « gens louches ». Les réminiscences prennent toujours pour support les noms, butinés dans les annuaires. La toponymie de Paris constitue la « géographie mentale » de l’auteur, même si la ville est devenue méconnaissable des années plus tard. Le recours à un narrateur rend l’introspection plus sensible dans ce roman ; Modiano y marque davantage les repères temporels même s’il ne « peut donner de la réalité des faits » que leur « ombre », selon la note de Stendhal en exergue, le souci de leur mise en perspective appert.

On a parlé de roman « policier » car ce texte en donne, au début, l’impression vite évanouie. En réalité, le prétendu journaliste Gilles Ottoli enquêtant sur un fait divers tragique auquel Daragane enfant aurait été mêlé joue le rôle d’un catalyseur, d’un révélateur au sens chimique. Il amène le narrateur à devenir son propre enquêteur , en faisant émerger de l’oubli un temps de son enfance que ce dernier a occulté. Reste pour lui à ne pas s’y perdre.

Sous prétexte de lui restituer son carnet d’adresses trouvé en gare de Lyon, G. Ottolini et son amie Chantal Grippay surgissent dans la vie de J. Daragane, écrivain vieillissant, solitaire et heureux. La lecture de Buffon l’apaise, autant que, par sa fenêtre, cet arbre qui « veille sur (lui) » : ce charme le rassure. Même s’il affirme « n’avoir peur de personne et surtout pas des maîtres-chanteurs », J. Daragane se sent harcelé par ce mystérieux Gilles, un imposteur qui aurait contacté la police à son sujet. Néanmoins au lever du jour l’écrivain recouvre son sang-froid. Au cœur de l’affaire un nom, celui d’un certain Torstel que Daragane aurait mentionné dans son premier roman « Le Noir de l’été ». Il l’aurait connu enfant car c’était un ami de sa mère comme Bob Bugnand, Perrin de Lara ou Colette Laurent, cette danseuse de boîte de nuit assassinée en 1951. Le couple laisse au narrateur des feuilles dactylographiées et une photo de lui à l’âge de sept ans ; il ne se reconnaît pas. C’est ce nom « Torstel » qui  agit comme « une piqûre d’insecte » dans l’esprit de Daragane. Pourtant s’il hésite à plonger dans ces évocations des années 50, c’est que « l’on oublie ce qui nous gêne ou est trop douloureux ».

Son premier roman… c’était déjà une quête de ses origines. Il y avait décrit avec exactitude la scène où Annie Astrand l’avait emmené au Photomaton boulevard du Palais… C’était « un morceau de réalité » glissé dans la fiction, un « appel de phares » à son intention. Car écrire un livre, pour Modiano, « c’est semer les noms de certaines personnes et attendre qu'elles donnent de leurs nouvelles ». D’ailleurs J. Daragane avait revu Annie vers 1960.

Elle avait été sa mère de substitution pendant un an dans la maison de Saint-Leu-la-Forêt, alors que ses « faux parents dont il se souvenait à peine cherchaient à se débarrasser de lui ». Lui qui « n’a jamais connu un chez-soi » mais seulement des pensionnats, conserve « le sentiment de n’avoir jamais eu de parents. » Annie, elle, lui prodiguait de l’affection. Mais elle a disparu, incarcérée dit-on.

La fonction thérapeutique et consolatrice de l’écriture donne sens à la vie de Modiano, l’enfant mal-aimé errant dans l’après-guerre. Si certains de ses personnages ont réellement existé, — telle Chantal « la chinoise » prostituée marseillaise— il évoque surtout des absents. Son art de l’ellipse lui permet de les suggérer en creux, tout comme ses émotions douloureuses. Modiano poursuit l’expérience proustienne du « temps retrouvé » : cela valait bien le Nobel !

• Patrick Modiano. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Gallimard, 2014, 145 pages.

  Lu et chroniqué par Kate

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Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE