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Dans ce premier volume autobiographique Violette Leduc, née en 1907, retrouve ses souvenirs les plus intimes et nous les livre avec une précision extraordinaire. Le récit s'étend de la petite enfance à l'été 1944 : « Deux semaines après les Alliés entraient dans Paris...» La rédaction s'est faite en Provence, au pied du Ventoux, en 1961-1963 ainsi que l'évoquent certains passages en fin de livre. L'ouvrage manqua de peu le prix Goncourt. À la lecture, l'intérêt qu'on éprouve n'est sans doute pas continu, —c'est la loi du genre— mais de très nombreux passages retiennent l'attention et les thèmes traités permettent de mieux connaître un écrivain injustement oublié chez qui le sublime et le sordide sont inséparables.

« Je suis la fille reconnue d'un fils de famille... » Sans attendre La Bâtarde, l'autobiographie avait nourri des titres plus anciens. Comme Violette Leduc l'écrit : « J'ai parlé de cela autrement dans Ravages, dans l'Asphyxie. J'ai mêlé la vérité au roman». Simplement ici les origines familiales sont exposées avec plus de clarté : Fidéline la grand-mère attentive « veuve à vingt-neuf ans », Berthe placée comme servante chez des bourgeois avant d'être séduite et devenir une mère coquette et dure... — les référents qui guident la jeune Violette sont ces femmes, pas des hommes.

Le récit d'enfance se retrouve ici avec quelques différences de point de vue ou un approfondissement par rapport à L'Asphyxie. On voit mieux la vie quotidienne avant 1914 et durant la Grande Guerre : la région de Valenciennes est occupée par les troupes allemandes. La petite Violette maraude des légumes à l'arrière des charrettes de ravitaillement des soldats ennemis. « Je ne me souviens pas comment j'ai appris à lire et à écrire ».

La relation à la mère est un thème marquant, traité de manière moins acide que dans L'Asphyxie et le géniteur riche et tuberculeux est moins présent. La mère est moins imbue de sa personne, plus chaleureuse une fois qu'elle est mariée à un ancien élève de l'Ecole Boule : « Elle m'offrit un Pleyel en acajou. Ce qu'il y avait de plus cher et de plus grand en piano droit. » Violette a seize ans. Sa mère est vite enceinte : « Je voulais encore ma mère élégante et svelte.... Grosse alourdie, elle mangeait des nouilles à tous les repas. » La réaction de l'adolescente est hostile : « Une femme enceinte c'est laid ». Alors surtout ne pas faire comme la mère : « Je voulais des amours extravagantes ». Dans le lit d'Isabelle et d'Hermine durant les années d'internat.

La laideur du visage au nez trop gros est une menace permanente. C'est une fatalité dont elle a fait toute jeune l'amère expérience.

« Nous préparions Noël au collège : je devais tenir le rôle du roi mage noir et jouer ensuite au piano une Danse hongroise de Brahms. Je répétai mon rôle de roi mage. La perspective de noircir mon visage le jour de la fête, ce visage qui me tourmentait, dont je devenais le souffre-douleur, la perspective de noircir mon gros nez me consolait. Le jour de la fête, je jouai donc le rôle du roi mage. Personne ne rit. Je voulais jouer aussi la Danse hongroise à l'abri sous ma peau noircie. La surveillante ne voulut pas. Je montai de nouveau sur l'estrade dans le hall. On tira les rideaux. Je jouai, de profil. Tout le monde rit. Ma mère, les professeurs me voyaient, m'écoutaient. Ce fut un déferlement de fausses notes. Plus ils riaient, plus je me trompais. Je vins retrouver ma mère dans la salle. Elle était froide et semblait désolée. Je regrettais la dépense pour une robe de serge bleue qu'elle m'avait offerte. Le soir, mon beau-père demanda des nouvelles de la fête. Je quittai la salle à manger, je souffris pour deux. Plus tard j'ai eu l'audace, le cynisme, l'injustice de reprocher à ma mère d'avoir mis au monde un être laid. »

Un jour de drague au bois de Boulogne, à trente ans passés, un homme lui affirma aimer les femmes laides. Mais elle descend de sa voiture avant de conclure... Temporairement enrichie par ses trafics pendant l'Occupation, Violette décida de recourir à un chirurgien esthétique pour une opération dont elle ne retira pas une grande satisfaction.

Violette Leduc ne s'aime pas : « je suis navrée d'être au monde » écrit-elle en incipit. D'où un récit de soi sans complaisance. « Plus tard j'ai eu l'audace, le cynisme, l'injustice de reprocher à ma mère d'avoir mis au monde un être laid. Quand rencontrerai-je un cyclope? Je l'aimerai...» Pourtant ni Isabelle, ni Hermine, ni Gabriel, ni Maurice Sachs n'étaient des cyclopes... Gabriel excepté, ses amours vont aux homosexuelles et aux homosexuels. C'est probablement ce penchant qui, il y a de cela un demi-siècle et pile avant mai-68, a valu à La Bâtarde un succès considérable. Violette, enceinte de Gabriel, s'est fait avorter (cf. Ravages) et souffrit considérablement. Elle refusa plus tard d'avoir un enfant de Maurice Sachs qui le lui proposait — une première fois pour la sortir de son mal-être, une seconde fois pour revenir sur son engagement comme travailleur volontaire en Allemagne.

« Isabelle, Hermine, mes candélabres lorsque je pars dans la crypte de la folie ». Violette Leduc expose l'histoire de sa sexualité. En raison de la censure d'alors, son récit de l'amour homosexuel avec Isabelle ou Hermine n'est que partiellement présent dans La Bâtarde ayant donné lieu à un tirage à part aujourd'hui publié en collection de poche. Après l'épisode du collège, qui valut l'expulsion de l'une puis de l'autre, les deux femmes se retrouvèrent pour partager huit années durant un petit meublé puis un appartement à Levallois. « Tu m'aimais Hermine, tu ne me suffisais pas. » L'infidélité d'Hermine poussa Violette dans les bras de Gabriel qu'elle surnomme l'archange... Étrange liaison qui débouche sur un mariage car Violette ne veut pas être qualifiée de vieille fille. Gabriel vit de boulots instables, il a mauvais caractère, mauvaise santé, et répète qu'il se fout de tout. « Mon sexe réclamait des idylles au fond des ruelles » alors « La séparation ne s'est pas fait attendre. Séparation suivie d'un faux suicide que j'ai raconté dans Ravages. »

Secrétaire chez Plon, puis au service d'un impresario : Violette côtoie des écrivains, des gens du cinéma, du théâtre. Elle rencontre Maurice Sachs qui la séduit par sa vie d'aventurier, sa prodigalité et un premier roman publié chez Gallimard. Ces mêmes années voient Violette découvrir la mode pour compenser la pesante laideur physique. « Je voulais embellir. Hermine acheta d'autres numéros de Vogue, de Fémina, du Jardin des modes... » Hermine la presse vers les soldes : « Nous aurons les rossignols si tu n'avances pas ». « La grande Schiaparelli m'envoûtait, m'éblouissait, m'obsédait ». Violette Leduc est chargée d'écrire des articles sur la mode de Paris : « Ma taille de 1,72 m, mon poids de 48 kilos et mon article avaient plu à Jacques Fath... » Elle se fait offrir des vêtements luxueux.

Au bref exode de 1914 vers Mons fait écho le repli de la parisienne avec Maurice Sachs en 1940 dans la campagne normande. C'est là que Violette découvre le marché noir pour alimenter les amis des amis dans la capitale sans beurre et c'est là aussi qu'elle devient écrivain, à l'imitation et à l'incitation de Maurice Sachs avant qu'il ne disparaisse dans l'enfer nazi. « Vos malheurs d'enfance commencent de m'emmerder. Cet après-midi vous prendrez votre cabas, un porte-plume, un cahier, vous vous assoirez sous un pommier, vous écrirez ce que vous me racontez » lui dit Maurice Sachs. Il venait de lui donner à lire ses propres cahiers autobiographiques qui deviendront Le Sabbat. « Je trempai ma plume dans l'encrier et, en ne pensant à rien, l'écrivis la première phrase de L'Asphyxie : “Ma mère ne m'a jamais donné la main...” J'écrivais pour obéir à Maurice. Je crains l'humidité. Je cessai d'écrire lorsque l'herbe mouilla ma jupe. » Elle n'avait plus qu'à continuer.

Violette Leduc. La Bâtarde. Gallimard, 1964. Coll. L'Imaginaire, 488 pages. Préface de Simone de Beauvoir.

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