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Un petit matin dans le Transsibérien: Tesson, la gueule de bois, s'en prend à un Ouzbek obèse qui obstrue le couloir : projeté contre une vitre, une inconnue panse son poignet entaillé à l'os et lui assène: « ta blessure on s'en fout ! Sois pofigiste, mec! »
Le pofigisme ? un mot russe qui exprime « une attitude face à l'absurdité du monde et à l'imprévisibilité des événements. » C'est « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient ». Mieux vaut souvent « s'abandonner à vivre », renoncer à se battre, accepter le sort ; c'est une vertu de l'âme slave que les Européens de l'Ouest, « hamsters affairés », méprisent à tort. Si, de sa plume acerbe, il fustige à plaisir ses contemporains citadins, l'anticlérical Tesson n'est ni nihiliste, ni athée. Son regard lucide et désenchanté sur l'existence n'exclut pas le plaisir : se dépasser en mettant son corps en danger, baiser, s'enivrer. Il se projette dans les personnages de ses nouvelles illustratives de cette « torpeur métaphysique » des Russes.
Certains luttent pour réussir leur vie ; mais Caroline la solaire, trader hyperactive, n'évite pas le coma à vie ; le jeune lieutenant Juvénal se bat au Pakistan mais n'échappe pas à la vengeance de Brahim, son copain de Seine Saint-Denis converti dont il a épousé la petite amie…Tatiana, petite vendeuse sibérienne suit Alain pour fuir « l'ennui russe »; mais en Provence, seule toute la semaine, elle replonge dans le même vide existentiel.
Plus drôle, l'amant qui fuit par la gouttière au retour impromptu du mari : il tombe, se fracasse le pied et ce même mari prodigue les premiers soins à ce que l'on nomme « la fracture des amoureux »!
D'autres s'abandonnent à vivre, acceptent le sort comme Idriss le Nigérian qui va « trimer sans joie pour les siens » à Paris, suivent leurs passions —la plongée, l'alpinisme—, écoutent leurs pulsions sexuelles, quitte à en sortir ridicules et humiliés comme dans « Le Bar » ou « Père Noël ». Hélas il arrive que les autres viennent contrarier ce choix d'abandon au destin : « L'ermite » se retrouve en hôpital psychiatrique ; les deux techniciens du « Téléphérique » s'étaient organisé un réveillon sympa dans la nacelle à deux mille mètres, loin de la grande bouffe traditionnelle, mais on est venu les secourir !
Entre vaudeville et tragédie, on retrouve dans ces nouvelles les valeurs que ce grand voyageur livrait dans sa « cabane en Sibérie » : son besoin existentiel de solitude pour communier avec la nature la plus sauvage et se ressourcer à son énergie. Il est remarquable que sa plume sémillante reste attachée aux évocations de la Sibérie. On retrouve surtout son invitation à savoir lâcher prise car parfois « Il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir plein ».À méditer !
Sylvain TESSON. S'abandonner à vivre. Gallimard, 2014, 220 pages.
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE