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C'est le manifeste du post-exotisme à travers l'évocation des derniers jours de Lutz Bassmann qui croupit dans une prison infecte, en quartier de haute sécurité, comme tous les rebelles du monde de Volodine ; en effet l'idéologie affichée « est celle de l'égalitarisme criminel, forcené, non repenti et vaincu, et elle renvoie à son tour, à la prison ». Les citations qui suivent sont empruntées à ce livre au titre malicieux publié en 1998, “Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze ”, dans le but de les relier à quelques ouvrages du “groupe”.

Les hétéronymes

Ces rebelles, qui constituent à la fois une école littéraire et un collectif d'auteurs, ont perdu leur combat utopique. Leurs œuvres peuvent indifféremment être connues ou publiées sous n'importe lequel de leurs noms explique Volodine dans le rôle du coordinateur et dépositaire de leurs fictions. La leçon dix énumère 343 titres « du même auteur dans la même collection » année après année. Parmi eux, “Des Anges mineurs” a le rang de premier texte post-exotique. Paru au Seuil en 1999, il est attribué ici à Maria Clementi, et daté 1977... comme si vingt ans s'étaient écoulé avant la publication. Les ouvrages publiés sous le nom d'Antoine Volodine jusqu'en 1998 figurent dans cette liste sous d'autres noms d'auteurs, ses hétéronymes, avec des dates jusqu'en 2012, et sans date au-delà — exemple « Le murmure de l'Abacau » romånce de Maria Soudaïeva, apparue en librairie en 2004 aux éditions de l'Olivier avec ses “Slogans” qui rappellent ceux du “Port intérieur”. Tous sont décédés (leur liste en encadré de la Leçon 1).

Nostalgie pour une utopie

L'ambition du post-exotisme est de créer « une littérature étrangère », nihiliste et décontextualisée, nourrie de l'échec du mouvement révolutionnaire, anticapitaliste et « égalitariste » — l'auteur ne dit jamais communiste — dans un univers parallèle au notre où ces histoires n'ont donc plus rien d'exotique puisque partout les rêves ont été brisés, et que les cendres sont partout semblables, même si « les fausses précisions sont indispensables », comme se retrouver à Macao (“Le Port intérieur”), sur la côte napolitaine (“Danse avec Nathan Golshem”), ou à Lisbonne (“Lisbonne, dernière marge”). Kiriline, dans “Ecrivains” se suicide au 50ème anniversaire d'une exécution de prisonniers du NKVD près de Moscou le 27 juin 1938.

Traducteur du russe, Antoine Volodine semble souvent cultiver la nostalgie de l'empire russe (bylines d'Elli Kronauer) ou soviétique (“Nuit blanche en Balkhyrie”). Ses héros sont des dissidents résignés ou non à la chute de leur utopie et se cramponnent à leur verbe tout en se sachant perdus. « Nous avions fini par comprendre que le système concentrationnaire où nous étions cadenassés était l'ultime redoute imprenable de l'utopie égalitariste… » La prison, le camp de prisonniers, ou l'asile d'aliénés, les personnages d'Antoine Volodine ou de Lutz Bassmann les connaissent bien. « La prison fut définie par Manuela Draeger comme un moindre enfer. » Les héros du “Nom des singes” disparaissent, eux, dans l'enfer vert.

L'ultime avant-garde

Les auteurs du post-exotisme s'opposent radicalement à la littérature dominante, jusque dans les formes de leur écriture, ce qui ne manque pas d'attirer des chercheurs universitaires qui peuvent ainsi rajeunir leurs considérations sur la mort du roman ou sur l'autofiction. Un véritable « gouffre » sépare ainsi les deux mondes littéraires et « très peu de passerelles désormais établissent une jonction entre le post-exotisme et la littérature officielle ».

Organisation radicale, le post-exotisme déteste « les termes que la critique littéraire officielle a conçus pour autopsier les cadavres textuels dont elle peuple ses morgues. » Il revendique des formes littéraires originales. « Une shaggå se décompose toujours en deux masses textuelles distinctes : d'une part, une série de sept séquences rigoureusement identiques en longueur et en tonalité ; et, d'autre part, un commentaire, dont le style et les dimensions sont libres. » Les entrevoûtes se constituent de textes jumeaux : une novelle et un répons qui reprend et développe un thème du premier texte. Le romånce n'illustre pas la mort du roman mais « la mort du narrateur » dont l'identité fluctue, la narration pouvant passer du je au nous.

Outre que ces textes sacrifient de manière insistante à ce qu'on appelle « le formalisme » ils révèlent un fétichisme des nombres impairs. Des textes comprennent « 111, 777, ou 3333 mots... » Dans “Nos animaux de compagnie”, les deux shaggå comportent des textes de 343 mots, nombre qui est le cube de 7, tandis que la durée du séjour dans le “Bardo” est de 49 jours, le carré de 7. “Des Anges mineurs” consiste en 49 textes brefs ou narrats. Toujours ces nombres impairs ! Comme des codes qui donnent l'impression d'avoir affaire à une société secrète.

Les voix narratives

Appels de prisonniers, propos d'aliénés, murmures d'âmes mortes venues d'outre-tombe, comme dans “Ecrivains”, les auteurs post-exotiques sont surtout des voix. « Comme toujours quand l'un des nôtres était assassiné, nous constituâmes un collectif portant son nom. Sa voix vibra avec la nôtre, dans la nôtre. » Pour cette raison, Volodine se charge d'être le « sur-narrateur » qui « contraint sa voix et sa pensée à reproduire la courbe mélodique d'une voix et d'une pensée disparues ». Parfois la voix n'est qu'un murmure — un « murmurat » — ou les appels du type : « Breughel appelle X. répondez » dans “Nuit blanche en Balkhyrie”.

Deux ans avant le prestigieux colloque de Cerisy de juillet 2010, — Volodine fut-il logé dans une geôle du château normand ? — on imagine qu'un colloque se tient en prison : « la  Niouki » et « le Blotno », deux critiques méprisés car venus de la grande presse rencontrent, au delà du grillage, Lutz Bassmann et les autres ombres et voix murmurantes.

L'athéisme affiché des auteurs post-exotiques niant tout au-delà n'empêche pas ces voix post-mortem car le post-exotisme repose aussi sur « la non-opposition des contraires ». Volodine reconnaît « les aspects mystiques et monacaux de la solitude post-exotique » et fait allusion au “Livre des morts tibétain”, un texte qui « aide nos personnages à vivre leur non-vie et à traverser leur non-mort » ; il en sortira “Bardo or not Bardo”, paru en 2004...

• Qui voudra aller plus loin dans l'analyse du post-exotisme pourra se reporter aux actes du Colloque de Cerizy (Classiques Garnier, 2013) et à des ouvrages universitaires dont le dernier en date est celui de Mélanie Lamarre, “Ruines de l'utopie. Antoine Volodine, Olivier Rolin” paru aux Presses Universitaires du Septentrion en mars 2014.  

Antoine Volodine. Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze. Gallimard, 1998, 107 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE