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Un auteur à redécouvrir. Connu surtout pour ce classique de la littérature érotique qu'est “la Vénus à la fourrure”, Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895) a publié des romans historiques et des nouvelles. Dix de celles-ci, publiées autrefois dans la Revue des Deux Mondes, sont réunies pour la première fois en un volume coédité avec la collection Pocket, comme nous l'apprend le préfacier.

Le titre du recueil est clair : chacune de ces nouvelles met en scène une femme de caractère. Certaines s'apparentent à la Wanda du roman célèbre en ceci qu'elles sont dominatrices voire cruelles. Comme il prétendait que « l'homme est aussi une marchandise », la belle Ursa vendit son ivrogne de mari au bey Asman — il est vrai que ce « vaurien » de Stanko s'apprêtait à la vendre au harem ; c'était « aux temps où le croissant régnait par-delà la Save ». Theodora finit par réduire à l'état d'esclave le baron Ander qui n'avait pas voulu l'épouser et l'exploita jusqu'à ce qu'il en meure. Après la mort du baron, Theodora rejoint des troupes insurgées. Matrina, la gentille domestique qui a servi le ménage Michalowski, devient le bourreau de son ancien patron... Les autres héroïnes n'en sont pas moins des femmes déterminées, telle Vera Baranoff qui s'engage comme infirmière et tombe sous les balles turques, comme Henryka qui se voue à l'insurrection polonaise de Cracovie, guidant son compagnon Dembowski dans sa bataille et jusqu'à la mort à Podgorzé, « le drapeau polonais à la main », ou comme la jeune et jolie Vityeska qui meurt en 1848 sur une barricade de Prague quand les Autrichiens répriment l'insurrection nationaliste tchèque, lointain écho de la guerre des Hussites et de la Guerre de Trente ans.

En bon sujet de l'empire austro-hongrois, l'auteur est le témoin de la question des nationalités. Par leur cohabitation les peuples allogènes, comme on disait jadis, préfiguraient d'une certaine façon l'Union européenne, mais ils étaient alors animés par l'idéologie nationaliste qui allait mettre l'Europe à feu et à sang en 1914. Le père de l'auteur était fonctionnaire impérial et royal à Lemberg (aujourd'hui Lviv), puis il fut muté à Prague ; le futur romancier grandit ainsi loin de Vienne. Avant de se consacrer à la littérature, Leopold Sacher-Masoch enseigna — brièvement – l'histoire à l'université de Graz. Il ne pouvait qu'être sensible à la diversité des cultures et aspirations populaires : l'action de ses nouvelles parcourt la Mitteleuropa : Galicie, Ukraine, Pologne, Bohême, Dalmatie, Bosnie, Serbie... Guerre russo-turque, conflits des Balkans, insurrection polonais, barricades pragoises, les nouvelles de Sacher-Masoch égrènent une histoire que les Européens de l'Ouest connaissent souvent mal. Les notes en bas de page sont donc bien utiles.

La diversité de ces populations est le prétexte de minutieuses descriptions des tenues vestimentaires et des parures des personnages, féminins surtout. « Le dimanche, quand elle se rendait à l'église, chaussée de bottes rouges enveloppée dans sa pelisse de peau de mouton, brodée de diverses couleurs, sa gorge fine ornée de coraux et de sequins d'or, le “beau Satan”, ainsi qu'on appelait généralement Theodora inspirait à ses adorateurs un sentiment d'admiration mêlée de beaucoup de crainte. » Une autre était « ravissante dans sa kazabaïka polonaise, avec ses petites bottes hongroises si coquettes. » Quant aux Pragois insurgés de 1848 ils recherchaient en vain un costume “national” « après avoir banni l'habit allemand ou plutôt français » et ça donnait aux rues un air de « Babel des costumes » et d' « immense bal masqué ».

Classé comme auteur autrichien, L. von Sacher-Masoch, avait eu le polonais comme langue maternelle, et, en plus de l'allemand, il avait tôt appris le français.

• Leopold von Sacher-Masoch. Femmes slaves, Pocket, coll.“Agora”, 2013, 220 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE