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Vendredi 15 mai 2009
La quête du père est un thème tellement fréquent dans la littérature occidentale contemporaine qu'il faut y ajouter autre chose pour convaincre de devenir le lecteur de ce roman. Ce pourrait être la recherche de la mère, puisque le narrateur à été, dans ses jeunes années, abandonné en peu de temps par ses deux parents et recueilli par ses grands-parents. Ces derniers, aujourd'hui décédés, et particulièrement la figure du grand-père, le Dr Klein, provoquent aussi, et depuis longtemps, la curiosité du petit-fils.

Le narrateur, Carlos Orfila Klein, anime "la morgue", une émission de radio hebdomadaire où sont interviewés des gens âgés. Tout à son obsession de retrouver les traces du passé familial, il trouve parfois de l'aide grâce à son émission. Mais aussi des fausses pistes. Il ne s'ensuit pas une sorte de "Perdu de vue" dans un climat d'euphorie, mais au contraire une lente recherche dans une atmosphère tendue qui s'apparente à celle d'un thriller. En effet, l'action se passe dans une ville pratiquement en état de siège. Les attentats se multiplient. La flotte de l'Alliance croise au large. Les hélicoptères de la police patrouillent jour et nuit. Pourtant dans cette ville de bord de mer la vie mondaine continue, particulièrement l'animation des noctambules de la Zone 4.

Qui est ce "Messager d'Alger" ? Le titre s'explique par la figure mystérieuse de Jorge Baker, sorte de vieil antiquaire — mais c'est une "couverture" de sa véritable activité — qui a bien (trop bien ?) connu la mère et le grand-père du narrateur et comme eux, il est passé par l'Algérie encore coloniale. Dans son "Bazar Buenos Aires", de bien curieux objets titillent la curiosité du narrateur. Comme les œuvres de Modiano, mais avec une écriture très différente, toujours rapide et précise, le roman de J.C. Llop explore la mémoire des années de la Seconde guerre mondiale, en incluant la guerre d'Espagne et la collaboration profitable avec le IIIe Reich. Né aux Baléares en 1956, l'auteur est semble-t-il fasciné par le souvenir du franquisme. Il s'inscrit ainsi dans le courant de la littérature espagnole concerné par la période de la guerre civile et de ses lendemains (Trapiello, Marsé, Cercas…)

D'autres rencontres de personnages pittoresques, exotiques, d'autres confidences, permettent au narrateur de dessiner un portrait de ses parents dans leur période hippie, quand ils tenaient le bar "Aquarius"  Et le souvenir musical de cette époque est particulièrement abondant : the Animals, Lou Reed, Pink Floyd, etc. Outre la couverture trompeuse, on peut néanmoins regretter la brièveté de ce roman à la chute fort singulière, à la mesure du détour préhistorique de l'incipit. Finalement, la force de ce livre est faite de mystères suggérés, d'intrigues mal élucidées : la "vérité" n'en sort pas toute nue ; elle reste partiellement voilée, encore plus désirable. Que s'est-il vraiment passé derrière les volets désormais clos du 23, rue du Bosphore ? 

José Carlos LLOP
Le messager d'Alger
Traduit par Edmond Raillard
Editions Jacqueline Chambon, 2006, 184 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 11 mai 2009

• Thomas a fui Vicence après la mort de son père ; il a fui sa mère, il a fui ses soeurs. Il les déteste toutes. Il déteste le "Giornale di Vicenza"« difficile de faire pire » — et ses infos au ras des paquerettes. Il déteste l'Italie, sa langue qui s'américanise, ses élites politiques « à qui le sens de l'Etat a toujours fait défaut» et qui retournent leur veste. Thomas a fui Vicence pour s'installer près de Brême : la langue allemande au moins c'est du solide ; il l'admire. Son seul ami c'est Hennetmair : il lui apprend l'italien. Il est aussi devenu lecteur à l'université. Thomas a fui Vicence parce qu'il a été soupçonné d'avoir causé la mort de son neveu Filippo, le fils de Pinocchio, qu'il habituait à emprunter des sentiers dangereux en VTT. Un jour, en lisant le "Giornale di Vicenza" qu'il reçoit dans son exil volontaire, et dont il consulte régulièrement la chronique mortuaire, Thomas apprend la mort de Pinocchio : son cousin et ancien copain de jeu s'est tué lui aussi, en essayant une Ferrari Testarossa. Alors Thomas finit par se décider à prendre sa moto et retourner à Vicence, tant pour aller sur la tombe de Pinocchio, que sur les lieux où s'est tué Filippo en s'aventurant sous un pont dans ce passage dangereux où jadis, Pinocchio et lui jouaient à se faire peur. Quittant la banlieue de Brême, il laisse sur sa table un manuscrit : le Pont.

• L'intérêt porté par le narrateur à des propos critiques de Pasolini et aux textes de Thomas Bernhardt ne suffit pas à le transformer en un sujet brillant et cultivé. Ses propos trahissent une réflexion assez primaire, pour ne pas dire une sottise persistante consistant à cracher sur tout. Son voisin Hennetmair, pour sa part, dénonce l'effondrement de l'allemand ; il consacre ses loisirs à militer dans une association dressée contre « l'américanisation de notre langue et de notre culture ». Thomas n'en connaît pas de semblable en Italie, preuve que son pays est dans un état d'effondrement beaucoup plus avancé. Le passé s'y effondre dans le présent :  on voit assez vite que la formule est le leitmotiv de cette confession rugueuse et souvent lourdingue. Evidemment, certains passages peuvent aussi être jugés burlesques.


« Je me rendais au moins une fois par semaine dans la plus grande librairie de la ville, (…) et j'y restais des heures, à feuilleter les prétendues nouveautés, italiennes et étrangères. Je les trouvais toutes également répugnantes. (…) Alors je changeais de rayon, je me déplaçais vers la philosophie et les prétendues sciences humaines, et là aussi je jetais un coup d'œil à la table des nouveautés, mais le résultat était le même. Que faire d'autre, sinon chercher refuge parmi les prétendus classiques ? Mais le problème était manifestement ailleurs (…) Restaient alors le rayon des livres scolaires et celui des prétendus livres d'art (…) Des saucissons, me dis-je? Et je me rendis compte que la plus grande librairie de la ville était en réalité une charcuterie.»


• Burlesque ? Lourdingue ? A vous de choisir. Vous n'échapperez pas à ses récriminations incessantes contre la famille, le père, et plus encore la mère, les sœurs Margherita et Cinzia, toutes trois animées de noires intentions : le contraindre à coucher dans le salon dans un inconfortable divan et à ne pas toucher aux vitrines, le pousser dans un buisson de roses alors qu'il était bambin, le pousser plus tard vers des études professionnelles,  pour le pousser à prendre la direction de la PME familiale… Naturellement la maison familiale est pleine d'objets absurdes et répugnants, d'horribles lustres, etc. Difficile de ne pas finir par voir dans ce narrateur un ours de premier ordre, et la sympathie qu'on pouvait avoir pour le personnage jusqu'au milieu du récit s'évapore ensuite au fil de la lecture. Pourtant il l'avait écrit dès le prologue : « je ne suis qu'un vautour débile.» Il accuse sa mère, presque impotente, d'être devenu esclave des médicaments, mais en quittant Bremerhaven il a bien fait attention à se munir de ses propres « Lexomil, Cipralex, Nimésulide, Flixotide, Solmucol…»

Vitaliano TREVISAN
Le pont. Un effondrement

Traduit par Vincent Raynaud

Gallimard, Du monde entier, 2009, 184 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Samedi 9 mai 2009

Prenez un vieux gringo, c'est-à-dire un yankee qui franchit le Rio Grande, autrement dit le Rio Bravo, faites-lui rencontrer dans le Mexique de 1913 un général révolutionnaire auto-proclamé, entouré de quelques figures pittoresques des deux sexes, ajouter une jeune gringa, c'est-à-dire une compatriote, belle, rusée et passionnée. Brassez le tout. Laissez lever la pâte jusqu'à environ 200 pages car au-delà ces tacos seraient trop lourds à ingurgiter. Voilà le roman prêt à savourer. On peut même en réaliser une version hollywoodienne avec Gregory Peck et Jane Fonda.

• Pourquoi ce vieux gringo ? L'auteur a eu la réjouissante idée de chercher à compléter ce que nous savons de la biographie d'Ambrose Bierce. L'écrivain-aventurier avait participé jeune homme à la Guerre de Sécession, puis il avait eu une carrière de journaliste, d'abord au San Francisco Chronicle, puis dans le groupe de W. R. Hearst, en même temps que de nouvelliste, tout en restant surtout connu pour son "Dictionnaire du Diable", recueil de près de mille aphorismes. Après la mort de ses deux fils, Bierce alla à 71 ans, tenter de rejoindre l'armée de Pancho Villa, l'homme qui s'en prenait aux intérêts mexicains de W.R. Hearst
, le patron de presse avec qui il avait finalement rompu. On suppose généralement qu'il est mort au Mexique en 1914.

• L'écrivain mexicain imagine que le vieux gringo, chevauchant sa jument blanche, est venu au Mexique à la fois pour lire enfin “Don Quichotte“ et pour rechercher la mort de manière plus originale que s'il était resté aux Etats-Unis. Le Mexique est en révolution depuis 1910 et il en a résulté une impitoyable guerre civile. Mais le vieux gringo ne manifeste pas un intérêt très poussé pour les soubresauts du Mexique en révolution. Ce n'est pas Pancho Villa qu'il rencontre, mais un général qui lui est subordonné, Tomas Arroyo, un bâtard et métisse qui s'est emparé d'une vaste hacienda – partiellement incendiée où subiste une galerie des glaces  – et d'un train privé appartenant aux  mêmes richissimes Miranda. Ceux-ci ont fui après avoir inutilement recruté à Washington une enseignante pour apprendre l'anglais à leurs enfants. Orpheline d'un père officier tué durant la campagne de Cuba à moins qu'il n'y soit resté pour les beaux yeux d'une Cubaine, l'institutrice Harriet Winslow s'éloigne aussi d'un fiancé emprisonné pour détournement de fonds. L'essentiel du roman repose sur le jeu psychologique des personnages qui composent ce trio. Le vieux gringo voit en Harriet à la fois sa fille et sa femme. Il suscite donc la jalousie de Tomas Arroyo. Harriet cherche à séduire le bouillant Tomas autant qu'elle est séduite par lui. Le chef rebelle voit enfin en la personne de ce gringo qui sait faire la guerre un homme trop courageux, alors que lui-même n'hésite pas à tirer dans le dos d'un officier fédéral fait prisonnier. L'évolution des relations entre ces trois personnes n'épuise cependant pas l'intérêt du livre.

     
   La version cinématographique (Luis Puenzo) en 1989. Gregory Peck ne ressemble-t-il pas à Carlos Fuentes ?
 
 Comme l'affiche du film, cette couverture insiste sur l'imagerie des combats révolutionnaires.

• Lors de nombreux et riches dialogues, les personnages divulguent progressivement leur passé. Celui de Tomas Arroyo est particulièrement tourmenté. Sa première compagne, “la femme à la face de lune enveloppée dans son rebozo bleu“, se souvient pour Harriet de leur rencontre au début de la guerre, quand surgit dans son histoire un voleur de bétail et redresseur de tort : Doroteo Arango qui deviendra bientôt le célèbre Pancho Villa. Son vrai père est l'haciendero Miranda, un homme qui a connu une fin atroce dans le Yucatan après avoir violé une fille de ferme. Quant à lui, Tomas, il tarde à rejoindre le gros des troupes de Pancho Villa, plus loin vers le Sud. Mais on ne dira rien de la façon dont Pancho Villa et le vieux gringo finiront pas se rencontrer. Ni de la manière dont Harriet compensera, avec l'aide des journalistes américains, la perte de son père biologique.

• Dans ce court roman d'aventures et de passions qui se rejoignent en mêlant passé et présent, l'opposition culturelle entre yankees et chicanos est toujours à considérer pour saisir la psychologie des personnages et leurs réactions. « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis.» Ainsi parlait avec justesse Porfirio Diaz, le vieux tyran que la révolution balaya.


