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Sous-titré “La démocratie au pays des castes”, l'ouvrage de Jacques Weber —notre grand spécialiste de l'Inde coloniale— dépayse le lecteur en l'embarquant pour tous ces comptoirs aux noms qui faisaient rêver les petits Français : Pondichéry, Yanaon, Karikal, Mahé et Chandernagor. Le livre s'ouvre sur le rappel de l'éclat de ces colonies au XVIIIe siècle. Survint la guerre entre la France et l'Angleterre : les comptoirs furent perdus. Ils revinrent à la France à la chute de Napoléon. Enfin pas complètement : pas de garnison, rognage des territoires. La rétrocession était truquée — pas exactement du fair playQuatre grandes périodes pour lire l'aventure de ces comptoirs : comment une colonie d'Ancien Régime se trouve embarquée dans la modernité avec la II°République et le Second Empire, embarquée dans le modèle politique français sous la III°République, et finalement abandonnée à l'Union indienne. Voici quelques éléments d'un livre très riche.

• Entre 1814 et 1848, les Etablissements français somnolent à l'ombre des palmiers. Toujours soumis à l' « Exclusif », le commerce maritime florissant du XVIII° siècle n'est plus qu'un souvenir et l'ensemble vivote à l'état de « colonie rurale » dont les cultivateurs sont pressurés d'impôts. L'activité textile —les toiles bleues dites de guinée— est coincée entre le « cordon douanier anglais et la prohibition en France ». Les gouverneurs disposent de peu de moyens financiers. Chandernagor et Yanaon dépérissent. Pondichéry, pourtant, est dotée d'un lycée et d'une bibliothèque publique en 1826-27. Si la colonie paraît moins gouvernée par la France que par la mousson, elle l'est davantage par les castes et leurs traditions : c'est le Mamoul qui exclut les Indiens du Code civil.

• Arrive 1848. Même si le nouveau pouvoir décide d'accorder un député à sa colonie et le supprime six jours plus tard, c'est bien la voie de l'assimilation qui est choisie. Un journal y est édité dès 1849. Les gouverneurs essaient d'introduire des réformes comme la distinction des castes entre Main gauche et Main droite ou l'interdiction de la Fête du feu, mais les autres réformes sont « impossibles dès lors que les Brahmanes s'y opposent » ; la réalisation du cadastre ne sera achevée qu'à la veille de la Guerre mondiale. La réduction de la pression fiscale profite aux cultivateurs quand la sécheresse ne sévit pas comme en 1868-1870. La production d'huile de coco se développe. Si le territoire reste morcelé malgré des tentatives d'accord avec les Britanniques, les communications au moins progressent : le port de Pondichéry est équipé et des voies ferrées réduiront l'isolement des possessions françaises. L'essor commercial est favorisé par le libre-échange avec les Britanniques (1860) et la période est marquée par le recrutement de main-d'œuvre pour les “îles à sucre” : Réunion principalement, c'est le coolie trade, très surveillé par la presse anglaise et les autorités de Calcutta. Ce trafic passe en bonne partie par la flotte de la CGM devenue CGT en 1861. Les paquebots de la P&O relient Marseille à Calcutta depuis 1852 et dix ans plus tard, un steamer français, l'Erymanthe, atteint Pondichéry ; son successeur, le Godavery sera le premier paquebot à emprunter le canal de Suez.

La prospérité du Second Empire permet la construction de belles demeures à Pondichéry tandis que les paillotes des plus modestes cèdent la place à des constructions en brique. Mais la mortalité et la natalité restent à des niveaux très élevés. La majeure partie de la population boit de l'eau souillée. La vaccination contre la variole est mal acceptée. Les épidémies et les endémies ravagent encore les comptoirs.

• Avec la III° République advient l'époque de magouilles politico-électorales. Alors qu'à Madras on préfère des conseillers nommés pour éviter le chaos généré par les rivalités des castes, notre République crée dix communes et autres institutions à l'image de celles de la métropole et fonctionnant au suffrage universel. Et comme prévu les premières élections municipales ont lieu le 30 mai 1880. Mais il y a loin de l'idéal républicain aux réalités indiennes. Des leaders issus des hautes castes s'ingénient jusqu'à la seconde guerre mondiale à faire des élections un festival de farces, de comédies, voire de tragédies. L'Inde élit même « un député invisible », le journaliste Pierre Alype, et la République confère le titre de Maharadjah de Chandernagor à Alfred Courjon, l'un des hommes les plus riches de la colonie. Dans ces années de dépression économique après 1873, les autorités se laissent entraîner dans les manœuvres politiciennes de l'hindou Chanemougam l'homme fort de la colonie qui ose déclarer « Si demain un chat représentait l'Inde au Palais-Bourbon, le ministère miaulerait avec lui... » Pendant ce temps la misère augmente dans la colonie : fin du coolie trade, retour au protectionnisme métropolitain, insuffisance des grands travaux d'équipement, gouvernance hésitante.

Avec les élections de 1905, les troubles électoraux s'aggravent et malgré la fuite et la mort de Chanemougam en 1908 la vie politique devient plus violente et marquée par des affrontements religieux, les hindous, majoritaires, menaçant les musulmans. En mai 1910, Karikal est dévasté par des pillages, des incendies et des fusillades ; trois mois plus tard un leader du parti radical est assassiné et un autre vitriolé. L'agitation dans la colonie française est amplifiée par la partition du Bengale et la fondation en 1906 à Dacca de la Ligue musulmane fidèle à Londres mais haïe des extrémistes hindous du mouvement swadeshi. Certains en France envisagent l'abandon de ces colonies que l'on pourrait troquer contre un morceau d'Afrique : le gouverneur Martineau est même revenu en 1913 à Pondichéry dans ce but. Désormais l'heure est au nationalisme indien : Gandhi est populaire ; ses partisans le reçoivent triomphalement à Pondichéry le 17 février 1934. Mais ce n'est qu'en 1954, après la défaite française en Indochine que l'Inde fait suffisamment pression sur les comptoirs pour qu'ils rejoignent l'Union indienne de facto. Le traité et sa ratification attendront quelques années...

• L'auteur conclut que l'influence de la France a été modeste sur cette société des comptoirs. La diffusion du français y a été faible comparée à l'usage du tamoul, du bengali et de l'anglais. La colonisation française n'a guère contribué finalement à faire de l'Inde « la plus grande démocratie du monde » ; elle a davantage regardé le monde « avec des lunettes britanniques » selon la formule de Nehru. La lecture de cet ouvrage montre la difficulté qu'a l'idéal républicain pour accepter les différences culturelles en même temps que le piège qu'engendre leur strict respect si l'autorité vacille.

Jacques Weber. Pondichéry et les comptoirs de l'Inde depuis Dupleix. Collection "L'aventure coloniale de la France". Denoël, 1996, 447 pages. Cahier d'illustrations - L'illustration de couverture est un papier peint de la Manufacture Zuber (1802).

 

Jacques Weber : Pondichéry et les comptoirs de l'Inde
Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900, #MONDE INDIEN, #ESCLAVAGE & COLONISATION