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En 1948 Gallimard publie “L’affamée”, véritable lettre d’amour adressée à « Madame » ­—Simone de Beauvoir— dont “le Deuxième Sexe” est paru peu de temps auparavant.

 

Dans ce texte constitué de fragments sans continuité narrative ni cohérence formelle, V. Leduc met en scène sa passion pour la compagne de Sartre. Ni intellectuelle existentialiste, ni féministe, ni simplement homosexuelle, l’auteur a faim d’aimer et d’être aimée. Or S. de Beauvoir ne partage pas cet amour et ne s’intéresse qu’au travail littéraire de Violette si l’on en croit ces feuillets… Madame voyage beaucoup et chacun de ses retours constitue pour l’affamée « un événement et un recommencement » : elle revit alors. Écrire conjure son absence : V.Leduc la recrée par le rêve et l’imagination. Elle se représente leur amitié comme une véritable relation de maîtresse à esclave : elle déifie S. de Beauvoir et se dévalorise, sans la moindre complaisance pour elle-même, lucide sur sa fatale passion. Apparaît alors l’autoportrait émouvant d’une femme traumatisée par sa laideur, isolée, aux tendances paranoïaques ou morbides. Déçue dans ses attentes affectives, la cruauté et le besoin de possession la hantent. « Aimer est difficile, mais l’amour est une grâce »

« Laissez-moi vous appeler Madame… Vous êtes ma statue... mon étoile polaire ». Violette Leduc ne tarit pas d’éloges : « Je suis à côté d’elle et tout se recrée pour moi ». Pourtant S. de Beauvoir ne lui manifeste qu’une amicale estime « elle parlait de mon travail. Elle ne parlait que de cela ». « Elle ne pense pas à toi, elle s’en fout ». L’affamée se croit indigne d’elle — « Je ne veux pas offenser sa beauté avec ma laideur » — se dévalorise, culpabilise, se voit « larve, limace » indigne de l’aimée, « elle se sait bornée, égoïste ». Incapable de renoncer à ce fatal attachement, l’écriture lui permet de se « décharger d’[elle]-même », de recréer S. de Beauvoir en rêverie, en transpositions délirantes, et ainsi de la posséder — « c’est vous que je dévorais… Je la tuerai » afin de la garder à jamais pour elle seule... Ou bien elle s’imagine toutes les deux en trapézistes et fantasme : « Je suis sur elle... Je l’ai embrassée », rare évocation érotique du récit car « mon désir ne vient pas du ventre » confie-t-elle, mais du cœur en mal d’amour partagé.

V. Leduc révèle une conscience douloureuse de sa solitude spatiale et affective : « personne n’a besoin de toi ». Elle qui a « une fringale de chaleur humaine » souffre de sa laideur — « elle m’isolera jusqu’à ma mort ». Dès lors elle compense, s’imagine entourée « recherchée » « Croyez-moi, en écrivant ce paragraphe j’aperçois le paradis ». Les petites gens solitaires l’attirent spontanément ; elle les anime en petites scènes très sensibles et réalistes : chiffonniers, livreurs de charbon, soldats… L’auteur entretient un étonnant dialogue avec les végétaux, rêve de se fondre dans la nature quand « le lierre grimpe le long de [ses] flancs », fantasme fusionnel avec le monde qui, comme aux mystiques, lui parle. Elle s’assimile aussi aux choses, aux objets : en les jetant elle se détruit par procuration.

Lorsque « [sa] tête s’en va » en hallucinations, V. Leduc sait user des synesthésies comme des personnifications ou des rapprochements surréalistes pour leur donner corps. Son lyrisme poétique déploie le chant d’amour et surligne par contraste l’auto-dénigrement : se jugeant « dérisoire à [elle-même] », sa faim d’amour est demeurée insatiable.

On ne peut que déplorer le mépris dont V. Leduc a souffert car elle fut un grand écrivain.

Violette Leduc. L'affamée. Folio, 253 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE