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Shanghai, vers 1930. La criminalité c'est l'affaire des triades. Justement voici le gang de la Tête du Tigre, dont le patron s'appelle Tang. Ses adjoints sont le grand Zheng et l'élégant et ambitieux John Song. Le patron, toujours habillé de noir, a une jeune et jolie maîtresse : c'est Bijou, qui chante et danse sur scène au Sans-Souci, l'autre investissement judicieux de patron Tang. « Au Sans Souci, elle lui rapportait de l'argent et, au lit, elle lui en faisait épargner ». L'ambitieux John Song rêve de devenir le chef de la triade, et il a déjà réussi à se glisser dans le lit de Bijou. Celle-ci, qui tient à avoir des domestiques de confiance, obtient par Deuxième Maître un jeune serviteur venu de la campagne : c'est ainsi que l'ingénu Œuf pourri quitte son village pour Shanghai et entre au service de Bijou. Au music-hall, chez elle, ou dans la maison des Tang, Œuf pourri va de surprise en surprise... comme de voir Bijou en robe qipao, le grand Zheng dansant « avec une aisance qui le faisait ressembler à un paon au milieu des dindons » ou encore la distinguée Madame Song maniant fourchette et couteau « comme des aiguilles à broder » lors du dîner de fête, en pleine canicule, après la mort de Lunettes noires dans les toilettes du club. 

Le roman fonctionne comme une tragédie classique. Œuf pourri ne cesse de trouver les signes néfastes des morts à venir : « Ça va porter malheur ! » Dès le début on sait par lui, devenu narrateur et un vieux monsieur de 77 ans que l'affaire s'est mal terminée ; Bijou s'est donnée la mort. Reste à savoir pourquoi. Si les premiers chapitres se déroulent à Shanghai tandis qu'Œuf pourri découvre le monde des gangsters et la liaison secrète entre Bijou et John Song, les suivants nous déplacent vers la campagne et dans une île où Bijou est envoyée au vert, accompagnée de son jeune serviteur, et sous la protection d'hommes de main du gang. « Le patron s'était tout simplement servi d'elle comme appât » se souvient Œuf pourri. Auparavant les règlements de compte sanglants se dérouleront hors champ, loin des yeux de la maîtresse infidèle et capricieuse, loin du regard du garçon qui peu à peu éprouve de la tendresse pour elle. Bijou, le chef du gang et ses deux adjoints se retrouvent dans l'île à la fin de l'histoire pour une dernière partie de mah-jong. Le lendemain matin la tragédie sera accomplie.

Parallèlement à son côté noir, le roman de Bi Feiyu est une évocation d'une Chine encore traditionnelle loin de Shanghai. Au village où Bijou est envoyée, un très vieil homme vient de mourir ; Bijou veut se dépêcher « d'accrocher un morceau de tissu rouge » sur la maison, quitte à sacrifier une robe de prix : « Ça permettra de transformer la malchance en chance » avance-t-elle. Les villageois célèbrent les obsèques selon un rituel immémorial. « Les couronnes mortuaires et les douze animaux en papier de couleur s'étalaient depuis sa maison jusqu'au petit pont de pierre ? (…) Sous l'arche du pont, on avait installé un autel en papier de la hauteur d'un homme sur lequel étaient posées des pêches de Bouddha. Le sol était couverts de pétards et, de chaque côté du pont, se dressaient deux colonnes d'encens en forme de pagodes. Une fumée violette emplissait l'air. Un bol à la main, les gens faisaient la queue devant un énorme chaudron posé à côté de l'autel pour y puiser symboliquement cinq ou six longues nouilles de longévité qu'ils déposaient dans leur bol, espérant qu'elles leur apporteraient chance. »

Le roman —dont le but n'est pas de nous faire connaître les mafias chinoises— a été porté à l'écran en 1995 par Zhang Yimou sous le titre Shanghai Triad, avec Gong Li dans le rôle de Bijou précise la 4ème de couverture. Bi Feiyu est né en 1964 dans la province du Jiangsu. 

• BI Feiyu. Les Triades de Shanghai. Traduit par Claude Payen. Picquier poche, 2010, 284 pages.

Tag(s) : #CHINE, #LITTERATURE CHINE