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• Une autobiographie en trois volumes !

Le premier volume (1. Le temps du père) du roman graphique et autobiographique du dessinateur Li Kunwu commence en 1950 avec la rencontre de ses parents enthousiasmés par le nouveau régime — leur fils est né en 1955— et s'achève à la mort du président Mao en 1976. L'enfance et l'adolescence de Li Kunwu, alias Xiao Li (Petit Li) se déroulent dans un contexte de grandes difficultés pour la Chine : le Grand Bond en avant et le lancement des communes populaires créent les conditions d'une gigantesque famine, puis la Révolution Culturelle sème le chaos dans le pays. Cadre régional du PC à Kunming, capitale du Yunnan, le père du narrateur est déporté par les Gardes Rouges. Les événements sont rapportés par les yeux du jeune garçon et de sa sœur Meimei. Bien endoctriné, répétant les slogans, Xiao Li brandit le Petit Livre Rouge. Bientôt il prend goût au dessin.

 

Le second volume (2. Le temps du Parti) va des obsèques de Mao aux obsèques du père de l'auteur. La Chine commence à régler ses comptes avec le chaos récent : c'est l'arrestation de la Bande des Quatre. Xiao Li fait son service militaire. Il choisit de rejoindre une Unité de production agricole et assiste aux interrogations des paysans sur le démantèlement de la collectivisation et des communes populaires. Ses dons pour le dessin intéressent la presse. Il entre au quotidien local, le Yunnan Ribao, qui publie ses dessins de propagande au service de la politique de développement menée par Deng Xiaoping. Li Kunwu devient aussi membre du PCC, malgré des grands-parents paternels jadis propriétaires fonciers.

 

 

Avec un titre explicite (3. Le temps de l'Argent), le troisième volume montre les transformations de la Chine contemporaine, jusque vers 2010. Li Kunwu épouse Fengfeng, médecin à l'hôpital. Pour son journal, il croque des personnages représentatifs des changements de la société chinoise. Un paysan pauvre devient ferrailleur puis restaurateur : un de ses amis lance une compagnie d'eau minérale qui réussit à conclure une co-entreprise avec une grande multinationale du secteur. Les biens de consommation se glissent dans les foyers, leurs images envahissent les publicités murales où elles remplacent les slogans du Parti. Les jeunes villageois vont travailler en ville attirés par de nouveaux horizons professionnels, comme Lili vite avertie du climat affairiste par la clientèle de l'institut de massage qui l'emploie. En ville les tours remplacent les hutongs (cf. § 8 - Le caractère “chai” peint sur les immeubles à démolir). Kunming se transforme en une mégapole envahie par les automobiles ; on s'y dispute les nouveaux appartements au confort moderne tandis que les cybercafés prolifèrent jusqu'aux villages.

• Une vision graphique et très écrite

Ces sept cents pages de BD en noir et blanc montrent bien le talent de Li Kunwu : les planches multiplient les angles de vue, suggérant des mouvements rapides, ou cadrant de vastes scènes statiques. Des plans resserrés. Des panoramas rapides. Des vues plongeantes. Des planches en pleine page. Le dessin débusque sans hésiter les intérieurs, les attitudes des personnages. Sans compter des paysages à l'ancienne.

L'image et le texte se confortent. Aux bulles et encadrés écrits par Philippe Ôtié s'ajoutent en notes de bas de page la traduction en idéogrammes et la transcription en pinyin ou en français des slogans ou des cris chinois que l'auteur a tracés avec générosité dans son ouvrage.

(planche - tome I. p 98)

• Une histoire de la Chine “pour les nuls” ?

Comment Philippe Ôtié et Li Kunwu ont-ils créé et mis au point Une vie chinoise ? Dans le courant du troisième tome, on les voit travailler ensemble. Aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois, en 2011, ils ont expliqué avoir choisi une approche neutre, acceptable à la fois en Chine et en Europe, c'est-à-dire restant sur « une ligne de crête », pour tenir à distance les jugements qui fâchent (cf.vidéo). 

Ni ouvrage critique ni ouvrage de propagande, Une vie chinoise expose la biographie intéressante d'un artiste du Yunnan mais contextualisée dans une histoire de Chine un peu lacunaire aux yeux d'un historien occidental. La dimension autoritaire ou policière du régime actuel n'apparaît pas. Les violences et les drames résultent d'erreurs passées, des excès des Gardes Rouges, de l'enthousiasme mis à suivre les directives de Mao. Le récit de la tragédie de Tian An Men est contourné, les uns diront avec habileté, les autres crieront à l'hypocrisie alors que les calamités du Grand Bond et de la Révolution culturelle étaient crument étalées dans le tome I.

Sans doute beaucoup de Chinois ont-ils eu peur du retour d'un semblable chaos : « Et quand l'an dernier j'ai vu à la télé les étudiants envahir Tian An Men, je ne pouvais pas m'empêcher de penser “Ça y est. C'est encore reparti pour un tour” ! » (III. Page 141). Comme le dessinateur n'était pas à Pékin le 4 juin 1989, mais en train de dessiner des minorités du Yunnan, c'est en fidèle membre de son parti qu'il suggère simplement la répression des opposants par une brève allusion à un étudiant qui attend d'être autorisé à reprendre ses études : « Ses parents le lui avaient pourtant bien interdit d'aller à Tian An Men » (III. Page 140). En revanche la politique économique de Deng Xiaoping est largement exposée, avec les doutes qui s'emparent d'une partie de la population quand « le bol en fer » (du système étatique) commence à reculer devant « le bol en terre » des solutions capitalistes et des investissements étrangers. Ainsi est soulignée avec fierté « la renaissance » de la Chine (cf.§ 9) qui n'a plus à rougir de son passé. Effacé le temps de la “Grande divergence”! (cf. Pomeranz). La réussite de la Chine va de pair avec la carrière de Li Kunwu, invité au festival BD d'Angoulême en 2009, et revenu en 2014 —l'année de la Chine en France— pour présenter sa dernière BD : La voie ferrée au-dessus des nuages.

• Li Kunwu et Ph. Ôtié. Une vie chinoise. Editions Kana (Made In), 3 volumes, 2009-2011 ; respectivement 254, 198 et 270 pages. Environ 60 euros les 3 volumes...

(planche - tome I. page 136)

(planche - tome I. page 136)

Tag(s) : #CHINE, #BD, #HISTOIRE 1900 - 2000