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Fille d'un homme politique adversaire de Mao, Zhang Yihe, intellectuelle aujourd'hui reconnue en Chine, a passé dix ans en camp de rééducation par le travail dans les années 1960-70. Sous le nom de Yuhe, elle narre la vie quotidienne, faite de brutalités et d'amitié avec ses codétenues, ses "corefs". Auteure dramatique, elle noue une relation profonde avec Liu Yueying, meurtrière de son époux. Mais ce premier roman est aussi l'occasion, pour Zhang Yihe, de méditer sur la nature humaine et son destin.

Au camp de M. on rééduque les "contre-révolutionnaires" par le travail aux champs. Toutes souffrent du froid, surtout de la faim et de l'inhumanité des chefs. Chaque soir, lors de la "séance d'étude", les prisonnières paresseuses ou qui se sont plaintes sont battues par leurs corefs, "tyrannisées par leurs pairs".

Pour survivre elle cachent des restes de viande, si rare, et n'hésitent pas à s'emparer des maigres trésors de celle qui décède, comme la vieille Mme Wang : la mort ne suscite pas plus d'émotion parmi les codétenues que chez les cadres car à l'époque, "En Chine, la vie humaine n'a pas de valeur". Considérant que "les gens éduqués sont meilleurs que les illettrés", les cadres chargent Yuhe d'empêcher ces vols; elle s'exécute, "par conscience morale", s'attirant la vindicte de Luo Anxiu, pour qui "dans les camps il n'y a plus de morale".

Les détenues en fin de peine deviennent des "travailleuses", ne portent plus l'uniforme, reçoivent un salaire et peuvent sortir le dimanche. En réalité la plupart reste au camp; car quand "on mettait un pied dans une geôle, on devenait comme un orphelin, sans parents ni amis (…) La peine terminée où aller?" Le groupe des codétenues constitue leur famille et les protège de la solitude.

À la fin de l'année chacune doit présenter son "bilan de réforme" et celles qui ne se sont pas bien accusées de leur "crime" subissent de lourdes punitions. Beaucoup sont illettrées et Zhang Yihe rédige leur bilan d'après leur récit de vie : ainsi pour Madame Liu. Ayant étranglé Weï, son mari épileptique, découpé son corps sous les yeux de Shuan'er, son fils d'un an, elle fut condamnée à la peine de mort ; mais dans l'incendie du camp Madame Liu sauva deux prisonnières âgées ce qui lui valut de voir sa peine commuée en quinze ans de réclusion.

Horrifiée et fascinée à la fois, Zhang Yihe tente de démêler les mobiles de Madame Liu —"Il fallait qu'il meure pour que je vive". Elle comprend la frustration d'une jeune femme mariée à un époux choisi par ses parents; elle entend la vie cauchemardesque de la criminelle, hantée par le remords et à jamais "privée de lumière" depuis que son fils l'a rejetée. La narratrice prend ainsi conscience de la complexité de l'âme humaine, où le bien et le mal se confondent. "Si on réfléchit trop, on n'arrive pas à tuer" lui déclare Madame Liu; pourtant elle a prémédité chaque détail de son forfait; mais elle s'est aussi portée d'instinct au secours des deux détenues. Alors, "peut-être que dans le caractère humain les choses sont enchevêtrées et confuses, et qu'il faut une vie pour les identifier"... "Le vent, c'est la vie" conclut-elle, qui façonne chacun et lui construit un destin où le hasard n'a pas de place. En camp de travail Zhang Yihe a découvert une tragédie qu'elle n'aurait pas imaginée dans ses scenarii; et acquis la conviction que l'on ne peut juger des actes d'autrui.

Zhang Yihe. Madame Liu. Traduit du chinois par François Sastourné. Ming Books, 2013, 142 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE CHINE