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Dans ce roman magistral, Delphine Coulin aborde la guerre d'Afghanistan en imaginant l'aventure de deux copines de lycée qui se retrouvent sous l'uniforme, autrement dit soldates, l'une Martine est fille de militaire, mais pas sa copine Aurore. Une troisième jeune femme, Fanny l'infirmière, est également partie prenante de cette aventure que l'on aborde par la fin : après six mois de mission dans la vallée de la Kapisa près de Kaboul, les troupes du 3è RIMA de Vannes font escale à Chypre, dans un hôtel de luxe. Opération psychologique destinée à tenter d'évacuer leurs traumas avant de regagner la Bretagne.  « On les avait choisies parmi ceux qui n'avaient pas le choix, on les avait envoyées au combat, et on les ramenait au pays, blessées, traumatisées, après trois jours dans une station balnéaire, comme si la guerre n'était rien — un métier comme un autre. »

 

Martine s'engage parce qu'elle se retrouve veuve à dix-huit ans. En guise de voyage de noces elle a voulu un saut en parachute en couple : le parachute de son compagnon ne s'est pas ouvert... Pour la sortir de la dépression et du deuil, son père l'a convaincue de devenir soldate. Peu après, Aurore l'a imitée. “Voir du pays” c'était l'argument de l'armée d'autrefois pour susciter des vocations. Les soldates de Delphine Coulin ne se sont pas enrôlées pour ça! De l'Afghanistan elles ne verront rien, cloîtrées dans leur base. Elles ont voulu se lancer un défi et vaincre leur « peur de fille » — expression qui renvoie à leur adolescence bretonne et culmine à Chypre lors de l'escale du retour quand une soirée dérape dans l'addition de la chaleur, de l'alcool et des désirs sexuels refoulés. « Presque jusqu'à la fin, elles avaient cru qu'ils seraient plus forts qu'elles malgré leur caractère, malgré leur entraînement, malgré leur amitié. Leur peur de fille était revenue. Elles avaient réussi à avoir des vies d'hommes parce que c'était ce qu'elles voulaient, elles avaient cru se protéger des risques en devenant des soldates, mais cela n'avait servi qu'à voir la violence de près. »

Le thème final du roman est que l'expédition en Afghanistan est l'erreur d'une Europe bien dépassée. « [Aurore] a haï ceux qui les avaient forcées à accepter leurs guerres imbéciles, les militaires, les politiciens, leurs camarades de combat autant que leurs pères, les mollahs autant que les évêques, ceux qui les avaient poussées à se retrouver là en leur disant que c'était pour la bonne cause, une guerre juste, une vie qui avait du sens, leur sens, le sens de leurs intérêts, de leurs envies, tous ceux pour qui elles n'étaient qu'un morceau de chair. » À cette critique politique se greffent des récriminations matérielles dont je ne saurais dire si elles sont fondées : « Elles étaient les petits soldats du vingt et unième siècle, sans assez de munitions, avec des drones qu'on était obligés de lancer dans le sens du vent sinon ils ne marchaient pas, avec des hélicos Tigre, la fierté de la France, qui ne décollaient pas s'il faisait trop chaud. » La critique de la guerre est conjuguée à celle de l'Europe opulente, «  ce continent qui était comme une bourgeoise obèse, ridicule et tragique ». Plus loin : « ce n'était plus qu'un vieux continent malade, ruiné, farci d'ulcères et incapable de croire encore en quelque chose, de se battre pour ce qui en vaudrait la peine ». L'Europe est atteinte d' « un cancer généralisé qui couvait depuis des siècles ». L'argument des droits de l'homme est inopérant, c'est une greffe que la société afghane rejette.

Ce roman qui évoque la participation française à l'ISAF, suscite une comparaison avec celui de Paolo Giordano, “Le corps humain”. Bien que les Français et les Italiens se retrouvent dans des régions éloignées l'une de l'autre, les similitudes sont évidentes : deux récits abordés par la fin, des militaires à peu près reclus dans leur camp isolé et érigé en forteresse, des soldats qui communiquent par Internet avec des personnes en Europe, la médiocrité des relations avec la population afghane, et le drame — embuscade sanglante avec explosion de mine et mitraillage, un malaise au sein des soldats survivants, etc. Les différences ? Le regard de Giordano est sans doute plus objectif, plus froid ; celui de Delphine Coulin est plus chargé d'analyse psychologique — certains diront que son écriture est “féminine” mais je n'entrerai pas dans cette logique. La française donne surtout plus d'importance aux relations entre les trois amies, Fanny, Martine et Aurore, et insiste violemment sur la tension entre les sexes, tandis que l'auteur italien donne la priorité au personnage du médecin militaire, Egitto, et aux soucis familiaux des soldats. En somme ces deux ouvrages sont complémentaires mais contrairement à celui de Giordano le regard de la française critique l'intervention des Européens dans cette partie du monde ! « Elles s'étaient bien fait avoir. »

• Delphine COULIN. Voir du pays. Grasset, 2013, 266 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE