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Écrivain de Louisiane, connaisseur de la culture cajun, Tim Gautreaux a été découvert par le public français avec Le dernier arbre en 2013. Suivre Sam Simoneaux, le personnage principal de Nos disparus, c'est naviguer sur le Mississippi, danser sur les airs de jazz des années 20, rechercher une petite-fille kidnappée, réfléchir sur la culpabilité et l'inanité de la vengeance. Nos disparus c'est aussi une fresque de la société du Sud, peuplée d'une multitude de personnages tous dépeints avec minutie. On sent que l'auteur aime sa terre et ses personnages.

Soldat de l'armée américaine envoyé combattre en France en 1918, Sam Simoneaux a débarqué à Saint-Nazaire le jour de l'armistice. Voilà pour l'incipit. De retour au pays il est entré au service du grand magasin Krine à La Nouvelle Orléans. Responsable d'étage, il n'a pas pu éviter le rapt de la petite Lily Weller dont les parents Ted et Elsie travaillent comme musicien et chanteuse sur un steamboat. Laissant sa femme Linda, écrasé par un sentiment de responsabilité que son patron et les Weller amplifient, Sam se retrouve embauché sur l'Ambassador en compagnie des parents Weller : à chaque port il s'efforce de mener son enquête et de trouver des indices pour retrouver la petite-fille de trois ans et demi. Ted puis Elsie attendent beaucoup de lui tout en étant prêts à l'accabler car les mois passent...

Une grande partie du roman se déroule ainsi sur le fleuve, depuis La Nouvelle Orléans, Bâton Rouge, Vicksburg et en remontant au-delà de Saint Louis. La remise en état du bateau à aubes, les conditions de navigation, la vie à bord : on est véritablement immergé dans un univers mythique — convoqué déjà par l'illustration de couverture — à quoi s'ajoute le jazz que les musiciens blancs et surtout noirs déversent sur les pistes de danse où affluent les riverains pour de courtes croisières. Les soirées estivales sont très arrosées de whisky frelaté en cette époque de prohibition et les bagarres éclatent : Sam et les autres membres de l'équipage doivent séparer les combattants ; les armes ont été laissées à l'entrée, du moins en principe... L'Ambassador diffuse les airs de jazz à travers le Midwest en même temps que Sam améliore son style au piano, et qu'Elsie charme le public par ses interprétations de ce qui deviendra des classiques du genre.

À côté de cette dimension presque documentaire, se mène l'enquête sur l'enlèvement de Lily. Avec un peu de chance, Sam se retrouve sur la piste des kidnappeurs : les truands Skadlock qui agissaient pour un couple riche mais sans enfant. La chance l'accompagne depuis qu'en Argonne, lors d'opérations de déminage et de nettoyage du champ de bataille, une petite villageoise l'a surnommé Lucky. Sam retrouve aussi la piste des Cloat qui, par vengeance aveugle, ont massacré sa famille quand il n'était encore qu'un bébé dans une ferme isolée du pays cajun. Mais pour Sam la priorité est d'en finir avec le kidnapping de Lily : son patron n'a-t-il pas promis de lui conserver son job au grand magasin jusqu'à la résolution de son enquête ? L'intrigue est très bien ficelée et les déplacements à terre de Sam pour retrouver les criminels ou leurs complices s'accompagnent de descriptions vivantes : forêts denses et menaçantes, villages perdus, habitants misérables et violents, gares, voies ferrées et télégraphistes.

La violence, justement, c'est l'un des grands sujets du roman. De quel droit opposer la violence à la violence, conduire sa vengeance personnelle ? Tim Gautreaux se fait moraliste et semble prêcher contre la possession et l'emploi des armes : risqué ou inutile selon les cas. Dans un pays où les armes pullulent — la maison du juge de paix Soner abrite une véritable collection d'armes — Simoneaux a pour ligne de conduite de refuser de se venger quand les coupables ont expié par leur déchéance sinon par leur remord. Cette violence refusée accompagne alors le bonheur de fonder une famille et de la voir s'agrandir. Sam retrouvera ses racines pour les partager avec Lily maintenant orpheline. Une lecture marquante !

Extrait (p.480) :

« Muet et éventré le long du dock, l'Ambassador eut tôt fait de perdre toute magie, et un remugle de poussière et de moisi monta de ses ponts. Les mécaniciens éteignirent le feu des chaudières, et une fois toutes les machines à l'arrêt, Sam trouva le silence presque trop pesant et il se mit à réfléchir. Pendant des semaines, le bruit et la musique l'avaient empêché d'imaginer ce qui se trouvait à l'intérieur des terres, à environ cent cinquante kilomètres, quelque part au fin fond de l'Arkansas. Des gens auxquels il était lié par une histoire, si l'on veut, qui avaient fait disparaître des voix, des gestes, toute une génération de son sang. Dans la pénombre, il s'accouda au bastingage de tribord et laissa son esprit filer vers l'ouest. »

• Tim Gautreaux. Nos disparus. Traduit par Marc Ambreville. Seuil, 2014, 539 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ETATS-UNIS