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1993. L'année du Coq venait de s'écouler. Dernier gouverneur de Hong Kong, Chris Patten négociait la restitution de la colonie à la Chine. De l'autre côté de l'embouchure de la Rivière des Perles, en résidence d'écrivain à Macao, l'auteur imagina “Le port intérieur”.

Macao était encore une enclave portugaise. Le roman se focalise sur le sort d'un certain Breughel qui s'y est réfugié et caché dans un bidonville. D'où vient-il ? On ne sait exactement. Mais son cas mérite l'attention du Parti à qui son amie Gloria Vancouver a détourné une forte somme. Le Parti a délégué un tueur : Kotter a fait 15 000 km pour récupérer les fonds et exécuter Breughel, par ailleurs écrivain inspiré par l'environnement chinois avec « des thuyas mandarins, des sterculiers et pire encore, des ligustres, pittospores, évonymes, sophores microphylles... » — Exemple typique d'une énumération de mots rares dans l'œuvre de Volodine.

Le narrateur est tantôt Breughel et tantôt ce Kotter qui n'obtient rien par ses menaces et ses frappes. « On avait maintenant sous la lampe un intellectuel renfrogné, déguisé en gueux à l'ancrage, déguisé en mourant teigneux, et tout à coup je découvris que, dans les conditions de l'exil, il avait dû évoluer intérieurement jusqu'à devenir semblable à ses personnages. » Le tueur n'est pas totalement dupe des confessions orales —et écrites— de son client qui semble vouloir l'embrouiller tandis que la radio débite des opéras chinois. « Avant de le tuer, il me fallait encore comprendre pourquoi il n'était pas retourné en Europe après la mort de Gloria Vancouver, et pourquoi il continuait à vivre dans un taudis chinois, sans contact avec les Chinois, sans attaches avec la culture chinoise et sans joie. J'avais cela à éclaircir. J'avais sommeil. » Gloria est-elle vraiment décédée accidentellement lors d'un voyage à Séoul comme tente de le faire croire Breughel ? « On se croirait dans un mauvais roman d'espionnage » dit l'un des deux hommes. « Pourquoi mauvais » rétorque l'autre. La tension est accentuée par l'arrivée prochaine d'un typhon.

À diverses reprises leur face-à-face fait place aux rêves —aux cauchemars ?— de Breughel. Images nourries de scènes de fin de guerre civile, —des passages font penser à “la Condition humaine” de Malraux— et ornées de slogans poétiques et guerriers, comme le note également Gloria planquée à l'hôpital psychiatrique. « Vétérans des armée de la mante, regroupez-vous ! », « Pour un citadelle assiégée sur les hauts plateaux, trois cargos flambent en mer ! », « Infante du neuvième rouleau, prends contact avec les pirates ! », « Pour une chrysalide mal aimée, trente ans de pluie noire sur vos rêves ! » Réminiscence ou parodie de mots d'ordre de la Révolution culturelle ? C'est possible. « Le XXe siècle malheureux est la patrie de mes personnages, c'est la source chamanique de mes fictions, c'est le monde noir qui sert de référence culturelle à cette construction romanesque » concluait l'auteur lors de rencontres littéraires franco-chinoises en 2001 à la BNF.

Une porte d'entrée aisée dans le monde de l'inventeur du post-exotisme.

• Antoine Volodine. Le port intérieur. Éditions de Minuit, 1995, 217 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE