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Psychiatre au service des armées, P. Clervoy cherche à comprendre comment se répand "l'épidémie du mal" en toute société, comment se déclenche "l'effet Lucifer". Disciple de Freud, il est convaincu que tout homme ordinaire peut devenir un bourreau car, à toutes époques et en toutes cultures, la cruauté est une constante de la nature humaine, "ubiquitaire et universelle". Lorsque les circonstances induisent "un décrochage du sens moral", l'individu "bascule" dans le mal par saturation de son propre jugement critique : cette "tache aveugle" peut atteindre la conscience de n'importe qui, même pourvu d'une bonne éducation et de solides valeurs morales. La soumission à l'autorité, l'influence d'un groupe expliquent ce surgissement du mal, souvent renforcé par "l'effet de lissage", le silence des témoins. P. Clervoy réunit de nombreux exemples de "bourreaux ordinaires" dans des scènes de guerre ou de lynchage.

Freud prétendait que tout homme porte en lui "un noyau archaïque de pulsions destructrices"; dès l'enfance il est un "pervers polymorphe". L'animal tue pour se nourrir ou se défendre, jamais par cruauté; à l'inverse l'homme parfois cède à sa pulsion de mort dont il peut tirer du plaisir. C'est le "malaise" de toute civilisation que de ne pouvoir toujours empêcher l'explosion collective des pulsions. Des psychologues américains —Milgram en 1960 et Zimbardo en 1970— ont fait jouer à des étudiants des jeux de rôles où certains étaient en position de chefs, les autres de détenus : les premiers, jouissant des pleins pouvoirs, ont dérapé dans la pire cruauté à l'encontre des seconds.

Subir l'autorité peut aussi transformer l'homme en bourreau : ainsi des soldats pratiquèrent la torture pendant la guerre d'Algérie, obéissant à "l'ordre de tuer", ils "faisaient leur travail". Le général Aussaresses écrit sans gêne que "ce que l'on fait en pensant accomplir son devoir on ne doit pas le regretter". Le dernier bourreau qui exécuta en France en 1977 la sentence mortelle en conçut certes après coup honte et culpabilité; pourtant son acte restait pour lui "juste et légitime". Le conditionnement mental, idéologique ou religieux engendre aussi l'effet Lucifer : selon l'historien Le Roy Ladurie, les tueries des catholiques lors de la nuit de la Saint Barthélémy représentaient une "symbolique purificatoire": on tue pour son dieu. En position d'autorité, l'homme ordinaire ne voit plus en l'autre, détenu ou prisonnier de guerre, son semblable : il le déshumanise et "l'effet de meute" efface toute empathie individuelle. Ce fut le cas à la prison d'Abou Ghraib où des soldats éduqués et instruits se sont livrés à tous les excès, certains de n'être pas identifiés.

La liesse partagée provoque aussi le basculement dans la cruauté, par effet Panurge: grandes furent l'allégresse et la barbarie de l'épuration : violences sur les "putains à boches", exécution des "collabos". Toute euphorie collective, positive ou négative, peut aveugler la conscience individuelle.

Comment combattre cet "effet Lucifer"? Selon Patrick Clervoy, les responsables militaires devraient "faire preuve de diligence et de sens éthique"; mais il concède qu'il est difficile de contenir les dérives des hommes en guerre! Il veut croire à l'efficacité des actions médiatiques, d'Amnesty International par exemple, pour accroître la prise de conscience de l'opinion publique.

Toutefois l'auteur n'envisage le décrochage moral que dans la violence de groupe. Est-ce le seul contexte déclencheur de l'effet Lucifer ? Un être humain seul peut devenir un bourreau, tel le tueur norvégien aux 77 victimes, ou ces parents qui battent à mort leur enfant. Si Freud a vu juste, point n'est besoin de conformisme grégaire pour basculer dans le mal!Pourtant, dans son "Plaidoyer pour l'altruisme" M. Ricard révèle que des recherches récentes ont prouvé l'altruisme naturel de tout enfant. Qui croire? Pirandello sans aucun doute :"A chacun sa vérité"!

Patrick CLERVOY. L'effet Lucifer . Des bourreaux ordinaires. CNRS Editions, 2013, 333 pages.

Patrick Clervoy : L'effet Lucifer
Tag(s) : #PSYCHOLOGIE, #HISTOIRE 1900 - 2000, #SCIENCES SOCIALES