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Initiée par Pierre Rosanvallon, cette collection entend raconter la vie des invisibles, donner voix à leur existence anonyme. Annie Ernaux a choisi de noter pendant un an dans son journal ses impressions, ses commentaires lors de ses passages à l’hypermarché Auchan de Cergy, car, « voir pour écrire, c’est voir autrement ». Attentive aux clients comme au personnel, immergée dans « le mouvement du monde », elle entend témoigner de la valeur humaine d’une grande surface et lui donner une « dignité littéraire ». Car il ne faut pas réduire l’hyper à la seule « corvée des courses », influencée par d’insidieuses stratégies commerciales. Pour A. Ernaux, les politiques, les journalistes, ceux qui vivent en centre-ville le méprisent, à tort ; car ils se privent alors de voir « la réalité sociale de la France d’aujourd’hui ». Dans une grande surface on fait l’expérience de l’altérité, des diverses interactions que nouent regards, gestes, paroles. C’est aussi un espace de promenade, de divertissement, de bonheur même comme en témoigne cette incitation d’une jeune mère à son enfant : « regarde les lumières mon amour »« Il en émane du bien-être autant que de l’aliénation » selon Rachel Cusk citée en exergue.

Dans l’hyper l’incitation consumériste se renouvelle au fil des saisons ; le déplacement fréquent des rayons entretient en permanence le désir d’achat et modèle nos envies tout en maintenant une « coercition insidieuse » : caméras de surveillance, interdictions de photographier, de lire, de manger… « De quelle façon sommes nous présents les uns aux autres? » s’interroge la romancière. On se croise sans se voir, on est là sans y être, mais le contenu des chariots révèle le niveau social et les goûts de chacun. La clientèle varie selon les heures de la journée, certaines catégories de population ne se rencontrent jamais. À Cergy où coexistent cent trente nationalités A. Ernaux, sensible à la diversité ethnique, remarque « une femme noire », des femmes voilées toujours accompagnées d’un homme : elle tient à leur garder dans son écriture la même visibilité que dans la réalité. Elle observe les plus pauvres que l’hyper cache : on a réduit et relégué, au profit du « Bio » l’espace Discount de ces « mange pas cher »...

Malgré la force du contrôle, l’attractivité de la grande surface ne fait aucun doute : à tout âge, des enfants aux chibanis, on vient y « faire un tour » ; au chaud on se sent moins seul dans cette « fête de l’abondance » pourvoyeuse de rêve.

En qualifiant l’hyper de « cathédrale flamboyante » A. Ernaux renvoie au “Bonheur des Dames”, l’un des rares romans qui fit d’un grand magasin un sujet littéraire. Elle nous invite à y porter un regard humaniste et bienveillant même si elle reste blessée par l’injustice sociale, fil rouge de tous ses récits : si le « marketing ethnique » est censé servir la fonction égalitaire et intégrative de l’hyper, force est de constater qu’il maintient les plus démunis dans une « résignation sociale » visible de tous.

Annie Ernaux. Regarde les lumières mon amour. Seuil, collection Raconter la vie, 2014, 71 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ESSAIS