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« On ne devrait jamais rien raconter » — affirme l'incipit— à quoi fait écho, quatre-cents pages plus tard, cet « En fait, on ne devrait jamais rien raconter ». Raconter, il ne s'agit pourtant que de cela tout au long de la narration de Jaime (ou Jacques ou Jacobo) Deza, —le lecteur d'espagnol du “Roman d'Oxford” séparé de son épouse Luisa restée à Madrid— invité le temps d'un week-end chez un vieux professeur, Peter Wheeler.

Le mystérieux Bertram Tupra, accompagné d'une certaine Beryl, figure parmi les nombreux invités. Ceux-ci partis, Deza et Wheeler papotent avant d'aller se coucher. Wheeler fait parler Deza de ses invités : « — Beryl, répondis-je un peu désorienté, je n'avais pas imaginé qu'il puisse m'interroger sur elle, plutôt sur son ami annoncé Bertram, s'il était vraiment son ami. » L'avis que Deza exprime sur elle lui fait réussir une sorte de « test » susceptible d'infléchir l'expérience anglaise du narrateur : « au service de la BBC Radio jusqu'à ce que Mr Tupra m'en tire ». Deza ainsi a rejoint un « groupe » sans nom et qui se réunit dans un immeuble sans nom, soit plusieurs personnes passant leur temps à se faire « interprètes de personnes » ou « anticipateurs d'histoires » — voilà pour l'explication du titre : Ton visage demain. « Actuellement, n'importe quel autre travail vous paraîtrait plus attirant, n'est-ce pas ? » lui avait demandé Tupra lors de cette fameuse soirée (de recrutement)... où le lecteur croit trouver d'abord le morceau de bravoure d'une galerie de portraits. Ils ont fréquenté Oxford plutôt que Cambridge.

« Dans cette université, peu importe ce qu'on apprend, ce qui compte c'est d'y avoir été et de s'être soumis à sa méthode et à son esprit, et aucun enseignement, pour excentrique ou ornemental qu'il soit, n'empêche ensuite ses docteurs ou ses licenciés de se consacrer à ce qu'ils préfèrent, à ce qui est le plus opposé : on peut passer des années à analyser Cervantès et finir dans la finance, ou suivre les anciens Perses à la trace pour faire plus tard de cette activité l'extravagant préambule d'une carrière politique ou diplomatique, telle était sûrement la dernière étape de Tupra, pensai-je de nouveau, et cette fois pas seulement grâce à mon intuition ou à cause de son aspect, mais à cause de ce verbe, « négocier », et de cette expression, « en rendant service à mon pays ».

Le roman prend effectivement l'apparence d'une galerie de portraits lors de cette réception riche en conversations rapportées et en personnages évoqués. Presque tous sont Britanniques comme Peter Wheeler (mais est-il vraiment né en Angleterre et est-il réellement né Wheeler?), comme Toby Rylands l'autre vieux professeur aujourd'hui décédé—qui n'est pas sans rapport avec le précédent au moins du fait que Mrs Berry a servi l'un puis l'autre— ou comme Lord Rymer, dit « the Flask » vu son penchant immodéré pour le porto : « Ce récipient habitait Oxford » et on appellera un taxi pour le ramener. L'autre série de personnages se rapporte au « groupe »: Tupra, Rendel, Mulryan, et « la jeune Nuix » — bilingue comme Deza. Ce nid d'espions, créé par d'anciens du MI5 ou MI6, remonte à l'époque où l'Angleterre de Churchill était seule en guerre contre le monstre nazi. « Careless talk costs lives » martelait la propagande de ces affiches qu'ils avaient créées et qui sont reproduites aux pages 343, 347-349. “Les murs ont des oreilles” avait-on aussi affiché en France au temps de la “drôle de guerre” de même qu'une Cinquième colonne avait été redoutée dans l'Espagne en guerre, dans chaque camp, le nationaliste et le républicain. Et Javier Marias nous fait remonter le temps, d'un présent de complots possibles contre le président Chavez au Venezuela, à la chute du POUM d'Andreas Nin à Barcelone en 1937. Entre la conversation dans l'escalier et le petit-déjeuner où Wheeler lui découvre une partie de son passé d'espion mélangé à son présent d'historien d'Henri le navigateur, Jaime Deza a passé une partie de la nuit dans la bibliothèque de son hôte à rechercher, parmi les ouvrages sur la guerre civile espagnole (Hugh Thomas, George Orwell…) et les rééditions du quotidien ABC, l'éventuelle trace de Wheeler dans le conflit péninsulaire et les détails de la chute de Nin sur ordre de Moscou, chute qui lui rappelle l'arrestation de son père, dénoncé par un ami au visage dans lequel il n'avait pas su lire le futur dénonciateur. Deza continue d'explorer son passé familial avec le souvenir de la photographie d'un oncle abattu par les républicains parce qu'il avait été assez frivole et imprudent pour sortir dans la rue révolutionnaire avec une cravate...

Mais l'essentiel n'est-il pas ailleurs ? Si on ne l'avait pas encore rencontrée, et même encore après, l'écriture de Javier Marias est un enchantement mais aussi un choc répété : longues phrases avec parenthèses et incises, requérant une attention très soutenue (j'insiste), rédaction qui semble n'avoir pour but que des digressions innombrables qui s'interrompent et qui reprennent leur cours, changeant le temps du récit à l'improviste. Cette littérature —quasi-proustienne parfois— se fonde sur la mémoire, les impressions sensorielles comme tremplin vers le passé et l'ailleurs. Ce livre se clôt comme un chapitre de feuilleton : une femme sonne à la porte. Qui est-elle ? “Ton visage demain” est une série de trois volumes.

Javier Marias. Ton visage demain (1) Fièvre et lance. Traduit par J.-M. Saint-Lu. Gallimard, 2004, 414 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE