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Souvenez-vous de votre Lagarde & Michard XIXe ! C'était elle, Germaine de Staël, qui faisait la savante pour initier les Français au romantisme avec son “De l'Allemagne”... Même si aujourd'hui encore Germaine de Staël reste connue pour cet exploit culturel, il y a bien d'autres raisons de fréquenter son salon et sa conversation comme Erik Egnell se plait à nous l'expliquer dans cette biographie riches de somptueuses citations. Cette femme a marqué l'époque révolutionnaire jusqu'à passer de vie à trépas un 14 juillet ! À Chateaubriand lui rendant une dernière visite, elle aurait soufflé : « J'ai aimé Dieu, mon père et la liberté ».

Le premier point ne saurait étonner de la part d'une petite-fille de pasteur calviniste, côté maternel. Le recul de l'influence catholique n'est pas pour lui déplaire dans la tourmente révolutionnaire et elle applaudit à la théophilanthropie que le Directoire s'efforce de promouvoir. Quand Bonaparte, sous couvert de paix religieuse, instaure le Concordat, elle s'alarme de ce regain d'influence de l'Eglise catholique sur la France. Son idéal était une sorte de laïcité avec cent ans d'avance sur la loi de 1905.

Son père ? C'est grâce à lui qu'elle est parisienne de naissance puisque Germaine est la fille unique du banquier Jacques Necker appelé par Louis XVI afin de sauver les finances du royaume... Curieux temps où les Français admiraient un banquier suisse favorable au modèle anglais pour sortir le pays de l'impasse. Ainsi cette jeune demoiselle connut-elle la cour de Versailles avant d'assister aux soubresauts de la Révolution et de voir passer les charrettes pour l'échafaud. La tourmente politique ayant obligé son père à regagner les rives du Léman, sa fille se mit en tête de devenir une femme d'influence et elle y réussit. L'admiration pour son père l'amena à écrire ses louanges, avec “Du caractère de M. Necker et de sa vie privée” (1804).

La liberté ? Elle l'a trouvée paradoxalement dans le mariage avec Erik Magnus de Staël-Holstein, aristocrate désargenté et ambassadeur de Suède. Tandis qu'il accumulait les frivolités et les dettes, elle cherchait à influencer le cours des événements. Les crises de 1791-92 qu'elle attribua au déséquilibre de la première Constitution firent d'elle une républicaine de raison —après avoir envisagé d'exfiltrer la famille royale. Puis, réprouvant la Terreur et l'instabilité du Directoire, elle chercha un sabre — une idée fixe partagée avec l'abbé Sieyès et Benjamin Constant. Parmi tous les compétiteurs, Bonaparte s'imposa le 18-Brumaire et très vite Germaine de Staël déchanta. Elle fut « l'égérie dont ne voulait pas Napoléon Bonaparte » —les titres d'Erik Egnell sont souvent magnifiques !

Alors commença, au nom de la liberté bien sûr, une opposition ininterrompue jusqu'à la chute finale de l'homme qui constituait à ses yeux l'anti-France. Sa guérilla contre le Corse passa par les salons, les complots, les essais, l'exil à quarante lieues de Paris ou à Coppet. “De l'Allemagne” même servit d'arme de guerre : une apologie de la culture allemande au lieu de glorifier Napoléon Bonaparte redessinant les frontières germaniques. En 1810, le pouvoir réagit avec bassesse en faisant saisir l'ouvrage : c'est maintenant un « tyran » qu'il faut dénoncer en parcourant l'Europe.

Berlin, Vienne, Moscou, Stockholm, Londres... Germaine de Staël fait “le grand tour” associant rencontres littéraires, aventures sentimentales et contacts politiques. Elle prend de vitesse le chef de la Grande Armée, arrive en tête à Moscou et atteint Saint-Pétersbourg quand “Il” entre à peine à Moscou. Elle se dit que le tsar Alexandre pourrait convaincre Moreau ou Bernadotte à prendre le pouvoir en France. Las, l'un meurt à la bataille des Nations, l'autre se trouve fort bien en Suède, et Talleyrand ne l'écoute plus... Enfin Londres où “De l'Allemagne” sera édité : succès européen.

Auteur du roman “Un été à Coppet”, Erik Egnell insiste ingénieusement sur les dernières années de l'auteure de “Dix années d'exil”. Si la chute de Napoléon était un bien pour la France et l'Europe, l'événement risquait de tourner au noir avec la “Chambre introuvable” élue en 1816, avec ses Ultras débordant de haine, avec l'interdiction du divorce auquel Germaine de Staël tenait tant. Aussi voit-on son entourage inquiet rédiger un “Manuscrit venu de Sainte-Hélène d'une manière inconnue” (1817). Tout despote qu'il était, Bonaparte avait quand même sauvé quelques acquis de la Révolution française...

Un autre mérite de ce livre est de nous amener à côtoyer les femmes célèbres de l'époque telle Juliette Récamier ou Juliana de Krüdener. Les célébrités masculines se bousculent naturellement : Germaine de Staël n'est pas une féministe mais une femme “impétueuse” dont on suit la vie sentimentale. Benjamin Constant est loin d'être le seul amant — son esprit de politicien libéral surtout la séduisait. Son grand amour ce fut Louis de Narbonne que la rumeur disait fils naturel de Louis XV ! En attendant d'épouser à 44 ans un jeune homme de 22 ans, de trois ans plus jeune que son gendre Victor de Broglie, l'époux d'Albertine.

• Erik Egnell. Une femme en politique: Germaine de Staël. Editions de Fallois, 2013, 415 pages.

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900, #LITTERATURE FRANÇAISE