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« Par-ci, par-là, le lecteur peut trouver des descriptions qui suffiront à lui permettre de partager les énervements et les émotions de notre absurde voyage. » En pleine gloire du Nobel de Littérature, le romancier de “Lord of the Flies” prend son tour dans la file des auteurs orientalistes en s'engageant à remettre à son éditeur Faber & Faber le journal de la croisière subventionnée et quasi officielle effectuée en 1984 sur le Nil, du Caire à proximité d'Assouan et retour. William Golding dispose d'un interprète car il ne parle en rien l'arabe tandis qu'Ann Golding est soucieuse d'aquarelle et reste à l'écart. L'auteur n'en est pas à son premier voyage en Égypte. Il s'est depuis longtemps passionné pour la Grèce antique –cf. Arieka– et pour l'Égypte pharaonique — d'où ses essais : Egypt from My Inside (1965) et Egypt from My Outside (1977). Mais ce vieux pays de mystère et de spiritualité, qui pourtant l'a inspiré, cède ici la place à un médiocre tiers-monde écrasé par la misère, paralysé par sa bureaucratie et finalement ennuyeux. À la joyeuse référence introductive à Rider Haggard –auteur de Cleopatra– succèdent l'ironie mordante et l'auto-dérision. Le projet dérive en anti-journal parodique loin des couleurs de l'orientalisme et menace d'échouer en imposture. « Comment diable allais-je pouvoir en tirer un livre ? » Ou encore : « Le livre que je m'étais promis d'écrire, où en était le centre, quel était son objet ? »

Le premier malaise du voyageur vient du bateau, inconfortable, mal équipé d'un moteur poussif, à l'agonie. « Et voilà où nous en étions, trois jours après avoir quitté Le Caire et nous n'avions rien vu, et nous n'avions rien fait ! » Golding a loué un yacht privé ; il a confié la responsabilité de son périple fluvial à un équipage dont la compétence le rend perplexe, lui l'ancien officier de la marine de Sa Majesté. « La prochaine fois, lui dit son interprète, prenez un meilleur bateau ».

Le deuxième agacement vient de l'étiage du fleuve. Malgré le barrage d'Assouan —qui prive les terres des crues fertilisantes du Nil—, c'est la saison des basses eaux et le fleuve enserré entre ses trop hautes falaises empêche de saisir la silhouette des pyramides, les campagnes cultivées ou les espaces désertiques. Alors le marin frustré s'en remet à la contemplation du trafic au risque d'oublier de faire escale : il zappera l'excursion pour Oxyrhinchus. Il note les embarcations traditionnelles et les paquebots de croisière, deux incendiés et un de coulé. Il décrit les felouques et les sandals, chalands à voiles lourdement chargés de briques, de calcaire ou de canne à sucre. « Je décidai sur le champ de rassembler en un essai tout ce que j'apprenais sur la navigation fluviale du Nil. À dire vrai, je la trouvais plus intéressante que les temples. » Il observe les rives, compte les martins-pêcheurs et les ibis, voit flotter les roses du Nil et en retrouve le nom latin. « Je fis un retour en arrière sur mes intentions et me rappelai la vision “globale” de “mon” Égypte telle que je l'avais envisagée : une vision qui comprenait la géologie, l'archéologie, l'astronomie, la théologie, la papyrologie, la sociologie et toutes les autres ologies (sic) qui pouvaient me tomber sous la main… »

Est-ce avec ça qu'il ferait un journal de voyage en Égypte ? Tandis que le yacht soigne ses avaries à Kenah, une escapade automobile vers la mer Rouge ne lui permet de découvrir qu'un poste militaire à moitié abandonné, en raison de la paix avec Israël, et un puits d'époque romaine, juste un puits. « Somme toute, ces kilomètres fastidieux, ces tonnes de désolation, cette vacuité ne présentaient guère d'intérêt... » C'est donc vers le vide qu'il s'achemine et il se demande encore comment remplir son cahier de vacances. « Demain le Delta. Je n'en ai pas envie. »

Comment tirer d'un périple sur le Nil un récit vendable sans sacrifier aux visites rituelles de monuments antiques ? Ayant écarté de revoir la Vallée des tombeaux des Rois, il tente de découvrir celle des tombeaux des Reines, mais le site est fermé suite à un accident. Les temples semblent faits de carton-pâte et les sites archéologiques l'ennuient. « À moins d'être un archéologue professionnel, on trouve des choses beaucoup plus intéressantes dans une documentation illustrée que dans la tombe elle-même, inconfortable et taillée à même le roc. » Partout la vente de souvenirs a créé l'adjectif arabe “pharoni” : il peste bientôt contre la prolifération de ces babioles pour touristes : « Partout où vous voyez la tête de Néfertiti, c'est un quartier touristique ». Il se perd dans la visite du grand musée d'archéologie du Caire : « Je voulais voir la statue en diorite de Kephren, mais je fus incapable de la trouver » ou encore « s'il y a vraiment une salle des momies nous ne l'avons pas vue. » En fait ces momies l'exaspèrent : « La coutume qui consistait à utiliser les momies comme combustible au tout début des chemins de fer égyptiens n'était pas dénuée de bon sens. » Et la splendeur des bijoux des pharaons ? « La vérité est que les bijoux meurent quand ils ne sont pas portés. […] Il devrait y avoir de temps en temps un bal officiel donné en l'honneur des conservateurs […] ; ce serait l'occasion de faire prendre l'air à ces bijoux antiques qui auraient ainsi une chance de retrouver leur ancienne splendeur. » Et puis les joailliers des pharaons s'intéressaient plus aux couleurs criardes qu'à l'or et à l'argent. « Les anciens Egyptiens confondirent ce que nous appellerions bijoux de fantaisie avec les rares pierres précieuses véritables. » Heureusement nous les Britanniques nous ne sommes pas comme les Égyptiens d'autrefois...

Alors : rencontrer les Egyptiens d'aujourd'hui ? Dans l'ensemble, les rencontres avec les artisans et les paysans en haillons n'établissent pas plus de véritables échanges que les rencontres de convention avec des officiels huppés, clients de Saville Row. L'impossibilité d'une communication authentique culmine avec des villageois près de Louxor ; les Gournaouis sont soupçonnés de descendre de pilleurs d'antiquités, d'avoir bâti leurs maisons sur d'anciennes tombes non répertoriées par les égyptologues, et d'approvisionner un trafic clandestin. Le chef local fait semblant de ne rien comprendre aux insinuations... Le romancier qui ignore tout de la langue arabe l'interroge vainement sur l'emplacement d'un gisement d'albâtre. Et pourquoi tant de maisons inachevées ? « Je crus bien avoir identifié la difficulté première de l'Égypte. L'indifférence, malesh, pas la peine de terminer le travail parce que c'est impossible de terminer un travail et que de toute façon ça n'a pas d'importance. » Le fossé culturel s'approfondit : c'est à lui qu'il est reproché de faire des plans et des projets.

Le récit défavorable à l'Égypte moderne dessine en miroir l'autoportrait d'un écrivain pas toujours sympathique, irrité par sa corvée, souvent désenchanté. « Le livre que j'écrirai, quel qu'il soit, n'aura pas l'Egypte pour sujet, mais bien moi… ». Loin de servir de guide à votre voyage, “Journal égyptien” vous apprend surtout à connaître la personnalité d'un romancier complexe, souvent bougon, qui aurait préféré mener sa barque lui-même, plutôt qu'être réduit en passager de la croisière, plutôt qu'être un simple touriste au pays de certains de ses textes.

William Golding. Journal égyptien. Traduit par M.-L. Marlière. Gallimard, 1987, 284 pages.

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