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Bruno Aboudrar, professeur d’esthétique à Paris-III, s’intéresse au voile des femmes musulmanes, non dans un objectif féministe ni au nom de la laïcité, mais du point de vue de sa visibilité. C’est une histoire croisée des regards d’Occident et d’Orient et non un livre politique.

Comment le voile est-il devenu l’emblème de l’islam? Selon l’auteur, le regard occidental lui a conféré une valeur symbolique qu’il n’avait pas car notre ordre visuel privilégie la transparence et ce voilement, en suggérant le secret, le dérange: « en montrant qu’elles se cachent, les femmes musulmanes voilées cachent qu’elles se montrent ».

Alors que le système visuel musulman prohibe l’image, le voile est devenu celui de la société musulmane. C’est ce retournement paradoxal que Bruno Aboudrar entend démontrer en se fondant sur un corpus varié de tableaux, statues, photos illustratifs de ses propos.

La civilisation musulmane interdit de montrer ce qu’il est interdit de regarder : on ne peut voir Allah ni représenter le corps humain car l’artiste n’est pas Le Créateur. À l’inverse, la chrétienté montre le Corps du Christ –avec l’élévation de l’hostie–, et peint ou sculpte des figures humaines. Dans le Coran, seule la sourate 33 fait allusion au voile. Il n’est qu’un accessoire vestimentaire, un moyen de coercition sociale des femmes qu’il faut maintenir dissimulées dans l’espace public car leur corps inspire à l’homme le péché. Toutefois, pour les juristes islamiques dès 1300, le voile n’est pas un signe de soumission aux hommes, et n’a pas de signification religieuse.

En revanche le Christianisme est la seule des trois religions du Livre à prescrire le voilement de la femme, certes parce qu’elle est source de pensées peccamineuses dans l’esprit masculin, mais surtout parce qu’elle est le genre second. Saint Paul fait du voile un « signe de sujétion », Tertullien y voit « le joug » asservissant la femme au maître. Alors que le voile n’était que conjoncturel et structurel dans l’Islam, Bruno Aboudrar montre que le regard colonial en a plus tard transformé la perception.

Jules Migonney, Le Bain maure. 1911.

Déjà les peintres orientalistes imaginaient le corps nu des femmes arabes au hammam et l’obscénité exotique de ces représentations satisfaisait le voyeurisme occidental (cf.cahier d'illustrations). Pire, les photos et cartes postales coloniales : en faisant poser ces femmes musulmanes seins nus, le bas ventre couvert d’un léger voile érotique on les contraignait à devenir des images, enfreignant ainsi leur tradition.

   

 Rudolf Lehnert (1878-1966) et Ernst Landrock (1878-1948) s'installèrent en 1904 à Tunis où leur activité de photographes dura jusqu'en 1914.

Alors que le regard concupiscent des colons rêvait de l’arracher, la République, par le code de l’indigénat, maintenait le port du voile, au nom du respect de la culture autochtone disait-on... Pourtant, dès les années 1920, Mustapha Kemal en Turquie et Reza Shah en Iran imposèrent des spectacles publics de dévoilements forcés, bientôt imités par les pays du Maghreb. Ils entendaient donner ainsi la preuve d’États modernes qui pouvaient accéder à leur indépendance. Même les femmes des généraux Salan et Massu ont organisé de telles scènes à Alger en 1958, par empathie et compassion pour leurs « soeurs » musulmanes qu’elles souhaitaient émanciper.

Mais les femmes musulmanes, en majorité, ont vécu ces dévoilements comme un dévoiement de leur culture : le voile est devenu leur image, signe de leur dignité, signe aussi de résistance à l’intégration : sous le haïk se camouflait souvent un(e) soldat(e) de la guérilla algérienne.

L’auteur porte un regard d’esthète sur le voile : contraint de devenir l’image de la culture musulmane qui l’a toujours repoussée, l’actuel re-voilement des femmes musulmanes résulte de cette profonde mutation : sous la burqa ou le niqab elles deviennent visibles ; le voile symbolise désormais leur religion. C’est à ce prix que la culture musulmane peut exister aux yeux du monde.

Bruno Nassim Aboudrar. Comment le voile est devenu musulman. Flammarion. 2014. 249 pages.

 

Tag(s) : #ESSAIS, #ISLAM, #BEAUX ARTS, #HISTOIRE GENERALE