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Jusqu’au bouleversement des années 1970 le « maître » inculquait magistralement à l’élève passif nombre de connaissances sans souci de méthode. Depuis des décennies, la pédagogie active entend le rendre acteur de ses apprentissages, l’adulte n’ayant plus qu’un rôle d’accompagnateur : Internet rend obsolète ce qu’il pourrait transmettre. Devant l’échec de ces deux conceptions de l’école, les trois philosophes auteurs de cet ouvrage adoptent une position médiane. Selon eux « l’école d’aujourd’hui ne sait plus ce que veut dire apprendre ». Ils ne partagent ni l’enthousiasme de Vincent Peillon, ni l’optimisme de Michel Serres(“Petite Poucette”) — fervents défenseurs de l’introduction du numérique à l’école ; proches de la pensée de Kambouchner(“L’école, question philosophique”)—, ils montrent que la transmission intergénérationnelle reste nécessaire. Aux adultes à s’en convaincre et à la sortir de la clandestinité où l’air du temps l’a reléguée.

Apprendre ne veut pas dire connaître : on ne connaît qu’après avoir appris. L’élève qui a copié-collé les contenus utiles pour faire son devoir ne les a pas pour autant fait siens, faute d’y appliquer sa réflexion personnelle : les adultes ont à lui apprendre comment apprendre, et en premier apprendre à maîtriser les nouvelles technologies pour ne pas en devenir dépendant. Quoi qu’en pense M. Serres, naviguer sur la Toile ne développe pas spontanément les fonctions cognitives. Si la « culture des écrans » libère l’élève de toute contrainte, multiplie interconnections et activités simultanées, ce « comportementalisme adaptationniste » entraîne des troubles de l’attention et une plus grande distractibilité ; en outre la pensée associative est contraire au fonctionnement normal du cerveau.

La transmission reste irremplaçable, même, pour ces philosophes, « ce qui se transmet adans la famille reste plus important que ce qui s'apprend à l’école ».

Transmission psychique, morale, cognitive — apprendre à parler, à lire, écrire et compter — elle induit des inégalités scolaires. C’est pourquoi Bourdieu conseillait « d’inculquer à tous les élèves des méthodes rationnelles de travail ; ce serait une manière de contribuer à réduire les inégalités liées à l’héritage culturel ». Il ne s’agit plus pour l’école de transmettre des savoirs mais des outils conceptuels ; sinon c’est condamner les jeunes à une recherche purement utilitariste des connaissances dans un présentéïsme très mode mais nuisible à la formation de leur esprit. Car ces outils « ne viennent pas tout droit de l’expérience empirique ». Les auteurs s’insurgent contre les théories qui, de Rousseau à Illich ou Piaget, ont vanté l’apprentissage biologique et naturaliste : tout se mettrait en place dans la tête d’un enfant naturellement, par stades successifs de maturation… Solution commode. Aucun petit n’accédera jamais seul à la pensée abstraite et c’est l’interaction sociale avec les adultes qui stimule son développement intellectuel.

« Personne n’apprend que par lui-même et pour lui-même en vue de sa seule utilité, contrairement à l’illusion qu’entretient l’individualisme contemporain ». Aux parents et aux enseignants à reconnaître ce qu’ils ont à transmettre, à assumer leur responsabilité sans se défausser au prétexte du libre épanouissement de l’enfant.

Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi. Transmettre, apprendre. Stock, coll. Les essais, 2014, 251 pages.

 

 

 

 

 

 
 
 
 
Tag(s) : #EDUCATION