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Depuis sa parution au printemps, blogueurs et chroniqueurs littéraires ont disséqué à l’envi les rapports de ce récit avec L’Étranger de Camus et aussi avec La Chute dont Kamel Daoud reprend la situation énonciative. Dans un bar oranais, un jeune universitaire écoute les révélations d’Haroun, cadet de l’arabe assassiné par Meursault soixante-dix ans auparavant. Poussé par sa mère à demander justice et à venger cet aîné resté anonyme dans le roman de Camus et qu’il prénomme Moussa, Haroun a tué lui aussi, comme Meursault, un jour de l'été 1962, un colon obèse. Tantôt le narrateur assimile Meursault à Camus, tantôt il s’identifie à Meursault et à Camus. Ces jeux de miroir et ces faux-semblants feront sans doute le bonheur des professeurs de Français à la rentrée... Mais cette « contre-enquête » va au-delà d’une astucieuse création littéraire.

 

À travers les propos d’Haroun, vieillard marginal et rebelle, K. Daoud évoque l’histoire de son pays en peine de se construire sous un régime autoritaire et liberticide.Dans Le Monde des Livres du 27 juin, Macha Séry se dit « frappée par l’ambiguïté morale et le désespoir politique » de l’auteur. Rien d’ambigu pourtant, mais bien plutôt la lucidité désenchantée de ce journaliste engagé que la langue française aide à survivre.

Certes l’indépendance a changé les rôles. Aux yeux des colons les Arabes étaient des « fantômes », désormais ce sont eux qui reviennent « tels des spectres » aux yeux des Arabes ; mais les colons les regardent désormais comme « s’ils étaient des pierres ou des arbres morts ». La terre algérienne prostituée ne s’est pas relevée. Haroun a vite vu « se consumer l’enthousiasme de l’indépendance et échouer les illusions ». Les luttes de pouvoir entre les chefs de guerre vainqueurs ont décuplé les crimes : « la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace ». « On tuait beaucoup » reconnaît Haroun, « on en avait le droit puisqu’un roumi n’est pas un musulman. » Mais « l’Autre est une mesure que l’on perd quand on tue » ajoute-t-il. Le peuple n’a plus le sens de l’humain. Depuis 1963 l’Algérie s’auto-dévore et se délabre à l’image des bâtisses coloniales ; on n’a pas retrouvé le corps du frère assassiné, perdu comme le pays qui a fait naufrage et sombre — le bar a nom Le Titanic. Aujourd’hui les Arabes « tournent en rond entre Allah et l’ennui » remarque le vieil homme. Depuis toujours étranger dans son pays, lui qui n’a pas pris le maquis, qui boit du vin et ne fréquente pas la mosquée ne s’est jamais senti arabe mais algérien : « C’est une nationalité, Arabe ? Il est où ce pays que tous proclament comme leur ventre mais qui ne se trouve nulle part »?

Haroun « promène sa liberté comme une provocation », et « déteste les religions et la soumission ». Anticlérical mais non athée, il estime que les religions « faussent le poids du monde » alors qu’avant l’indépendance « Dieu n’était pas aussi pesant ». En fermant les bars, en prêchant le Paradis, le pouvoir aveugle les Algériens, les empêche d’affronter leurs responsabilités et d’avoir conscience de l’absurdité de l’existence où la mort demeure la seule certitude.

Pessimiste certes mais clairvoyant, K. Daoud déplore que son pays n’ait pas su conquérir son identité, Haroun reste le Dernier Homme libre...

Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête. Actes Sud, 2014, 152 pages. 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE