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Danse dans la poussière rouge” est marqué par la course à l'argent et au sexe dans la Chine urbaine des années 2000, au mépris de valeurs comme l'honnêteté ou l'altruisme. Grâce à la corruption des milieux d'affaires, juges corrompus et avocats cyniques mènent une vie très au-dessus de leurs revenus légaux, comme de vrais riches. Les produits de luxe étalent leurs marques occidentales : Armani, Prada, Vuitton, etc. Le narrateur, l'avocat Wei Da, et ses collègues fréquentent les clubs privés et les restaurants de luxe où abondent les filles vénales.

Wei Da travaille à l'« Alliance des Avocats Intègres ». L'image qu'il donne du monde judiciaire est effarante. « Il n'existe pas un seul juge honnête » clame Wei et Ma Feng qui semble si honnête « est en réalité un fieffé coquin ». « L'avocat qui veut gagner son procès a tout intérêt à soigner le juge ». Comment faire ? Hu Baiseur, le président du groupe, énumère les conseils qu'il prodigue aux débutants lors d'une soirée arrosée en « présence de belles étudiantes judicieusement intercalées entre les convives ». Sa méthode ? « En premier lieu, il faut que tu te procures le numéro de téléphone privé du juge chargé de l'affaire. S'il refuse de te le donner et te dit de l'appeler au bureau, c'est fichu. Il faut te conformer à la loi. En revanche, s'il accepte de te le donner, il y a de l'espoir. » Suit une série de tests passant par des cadeaux, des invitations, « une enveloppe rouge bien garnie », etc (pages 302-304).

Wei applique la recette avec le juge Zhen Xiaoming. Avant le procès de la compagnie Yuntian, il l'invite à l'hôtel du Milieu du Fleuve. « Au cinquième étage se trouve le restaurant De Gaulle dont le chef est un Ouïghour du Xinjiang censé être un cuisinier français. » Il lui avait déjà offert une Rolex pour son anniversaire ; il lui présente maintenant une amulette appelée « perle du ciel » qui « protège des esprits maléfiques » et aussi Jiajia payée pour rejoindre le juge dans sa chambre. Corrompre nécessitant des moyens, l'avocat veille à extorquer de l'argent aux patrons qu'il connaît. Par exemple, Wei présente son assistante Liu Yanan au président Ding, patron de la société minière Tongfa qui le rémunère comme conseiller juridique. Cette société gérant aussi l'hôtel Tongfa — « eldorado digne d'héberger les immortels » — c'est là que les ébats du pdg avec Liu Yanan sont secrètement filmés... Mais la chute de Wei vient d'ailleurs.

Aidé par sa compagne, Wei a tué un homme et fait disparaître son corps. Sa chute se précisant, il tente d'entraîner du monde, « dénonçant trente-trois juges, quatre procureurs et six policiers » et devenant « l'ennemi public de la ville tout entière... » En vain.

Après avoir divorcé sans régler les relations avec son ex-femme, Wei Da avait installé chez lui Xiao Li, désireuse d'une belle vie sans réellement connaître le prix des choses. Elle voulait « une alliance en diamant, un collier en or et une Polo. » L'avocat lui acheta de faux bijoux, quant à la voiture, lui qui roule en Audi 6, il refusa : « La Polo est une voiture de concubine. Nous achèterons une Mini Cooper, c'est la voiture de Madonna. » Or, Chen Jie avec qui elle venait de rompre s'est emparé d'un carnet et d'un DVD où l'avocat a noté ses secrets liés à la corruption. L'avenir de millionnaire auquel il rêve est menacé. Face au chantage exercé par Chen Jie, il envisage l'intimidation, l'enlèvement et l'assassinat, quitte à recourir à Wang le chauve, ancien gardien de zoo devenu féroce chef de bande. La poussière rouge, c'est périlleux à la longue : Wei prépare son émigration pour suivre ses capitaux mais il oublie que le téléphone de l'appartement qu'il laisse à Xiao Li pourrait être sur écoutes.

Dans ce monde d'hommes corrompus, menteurs, tricheurs, les femmes sont plutôt réduites aux rôles d'objets de désir, telle Liu Yanan, ou Zhao Nana qui abuse des SMS tentateurs — « Ma grand-tante est partie » — pour tromper sa meilleure amie Xiao Li, tandis que la présentatrice de télévision, Yang Xueqi, « n'est pas trop farouche » et que Gu Fei a selon Wei une poitrine « qui touche les nuages » et « donne le vertige à quiconque la regarde ». Cependant c'est par elles que les héros tombent, que ce soit Wei Da le corrompu ou Pan Zhiming le seul juge honnête mais mal récompensé : sa femme le quitte et il se retrouve en prison pour avoir boxé un président de tribunal.

Wei n'est-il animé que par l'argent et le sexe ? Ne tente-t-il pas d'aller au temple trouver la voie de plus de vertu ? « Je suis allé consulter un moine dans le temple de Shouyang. Son nom de moine est Hailiang (Lumière de la Mer). On l'appelle Grande Vertu. » Mais là encore le ver est dans le fruit. « Il ne m'a enseigné aucune vérité qui puisse me guider dans la conduite de ma vie. En revanche, il n'a pas cessé de mendier : un jour trois mille yuans pour réparer le temple, le lendemain cinq mille pour une statue de Bouddha. (…) Il aime aussi s'entretenir en privé avec les femmes, surtout celles qui sont belles et portent des minijupes, et il leur parle de vertu et de justice en lorgnant leurs cuisses et leurs fesses… »

Outre l'intérêt d'un formidable roman critique et actuel, Murong Xuecun nous initie à de nombreux aspects de la civilisation chinoise. Invité à boire et à jouer au poker, Hailiang « est devenu aussi rouge que le pilon du lapin de la lune qui, dans le Palais de Jade, pile dans son mortier l'élixir d'immortalité ». Maintes allusions à l'histoire des empereurs ou à la culture chinoise fleurissent au-dessus de la “poussière rouge”, en provenance notamment des romans “Au bord de l'eau” et “Jing Ping Mei”. Au poète auteur de “Poussière rouge” on doit une chanson intitulée “Mon paradis”, dans laquelle il exprime son amertume et déclare que « ce monde n'est qu'une illusion. La vie se déroule comme un long rêve... » Ce biais du rêve suggère à l'auteur deux chutes supplémentaires en épilogue, sans toutefois rendre publiable en Chine continentale le cauchemar qu'a narré Wei. 

Murong Xuecun : Danse dans la poussière rouge. Gallimard, “Bleu de Chine”, 2013, 570 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE CHINE