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Alejandro Bevilacqua a été trouvé mort tombé du balcon de l'appartement madrilène d'Alberto Manguel. C'était un dimanche matin. L'auteur d' “Une Histoire de la Lecture” s'était absenté pour participer à un colloque en France. Il avait prêté son logement à Bevilacqua que la renommée littéraire venait de frapper… à l'insu de son plein gré. C'était la fin des années soixante-dix : la “movida” régnait à Madrid et les exilés argentins y étaient légion.
 
Bien des années plus tard, un journaliste poitevin, Jean-Luc Terradillos, petit-fils de réfugié espagnol de 1939, a entrepris une enquête sur la vie et la mort de ce Bevilacqua qui aurait eu un ancêtre poitevin. « Mon intention était d'esquisser un portrait de cet homme mystérieux, en remontant jusqu'à ses origines, à La Rochelle, vers la fin du XIXe siècle, et en narrant la saga de la famille Guitton, de la fille Marieta, de la pénible traversée entre l'Europe et l'Amérique du Sud, la rencontre avec les Bevilacqua de province, pour terminer, quelques centaines de pages plus loin, sur la publication du chef-d'œuvre et la mort du faux écrivain. »
Le roman d'Alberto Manguel est habilement construit, donnant la parole successivement à des témoins, à commencer par lui-même, chacun disant sa part de vérité… ou de mensonge. Le chef-d'œuvre dont la publication semble avoir tout précipité porte comme titre “Éloge du mensonge” — aucun rapport avec le titre homonyme du roman de Patricia Melo — et quand Andrea l'a confié à un ami éditeur elle était persuadée que le manuscrit anonyme était de son amant, Alejandro Bevilacqua. Au cours du cocktail organisé pour lancer le roman, l'auteur présumé fausse compagnie à ses amis — « comme un animal traqué » — et va s'enfermer chez Manguel… où tous savent pouvoir le retrouver. Accident, suicide ou meurtre?
Alberto Manguel se met en scène lui-même et présente les années argentines d'Alejandro. Jeune orphelin il a été élevé par sa grand-mère. Amoureux déçu d'une montreuse de marionnettes, Loredana, puis marié à une opposante à la dictature, Graciela, il est incarcéré, brutalisé, et partage la cellule d'un certain Marcelino Olivares — une rencontre déterminante pour la suite de l'intrigue. Expulsé d'Argentine, Alejandro se retrouve à Madrid dans un milieu d'exilés — ou prétendus tels. Parmi eux, Tito Gorostiza cache bien son jeu. Est-il un « hippie des Andes » comme on le dit à l'association caritative Martin-Fierro que dirigent Quita et son amie Andrea ? Ou un amoureux de Graciela ? Ou un espion à la solde de la junte militaire ? Il n'y a pas que Bevilacqua qui fait s'interroger : Qui était-il vraiment ?
Bevilacqua était bel homme : « Quelques mèches de cheveux blancs lui donnaient un air aristocratique, le transformant en personnage que les filles de l'âge d'Andrea s'intéressant à la littérature latino-américaine assimilent à un Bioy Casares ou à un Carlos Fuentes à usage local ». Comme on l'attend d'un auteur érudit tel que Manguel, le milieu littéraire, les auteurs et les œuvres occupent donc une place importante ! Pour ajouter du sérieux et du poids à la personnalité de Bevilacqua, il cite la réaction d'un célèbre confrère : « Quand Vila-Matas a appris la mort de Bevilacqua, il m'a écrit pour me suggérer l'idée que le crime avait des mobiles intellectuels : “Quelle meilleure solution pour un pseudo-Bartleby, pour l'auteur d'un livre inexistant, que de faire de lui un auteur inexistant. Désormais, auteur et œuvre partagent tous deux la même étagère vide.”» L'association Martin-Fierro porte le nom d'un texte connu de Jorge Luis Borges dont Alberto Manguel fut un proche. À deux reprises il est question de “Nada” le roman de Carmen Laforet, mais on ne saura rien du contenu d' “Éloge du mensonge”.
L'auteur pratique l'autodérision avec merveille en se mettant en scène et en laissant ses personnages parler de lui : « Manguel est du genre à te montrer une orange et à te soutenir mordicus que c'est un œuf… Je t'assure que pour Manguel rien n'est vrai, à moins que ça ne soit écrit dans un livre. » Et Andrea continue ses (fausses) confidences à Terradillos : « Moi, faire du gringue à Manguel ? Sur ce terrain là il était totalement largué… » et puis : « À force d'imaginer, d'inventer des trucs qui n'existent pas, on doit avoir la cervelle qui se ramollit. » Vraiment ? On se demande finalement si les femmes aussi...
Alberto Manguel : Tous les hommes sont menteurs. Traduit par Alexandra Carrasco. Actes Sud, 2009, 199 pages.
Tag(s) : #ARGENTINE