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Ce premier roman à l’écriture très visuelle gagnerait en puissance si un metteur en scène l’adaptait au théâtre. Tout y est. Premier acte : décor extérieur. Au bord d’une route au nord de l’Argentine, dans un désert « abandonné de Dieu », sous une chaleur torride, un garage et un stock de vieilles voitures. Un orage violent. Deuxième acte : intérieur de la cuisine du garagiste, sombre, bière et whisky. Une action resserrée sur un week-end. Quatre personnages : le révérend Pearson et sa fille Leni, seize ans, attendent que leur voiture soit réparée ; Brauer le garagiste, dit El Gringo et son fils José adolescent, surnommé Tapioca ; des chiens. En voix off ou en tirades, des bribes du passé de chacun. Tous les quatre, d’abord sur la réserve, finissent par se raconter. Dans ce drame psychologique les deux adolescents se rapprochent, les deux hommes s’affrontent. L’enjeu? Tapioca, fils naturel d’El Gringo que sa mère, prostituée nomade, lui a abandonné. En bon prosélyte évangéliste, le Révérend le persuade de devenir pasteur. José semble n’attendre que lui, incarnation de cette voix intérieure qu’il entend depuis la fuite de sa mère. Leni éveille ses sens, Pearson éclaire son avenir. Si Selva Almada compense les considérations réalistes les plus triviales —aller pisser, se laver— par de jolies descriptions poétiques, son style reste inégal, lourd de trop fréquents recours à “être” et “avoir”.

Le Révérend Pearson ne boit ni ne fume et vit « plongé dans ses livres ». Il se voit tel « une flèche portant la flamme du Christ », investi de sa « mission sacrée » : récupérer les « brebis égarées », ceux qui ont cédé au péché, cette « tumeur » qui peut toujours se développer de nouveau, ce Mal qui l’a poussé jadis à abandonner au bord d’une route la mère de Leni. Il éclaire ces « esprits sales suivant la volonté du Christ et non pas celle de l’Eglise ». S’il a fauté, c’est par manque de guide spirituel ; il entend assumer ce rôle auprès de Tapioca : cette « âme pure » sera meilleure que lui. Mais sa fille ne se laisse pas prendre à la mise en scène de ses sermons qui mettent les paysannes en transe ; si elle est subjuguée par le talent d’acteur de son père, elle n’est pas dupe des mensonges qu’il distille aux plus vulnérables : « Faut toujours qu’il fourre Jésus dans l’histoire », comme s’Il était leur « carburant », Dieu le « grand ventriloque » et Pearson sa marionnette. Même la mère du Révérend, incroyante, qui l’a fait baptiser pour assurer son avenir, se moque de ses discours. Quant à Brauer, il considère la religion comme « une simple façon d’éluder ses responsabilités » en se défaussant sur le Diable du mal que l’on a fait soi-même. La Nature reste son « livre de sagesse » : il finit par admettre que tout père doit un jour laisser son enfant suivre sa propre voie.

La violence de l’orage provoque celle des deux hommes ; si elle ouvre les yeux du vieux Gringo et transforme les adolescents, elle ne fait pas évoluer Pearson, obnubilé par sa mission, tel Don Quichotte...

Un premier roman qui mérite l’indulgence.

Selva Almada. Après l'orage. Traduit par Laura Alcoba. Métailié, 2014, 133 pages. 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #ARGENTINE