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Avec ce recueil de trois longues nouvelles associant Antiquité et Préhistoire, le lecteur a d'abord affaire au Golding faiseur de mythes, plutôt qu'au bouffon des “Hommes de papier” et du “Journal égyptien”.

Le recueil s'ouvre sur le texte éponyme : “le Dieu Scorpion”, récit d'une fin de règne d'un pharaon nommé Grande Maison en respect de l'étymologie. Le pharaon est un dieu sur terre, responsable d'empêcher le soleil de tomber et de faire monter l'eau du fleuve jusqu'à « l'Entaille de l'Abondante Nourriture » plutôt que jusqu'à « l'Entaille de l'Absolue Calamité » qui verrait le monde entier submergé. C'est pourquoi Grande Maison court, s'épuisant à travers son royaume entre les falaises, suivi de son ministre Menteur, tandis que sa fille Jolie Fleur se prépare à l'inceste royal et que le jeune Prince se dit qu'il ne tient pas à être un Dieu à son tour. Ce qui pourtant advient très vite.

Le second texte, “Crac-Crac” (en anglais “Clonk Clonk”) ose un grand voyage dans le temps où l'homme était un chasseur émérite et n'avait pas encore inventé la propriété foncière ni la poterie. Tandis que les Hommes Léopard affrontent les bêtes féroces et triomphent des dangers de la nature, le nommé Eléphant-qui-charge exclus du groupe pour cause de cheville blessée, rencontre Palme, « la Nommeuse de Femmes », en quête d'un amant. Ça se passait près des Sources Chaudes cent mille ans avant l'éruption du volcan.

Le recueil se termine avec “L'Envoyé extraordinaire” où l'on voit l'Empereur romain, bavarder avec son petit-fils — « Sais-tu, Mamilius, que la Chine est un empire plus vaste que le nôtre ? » — et puis recevoir un inventeur, le génial Phanocle, accompagné d'Euphrosyne sa sœur voilée. Plus tard, l'Empereur fait échouer le retour putschiste de Posthumus, son successeur désigné, alerté par le rapport d'un espion sur les expériences dangereuses dudit Phanocle. L'écrivain répond ici à la fameuse question de l'absence de progrès technique à l'époque romaine, mais il y répond avec humour. Phanocle a tout inventé : l'imprimerie, l'autocuiseur, l'arme à feu, et le navire à vapeur ! Equipée de l'arme secrète, l'Amphitrite est un étonnant prototype en cours d'essais dans le port de guerre proche du Vésuve quand revient d'Illyrie l'escadre de Posthumus. Un chaos remarquable éclate alors dans la base navale, grâce à la malice du vieil Empereur et à la complicité d'Euphrosyne. Il faut donc récompenser Phanocle tout en écartant du monde romain la menace du progrès technique. « Phanocle, mon cher ami, je veux que tu ailles en Chine ». Et après ça, on irait dire que l'Empire du Milieu a tout inventé...

Ce livre est une démonstration des talents divers de William Golding ! On y trouve tous les registres, le tragique comme le burlesque. Ce n'est pas pour autant qu'on en fera un livre-culte. Avec l'histoire égyptienne, le lecteur s'inquiète du sort des personnages beaucoup plus que dans le récit des temps préhistoriques et l'on en vient à rire franchement avec l'aventure romaine tant pour ses allusions que son air de James Bond antique. Evidemment, le lecteur s'interroge sur le classement des trois textes en contradiction avec leur époque de référence. Ma réponse est que l'Egypte attire vraiment l'auteur britannique et que ce texte, le plus ancien des trois, date de 1956 à l'époque où... Lawrence Durrell, un autre passionné d'Egypte, entamait son “Quatuor d'Alexandrie”.

• William Golding. Le Dieu Scorpion. Traduit par Marie-Lise Marlière. Gallimard, Du Monde Entier, 1974, 225 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ANGLAISE