Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Des chroniqueurs littéraires à F. Busnel ou M. Field, Edouard Louis, né Eddy Bellegueule, est sous les feux de la rampe : l'homosexualité devient un thème vendeur. Pourtant la portée sociologique de ce récit devrait aussi retenir l'attention, car son milieu de vie a contraint ce jeune auteur à le fuir pour affirmer sa différence et vivre enfin en accord avec lui-même. Sa connaissance de Bourdieu lui a permis de comprendre sans les juger les valeurs et les comportements des habitants de ce petit village du Nord, et de ses parents en particulier. On retrouve l'atmosphère de "La Place" d'Annie Ernaux dans l'évocation de la figure paternelle ; mais E. Louis n'a pas recours à « l'écriture plate » de la romancière ; il restitue au plus près, dans leur violence crue, les manières de dire de son monde. Ainsi va sa thérapie cathartique sans misérabilisme ni apitoiement, juste « pour en finir » : consciente ou non, la violence omniprésente, indissociable de la haine et de la honte, éclabousse chaque page. En outre, ainsi qu'il l'a déclaré sur France Culture (Le Carnet d'Or), Édouard Louis a voulu ce récit comme « un appel à la rébellion, à l'insoumission, à l'insurrection de tous les rejetés, les gays, les étrangers » : fuir n'est pas lâche, même si E. Louis l'a vécu « comme un échec »; « la fuite a été la dernière solution envisageable » pour renaître et devenir qui il est.

Sa chance, sa bonne fée? La principale de son collège qui a permis son admission en filière art dramatique au lycée d'Amiens… À travers de nombreux souvenirs et anecdotes, l'auteur révèle un monde clos, qui vit encore dans les années 2000 comme voici soixante ans, où la non-conformité aux codes et aux rôles entraîne l'exclusion.

Hormis quelques notables, la majorité des mille villageois connaît la misère et l'absence d'hygiène. Après le collège, les garçons vont à l'usine du bourg, les filles deviennent caissières ; on se marie entre cousins, on reproduit « les mêmes expériences, génération après génération, [en résistant] à toute forme de changement » : « le village, loin de la ville, était aussi à l'écart du temps qui passe ». Malgré la T.V. allumée en permanence chez ses parents, tous redoutent le monde extérieur. Chacun correspond à son rôle, se conforme au stéréotype. « Être un homme, c'est être un dur » : le surpoids, l'alcoolisme —les premiers comas éthyliques dès 14 ans— la violence physique et verbale, le foot... Les femmes, elles, récupèrent leurs hommes ivres au café, les séparent quand ils se battent, leur coupent les cheveux : un mâle ne fréquente pas « cette pédale ». Victimes de « la violence de classe », ces petites gens dominés ne peuvent toujours maîtriser leurs bouffées violentes ; le jeune Eddy frappe sa copine Amélie car elle a traité ses parents de « fainéants »: à dix ans il reproduit les comportements de son monde. Fondés sur l'ignorance leurs préjugés racistes maintiennent ces villageois loin de la ville, repère des étrangers. Selon son père : « À Amiens y a que des Noirs et des bougnoules, des crouilles… Faut pas aller là-bas, c'est sûr que tu te fais dépouiller ».

À dix ans, c'est le regard des autres qui fait prendre conscience au garçon de sa différence : à l'inverse de ses frères, ce gamin chétif aime les poupées et la danse ; sa voix, ses gestes, sa démarche, tout signale une « tapette » et provoque la honte de ses parents. Collégien victime du harcèlement de deux garçons, coups, crachats, humiliations le stigmatisent et l'excluent. Pour se protéger Eddy se tait et s'efforce de se conformer au rôle d'un hétéro dragueur de filles et bagarreur. Mais en vain, témoin cette scène dans un hangar où ses copains le forcent à jouer aux homosexuels : mais Eddy bande, lui ne joue pas un rôle : « j'espérais changer. Mais mon corps ne m'obéissait pas ».

Rejeté par ses parents il en est pourtant aimé car il est bon élève : « le père qui détestait les bourgeois (…) souhaitait me voir passer de l'autre côté »; il aime son fils et le lui dit mais Eddy le repousse : « son je t'aime avait pour moi un caractère incestueux ». Il reste attaché à sa mère qui savait en silence et ne la condamne pas car « elle ne comprenait pas que sa trajectoire entrait dans un ensemble de mécanismes logiques, (…) implacables ». Au poids du déterminisme social s'ajoute celui du lieu de vie : étrangement quand le père d'Eddy est allé chercher du travail dans le sud de la France, il a pris la défense d'un homosexuel et avait pour ami un arabe... Le milieu, « on n'y échappe pas ».

« J'ai essayé d'être comme tout le monde » mais la volonté n'a pas suffi « à faire comme si… » Devenu interne à Amiens, E. Louis a découvert d'autres codes sociaux de la virilité et « les corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle ». Transfuge comme A. Ernaux, il a eu honte de son monde avant d'en comprendre les valeurs et les logiques inéluctables. S'il en a certes fini avec Eddy Bellegueule, E. Louis l'écrivain est-il vraiment devenu lui-même ou joue-t-il encore un rôle?

Édouard LOUIS – En finir avec Eddy Bellegueule. Seuil, 2014, 219 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE