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Se glisser dans l'esprit d'un moine, de l'Eglise romaine et d'avant 1300, c'est à peu près le défi que lance Mary Carruthers, non pas en spécialiste de l'histoire du Christianisme ou de l'histoire de l'Art, mais bien en spécialiste de la littérature médiévale.

Comme tous ses pairs, notre moine étudie, médite, et prie. Une bonne mémoire c'est d'abord « un lieu où ranger les choses » et les érudits des années 400 à 1200 se basent sur un traité attribué à Cicéron (Rhetorica ad Herrennium) pour considérer que l'art de la mémoire est « fondé sur le plan d'un édifice familier, avec ses pièces et ses recoins dans lesquels l'orateur doit “placer” les images qui lui rappellent le matériau dont il projette de parler ». Dès lors il ne s'agit pas d'apprendre par cœur mais de se fabriquer des boîtes mentales où ranger des contenus abrégés et résumés (summatim) ou des extraits susceptibles d'être cités (verbatim). Comme toutes les constructions, celles de l'esprit nécessitent ainsi des machines pour élever les matériaux jusqu'à la composition d'un sermon par exemple, des procédés pour faciliter la recherche des idées. C'est ainsi que la vieille rhétorique est recyclée dans les monastères en même temps qu'on apprend à « penser en images » en prenant garde de ne pas se laisser distraire, ce pourquoi Jean Cassien, fondateur de l'abbaye de Saint-Victor à Marseille aux environs de 415, met en garde contre les glissades de l'esprit : « L'âme roule ainsi de psaume en psaume, saute de l'Evangile à saint Paul, de celui-ci se précipite aux prophètes, de la se porte à des histoires édifiantes. Inconstante et vagabonde, elle est ballottée deçà et delà par toute l'Ecriture, impuissante à rien écarter ni retenir à son gré, à rien pénétrer, rien approfondir, rien épuiser ; elle ne fait que toucher et effleurer les pensées saintes, sans en produire ni s'en approprier vraiment aucune... » (Jean Cassien, Conférences, X, 13-14). Mais bien dirigée, la curiositas peut devenir une vertu, selon Pierre de Celle, l'évêque de Chartres mort en 1183 (in De la Conscience).

L'auteure évoque diverses associations mnémotechniques, outre « l'assimilation du corps du Christ à la page couverte d'écriture d'un parchemin » qui pour nous est déconcertante, elle signale le recours au choc émotionnel (peur, chagrin, honte) pour déclencher une énergie cognitive. Pour ses méditations composées dans les années 1070-1080, saint Anselme prévoit plutôt —fort judicieusement à nos yeux— de découper son texte en paragraphes, voire d'orner les alinéas d'initiales historiées, comme il le fait à l'intention de Mathilde de Toscane.

« Sors de ta bibliothèque (armarium) des projectiles pour pouvoir frapper qui te frappe » recommande Pierre de Celle au moine qui fait fonctionner sa mémoire du fond de « la petite citadelle de [sa] cellule ». Les images mentales qui aident à penser passent par des ornements, comme l'allégorie (allegoria, la difficulté) ou l'étymologie qui s'appuie plus souvent sur le jeu de mots (paranomasia) que sur la vérité scientifique. L'étymologie, genre développé par Isidore de Séville et utilisée jusque dans la Légende dorée du dominicain gênois Jacques de Voragine (vers 1260) sert aussi de figure d'amorce de la composition. « L'importance qu'accorde la culture monastique à l'ornement est, pour une part, héritée de la rhétorique romaine » insiste Mary Carruthers. Non qu'il s'agisse de retenir le sens de ces textes antiques —il y a les écritures saintes pour cela— « mais de leur capacité à encourager, voire à requérir, chez les chrétiens, divers jeux de méditation ingénieuse ». Car « dans une composition dépourvue d'ornement, l'esprit est sans repère » souligne Mary Carruthers.

Ci-dessous : La cité céleste selon Beatus de Liébana, moine de Saint-Sever (Gascogne). Un modèle de lieu pour organiser la mémoire. Bibliothèque nationale, Paris, Ms. lat. 8878. 

Le Bestiaire médiéval ne fait pas office d'ouvrage d'histoire naturelle mais rassemble des « lieux communs » ; chaque pictura du bestiaire peut être utilisée comme repère compris de tous. De même, la Psychomachia de Prudence (405), « l'un des premiers ouvrages non bibliques à être illustrés », qui met en scène des guerriers personnifiant les Vices et les Vertus, « a engendré une tradition allégorique et iconographique » longtemps reprise dans l'art médiéval : combats sanglants de la Foi contre l'Idolâtrie, de la Chasteté contre la Luxure, de la Patience contre la colère, de l'Humilité contre la Vanité, de la Sobriété contre la Sensualité, de la Charité contre la Cupidité, de la Concorde contre la Discorde.

Plus saisissant peut-être, le thème de la vision onirique. Boèce l'emploie dans sa Consolation de Philosophie : « Tandis que je méditais silencieusement en moi-même et que je confiais aux bons soins de mon stylet mes plaintives doléances, je vis apparaître au-dessus de ma tête une femme (…) Quand elle vit à mon chevet les Muses de la poésie suggérer des mots et des pleurs, elle perdit quelques instants son calme et ses yeux lancèrent des éclairs menaçants : “Qui, demanda-t-elle, a autorisé ces petites putes de scène à approcher ce malade ?” »

La vision du dragon se trouve par exemple dans la vie de saint Benoît par Grégoire le Grand. À un moine qui voulait quitter le monastère, l'abbé en colère lui enjoint de partir, mais « à peine sorti du monastère, il trouve devant lui sur son chemin un dragon, la gueule béante » et se mit à appeler les moines au secours. Ceux-ci, sans avoir vu aucun dragon, ramènent le moine tout apeuré et promettant de rester un gentil moine —grâce aux prières du saint, bien sûr. Si la vision du diable ou du bon dieu surprend moins , reste que la pensée humaine à cette époque s'incarne dans des images, des représentations, des schèmes.

Une image (“pictura”) bien choisie dans la Bible sert de Bildeinsatz, d'introduction à de nombreux textes, susceptible de retenir l'attention à une époque où la lecture à haute voix est la norme. Bien sûr cela inclut les images au sens d'une série de tableaux (“pompa picturae”) comme ceux que Benoît Biscop (628-690) ramène d'Italie pour l'église du monastère de Wearmouth. L'idée vaut aussi pour la sculpture. Un chapiteau historié près de l'entrée de l'église de la basilique de Vézelay (vers 1130-50) montre deux personnages travaillant au moulin : l'un verse le sac de grain, l'autre recueille la farine.

Un ensemble plus complet d'images forme le rêve du bénédictin Baudri, abbé de Bourgueil, quand il décrit pour la comtesse Adèle de Blois la chambre idéale. Au plafond les constellations d'un ciel étoilé, au sol de mosaïque une “mappamundi” en forme conventionnelle de T, un lit entouré de colonnes d'ivoire sur lesquelles sont sculptées les Arts : Musique, Astronomie, Géométrie, Rhétorique, Médecine, etc. tandis que les tapisseries des murs évoquent des récits de l'Ancien testament et des mythes grecs, et jusqu'à la conquête de l'Angleterre.

Le plan de l'abbaye de Saint-Gall, dessiné vers 820, comme le Temple mesuré dans Ezéchiel, bref, les bâtiments eux-mêmes vont servir de balises à la méditation, à la prière, par leur seul agencement. Pierre de Celle écrit : « Le cœur de Jésus, là est le réfectoire ; le sein de Jésus, là est le dortoir ; le visage de Jésus, là est l'oratoire ; la largeur, la longueur, la grandeur et la profondeur de Jésus, là est le cloître ; la compagnie de Jésus et de tous les saints, là est la salle du chapitre… » Dans un de ses Sermons sur le cantique, Bernard de Clairvaux reprend la métaphore du plan de la maison et de la succession des lieux : jardin, cellier, chambre — bon moyen de résumer les grands thèmes traités. Dans le même esprit, le plan de l'Arche de Noé, arche à trois étages, illustre l'art de la memoria chez Hugues de Saint-Victor (in De arca Noe mystica). Les bâtiments sont des machines à méditer ; Cisterciens et Clunisiens pratiquaient les liturgies processionnelles ; l'auteure reprend ainsi le déroulement de la procession dans l'abbaye carolingienne de Saint-Riquier (cf. croquis ci-dessous dû à l'historien Carol Heitz).

Le cloître constitue une machine mnémonique depuis l'édification de celui de l'abbaye de Lorsch au IXe siècle : plan carré, éclairage naturel, galeries abritées, espace régulier entre les colonnes, chapiteaux à hauteur du regard, la structure mnémonique est parfaite. L'auteur conclut : « L'abbatiale médiévale n'est pas un cryptogramme, mais un instrument, une machine à penser qui fonctionne grâce à l'architecture et à l'ornementation ».

Voilà en somme un ouvrage difficile mais passionnant, —avec un généreux cahier d'illustrations et une riche bibliographie— qu'on ne manquera pas de recommander à tous les passionnés de civilisation médiévale même si ces quelques lignes ne leur donneront qu'une petite idée de son incroyable richesse.

Mary Carruthers. Machina memorialis. Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen-Âge. Traduit par Fabienne Durand-Bogaert. Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 2002, 463 pages. [Cambridge University Press, 1998].

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Beatus de Saint-Sever, fin XIe s.

Mappamundi / Cité céleste

 

 

La cité céleste selon Beatus de Liébana, moine de Saint Sever.

La cité céleste selon Beatus de Liébana, moine de Saint Sever.

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE