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Il y a dix ans déjà, l'indication “roman” sur la couverture de ce livre priait le lecteur de n'y pas voir une publicité pour une firme coréenne. Le “chaebol” fondé par Kim Woo-Chung venait de faire faillite, entraînant dans sa chute la fin de ses usines françaises en 2002-2003. Elles avaient été créées avec la bénédiction et les fortes subventions de l'Etat pour tenter d'amortir le chômage dû à la crise de la sidérurgie dans la vallée de la Fensch. « En 1998 Daewoo en perdition avait décidé de liquider trente-deux de ses quarante-sept usines dans le monde » dont celles de Villers-la-Montagne (fours à micro-ondes), Mont-Saint-Martin (tubes cathodiques) et Fameck (montage de téléviseurs). Les produits fabriqués par le groupe Daewoo dans la vallée de la Fensch n'avaient jamais été rentables.

L'ouvrage de François Bon est constitué principalement d'entretiens avec des ouvrières licenciées du site de montage de téléviseurs. Le livre inclut des scènes de théâtre : un spectacle conçu à partir de ces entretiens a été donné au festival d'Avignon en 2004. L'intérêt de ce documents réside évidemment dans les entretiens retranscrits avec un minimum de mise en forme littéraire. C'est du document brut où les interlocutrices de l'auteur évoquent leur ressenti : la solidarité entre ouvrières, les drames personnels, la colère contre les responsables du gâchis. Le sort de Silvia F., qui s'est donnée la mort après avoir lutté à la tête de ses camarades, est plus longuement évoqué. Beaucoup de souffrances et d'authenticité dans ces pages. Les turpitudes des cellules de reclassement font aussi partie de l'enquête où l'auteur montre une véritable empathie avec ces ouvrières dont la vie fut brisée par la crise.

Un autre intérêt de cet ouvrage est le retour sur les fermetures d'usines dans les régions anciennement industrialisées du Nord et de l'Est de la France au fil des années 1970-2000. Face à la désindustrialisation, la résistance ouvrière est symbolisée par des prises d'otages de cadres, des feux de pneus devant les piquets de grève, la menace de déverser des produits dangereux dans l'environnement, voire de mettre le feu aux installations. L'une des usines Daewoo brûla. Comme le château de Lunéville qui était un site symbolique du patrimoine de la région. Mais la description du démontage des lettres D.A.E.W.O.O. sur la façade de l'usine condamnée donne aussi des pages saisissantes qui ont valeur de symbole.

En 2004, la sidérurgie était encore représentée dans la région par un site mais François Bon posait déjà la question : « Combien de temps Sollac, qui dépend du groupe Arcelor, ex-Usinor, 106 000 salariés, tiendra-t-il à Florange, où il fait travailler plus de 3 500 personnes ? » Vous avez dit Florange ? On connaît la suite...

• François Bon : Daewoo. Fayard, 2004, 294 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #DOCUMENTS