Carlos FUENTES
Le vieux gringo

Traduit par Céline Zins
Gallimard, Du Monde Entier, 1986, 220 pages. Réédité en Folio.

• Tous ceux qui voudraient lire (en anglais) les œuvres d'Ambrose Bierce, doivent absolument se rendre sur ce site : The Ambrose Bierce Project.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Mercredi 6 mai 2009

C'est 1875 en revue et en 1876 en librairie que parut l'édition définitive de ce classique portugais. Sous-titré "Scènes de la vie dévote" le roman d'Eça de Queiroz est un livre engagé : libéral et anticlérical, l'auteur est inspiré par l'école naturaliste. Le rapprochement avec "La Faute de l'abbé Mouret" vient à l'esprit car l'œuvre de Zola fut également publiée en 1875. Cependant "le Crime du Padre Amaro" est complètement différent de son contemporain français, tant par le milieu décrit que par l'histoire qui s'y déroule.

 

• Issu d'un milieu modeste, le père Amaro Vieira est nommé par piston à Leiria, pour succéder au curé de la cathédrale, mort d'excès de table. Le romancier nous propose ainsi une galerie de portraits. D'abord les ecclésiastiques : des curés de campagne et de petites villes de province, assez âgés pour la plupart, au milieu desquels tranche Amaro, à peine sorti du séminaire et bien bel homme. Autour de ces ecclésiastiques, gravite un groupe de parentes dévotes et collectionneuses de bondieuseries. Tous ne mènent pas une vie exemplaire : le chanoine Campos, par ailleurs propriétaire foncier et fier de son vin, vit une « longue liaison avec  Augusta Caminha, qu'on appelait la São Joaneira, parce qu'elle était originaire de São João de Foz.» A peine arrivé à Leiria, le bel Amaro, piloté par le chanoine et installé par ses soins  comme locataire chez la São Joaneira, devient rapidement et secrètement l'amoureux de sa fille. La belle Amélia, si douée pour le piano et le chant, attire les regards et les convoitises.

• En arrière-plan de ce milieu clérical, le roman donne un aperçu de la société portugaise vers 1870, encore politiquement dominée par l'aristocratie et économiquement par des campagnes arriérées. Les idées nouvelles sont exprimées par le médecin, le docteur Gouveia, voire par João Eduardo le clerc de notaire secrètement libre-penseur, tandis que les idées les plus conservatrices ne manquent pas de défenseurs. Ainsi le chemin de fer est-il encore l'objet de méfiances populaires. Eça de Queiroz n'a aucun mal à nous montrer comment l'Eglise règne sur les âmes simples persuadées d'être menacées de l'Enfer pour d'innombrables péchés. Sur cette société archaïque, le pouvoir de l'Eglise est étendu, immense, malgré la loi sur la liberté de la presse qui permet d'égratiner le clergé local par l'entremise d'un pamphlet anonyme paru dans "La Voix du District" du Dr Godinho.

• Combien de temps João Eduardo pourra-t-il cacher ses opinions "avancées" au cercle clérical qu'il fréquente pour rencontrer la belle Amélia ? Comment et jusqu'à quand le bel Amaro pourra-t-il concilier sa prêtrise avec ses rendez-vous galants en compagnie d'Amélia, dont la marraine est la soeur du chantre Dias ? Et si jamais Amélia était enceinte du curé ? Toutes ces questions qui poussent certains à sourire — ne faites pas mine de vous cacher, je vous vois — pourraient bien aboutir à plus de drame que de comédie. Ainsi, en conservant le célibat des prêtres, l'Église catholique a-t-elle fait plus pour la santé du roman moderne que toutes les Églises protestantes...

José Maria de EÇA DE QUEIROZ
Le Crime du Padre Amaro

Traduit par Jean Girodon
Editions de La Différence, 1985, 457 pages. Réédité en poche, coll. Minos.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Mercredi 29 avril 2009

En 2008, à la demande de Valérie Pécresse, le sociologue Michel Wieviorka a piloté une vaste enquête sur la diversité en France. Il ressort que le sens même du mot "diversité" reste très imprécis et euphémise souvent toutes les formes de différences : de nationalité, culture religion, aspect physique... Comment vivre ensemble avec elles? Juridiquement, quels droits culturels doivent être officiellement reconnus? En fait ce terme place le débat sur deux axes opposés et indissociables : la lutte des "minorités visibles" pour la reconnaissance de leur spécificité identitaire et culturelle ; et celle contre les discriminations dont sont souvent victimes ces mêmes minorités.

On accepte difficilement la diversité en France en raison des mentalités et de l'idéal républicain. La xénophobie demeure, même si le racisme a changé de forme, on considère encore les autres cultures comme réfractaires aux valeurs de la société française, donc comme une menace pour la culture nationale. Dans les esprits persiste l'arrogance de la France coloniale qui se croit toujours le centre du monde, cultive son "exception française" et affiche un antiaméricanisme systématique. La réticence de l'opinion à la diversité tient à cette prégnance de l'identité nationale, mais aussi au poids de l'idéal républicain. Selon M.Wieviorka, la première passion française c'est l'obsession égalitaire : on privilégie l'égalité de principe sur celles des chances. Or, donner également à tous — autant de moyens pour chaque élève —, ne compense pas les inégalités de départ et même, les entretient. Ainsi en France, la question sociale occulte totalement celle des diversités culturelles. Or, comment traiter le social séparément du culturel? Ce "républicanisme radical" entrave encore l'ouverture à la diversité ; elle fait cependant son chemin dans certains secteurs.

Dans le domaine économique, l'Oréal, par exemple, pratique le marketing ethnique, écoute les attentes de la femme noire, même si cette approche n'est pas morale mais mercantile. D'ailleurs, le groupe ne lance aucune publicité destinée à la femme maghrébine, minorité trop peu " visible" et donc peu rentable. La recherche médicale et pharmacologique s'intéresse elle aussi à la diversité, aux caractéristiques génétiques des populations et à leurs maladies spécifiques,  telle la drépanocytose sur le Continent Noir.

Dans l'enseignement, "Sciences Po" affiche sa détermination à prendre en compte la diversité des étudiants, tant culturelle que sociale. La réussite de son partenariat avec une cinquantaine de lycées "défavorisés" en est la preuve : à l'inscription," Sciences po" s'intéresse aux qualités personnelles, au potentiel, à la motivation de chaque candidat, et pas seulement à son niveau scolaire. Cette expérience innovante met en cause le modèle français républicain et constitue une révolution dans l'enseignement supérieur.

Pourtant, déplore Wieviorka, elle n'influence encore ni les grandes écoles, —dont la fermeture sociale et culturelle se renforce—, ni l'Université : la diversité n'est pas son enjeu principal, l'innovation y est mal vue, qui dévaloriserait les diplômes. Malgré des différences considérables entre les universités, la question sociale y prévaut sur la diversité culturelle. L'auteur dénonce le mauvais accueil souvent réservé aux professeurs et aux étudiants étrangers, la fréquence des discriminations visant les maghrébins, l'insuffisance des informations, rédigées d'ailleurs uniquement en français.

En France, l'Université à encore beaucoup à faire pour se moderniser et s'ouvrir à toutes formes de diversité : tisser des liens avec l'enseignement secondaire, organiser l'accompagnement de chaque étudiant et développer les partenariats internationaux : leur rareté entrave la formation des étudiants français à la diversité du monde.

Même si le terme “diversité” reste discutable, il permet de contester la supériorité du seul modèle républicain et d'un unique système de valeurs ; d'éviter le traitement uniformisant de tous et de promouvoir de nouveaux droits pour les membres des minorités. Mais,  le sociologue y insiste, il faut "se garder de mêler" les deux directions que recouvre ce mot :
-1-permettre que soient satisfaites les revendications culturelles des minorités.
-2-réduire les discriminations dont elles pâtissent.

  Lu et chroniqué par Kate  
Michel WIEVORKA
La Diversité

Rapport à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
Robert Laffont, 2008, 229 pages


Par Mapero - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Lundi 27 avril 2009

• Ce que nous raconte l'auteur vénitien vaut autant par ses personnages pittoresques que par le double fil du récit, mené alternativement dans la seconde décennie du XIXe siècle et dans une période récente mais imprécise du XXe siècle. En effet, le livre des aventures de Jacob Flint est découvert par l'éditeur vénitien Schultz, sur une vieille armoire où il était à l'abandon, sans titre ni nom d'auteur. Comme dans le "Manuscrit trouvé à Saragosse", les histoires s'emboîtent et additionnent des aventures libertines à des épisodes picaresques et inattendus. Vous allez donc lire ce vieux bouquin avec Schultz, connaître ses commentaires et assister à ses réactions.

• Le récit ancien commence en Angleterre après Waterloo. Dans le rôle du jeune séducteur, Jacob Flint doit quitter son village après avoir tué en duel Jeremy Trentham, le mari de la blonde et pulpeuse Rosalynd. Réfugié à Londres, il y rencontre de louches personnages engagés dans l'import-export, je veux dire la contrebande avec le continent. L'un, Viruela, exporte le whisky vers la France. L'autre, Fielding, en importe des parfums. Veuve de l'acteur vénitien Binelli, Nina, l'aguichante et nymphomane tenancière d'une auberge, supporte seule la puanteur de ce Fielding. Lui-même roi de la pègre londonienne, il s'entoure d'une horde de "métaphores", espèces de gros rats issus des caves humides et qui semblent n'obéir qu'à lui seul. Quand il est invité à jouer de la musique dans cette taverne à la réputation sulfureuse, la rencontre de Jacob Flint avec Nina l'allumeuse produit un effet immédiat : celui de l'enflammer en plus de lui remémorer le poème de William Blake («Tiger, Tiger burning bright…»)


 «  La Taverne du doge Loredan … avait été la tombe de nombreuses personnes parmi lesquelles un officier des dragons, un chirurgien, un avocat de Burton Lane, un abbé italien joueur de flûte qui, à tort ou à raison, s'étaient épris de Nina. À des époques différentes, mais chacun de la même façon mystérieuse, ils avaient tous disparu sans laisser de traces, ils n'avaient jamais été retrouvés ni vivants ni morts. Bien qu'il n'y eût point de preuves il était certain que c'était Fielding qui les avait fait disparaître.»


Entre Jacob Flint et Fielding une rivalité noire et fatale est inévitable. Pour s'en débarrasser, la veuve de l'acteur vénitien vend son auberge et s'enfuit vers son pays natal, ouvrant aussi la voie à la compétition entre ses deux amants anglais. Nous tairons bien sûr la fin de l'histoire riche de nombreux rebondissements.

• Bien avant d'en arriver là, Schultz a le sentiment que ce vieux texte entre dans sa réalité, qu'il évoque sa rencontre avec la belle Enrichetta jadis venue partager quelques années de sa vie à Venise. Comme Varuela, il a abandonné la marine marchande pour rester avec elle. Et son sculpteur de père en a fait une femme de cire revêtue du manteau de poil de chameau qu'elle portait lors de leur rencontre dans un train d'Europe centrale, nouvelle "Madonne des sleepings" de Maurice Dekobra que Zulma vient de republier. L'éditeur Schultz, descendant d'imprimeurs venus de Vienne après 1815, avance dans la lecture en compagnie de Paso Doble, son caustique alter ego et colocataire. Ensemble ils constatent que le palazzolo vénitien où dit-on Nina s'était installée ressemble fort à celui qu'ils habitent près d'un campo qu'on dirait peint par Chirico.


• Mais quand le vieux grimoire présente des pages blanches, l'éditeur rêve d'en combler les lagunes, non les lacunes, excusez-moi, avec ses inventions dignes des romans légers qu'il aimerait bien publier et ajouter à son catalogue qui contient déjà une "Histoire des lupanars vénitiens". Son père s'en mêle aussi ; il lui raconte au téléphone l'histoire d'un certain Scarpa qui importe en Argentine des chaussures italiennes, car les jeux de mots ne font pas peur à l'auteur. Au fil des pages, Alberto Ongaro multiplie effectivement clins d'œil et facéties. Les fabricants d'eau de toilette, en affaires avec Fielding, s'appellent Vittell. Sur l'épaule du capitaine Varuela, un perroquet impertinent redemande sans se fatiguer : « Eh, toi, tu connais Molly Jackson ? » Le dernier amant de Nina paraît sortir d'un tableau de la collection de William Beckford, lui même auteur d'un voyage à Venise réédité chez José Corti. Faut-il enfin préciser que la taverne porte le nom du doge Loredan que l'on connaît le plus souvent par le tableau de Giovanni Bellini ?

• À la lecture, cette étonnante "Taverne du doge Loredan" —initialement publiée en 1980 — nous charme par son climat culturel exubérant, évocateur de Venise, du roman anglais du XVIIIe siècle, et de bien d'autres plaisirs. Seules, les toutes dernières pages, où les deux époques se mélangent, suscitent à mon avis quelques réserves, tant au nom de la vraisemblance que de l'intérêt romanesque. Du même auteur, c'est sans hésiter qu'il faut (re)lire également "La Partita" pour rester ainsi dans la magie de Venise.



Alberto ONGARO
La Taverne du doge Loredan

Traduit de l'italien par J. Malherbe-Galy et J.L. Nardone
Anacharsis, 2007, et Livre de poche, 2009, 346 pages.

 

 

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Mardi 21 avril 2009

Un riche homme d'affaires mexicain se meurt, au milieu des siens, dans les années 1950. De chapitre en chapitre, sa mémoire et sa conscience sont progressivement atteintes, jusqu'à l'issue fatale. De chapitre en chapitre, l'auteur parcourt la vie d'Artemio Cruz, en évitant absolument le récit chronologique et continu propre à une biographie classique. Les moments choisis ménagent ainsi d'énormes vides dans la vie d'Artemio Cruz. Ce sont donc des moments privilégiés qui sont donnés à lire ; et par ce moyen l'écrivain se propose d'empêcher toute monotonie de lecture et tout ennui du lecteur.

Dans cette biographie on navigue comme dans un archipel, d'île en île, c'est-à-dire de femme en femme, car les affaires —agriculture, mine, industrie, édition, immobilier, etc— qui assurèrent la fortune d'Artemio, fils bâtard d'un propriétaire foncier qui l'a abandonné, ne forment pas l'essentiel du récit. Les seuls épisodes essentiels de son ascension correspondent à des épisodes de la guerre civile, opposant les forces fédérales de Carranza à celles de l'armée du Nord de Pancho Villa. Dans cette guerre, Artemio devenu officier, a rencontré Gonzalo, un jeune homme qui avant d'être fusillé lui recommande d'aller visiter sa famille, et particulièrement sa soeur, Catalina Bernal, fille d'un riche propriétaire d'hacienda.

Si dans certains livres on est amené à regretter l'existence d'une quatrième de couverture, dans celui-ci c'est un résumé préliminaire de deux pages, racontant de manière chronologique la vie d'Artemio Cruz qui peut gâcher la lecture avant qu'elle ne commence ! Aussi est-il préférable d'aller directement à la page 13. De même, dans ce roman qui est organisé par chapitres datés, il est regrettable qu'aucune table des chapitres ne vienne aider à une lecture non linéaire du roman, ou aider simplement à s'y retrouver. Voici donc comment les chapitres sont titrés et paginés :

Incipit non daté : Artemio rentre en avion à Mexico le 9 avril 1959 et tombe gravement malade.
Page 25 : «1941 : 6 juillet » — Sa fille Teresa va épouser Gerardo.
Page 48 : «1919 : 20 mai » — Artemio épouse Catalina.
Page 81 : «1913 : 4 décembre » — Guerre civile et mort de Regina.
Page 119 : «1924 : 3 juin » — Avec Catalina enceinte de Teresa.
Page 160 : «1927 : 23 novembre » — Artemio député proche du pouvoir.
Page 188 : «1947 : 11 septembre » — Vacances à Acapulco avec la jeune Lilia
Page 216 : «1915 : 22 octobre » — Tandis que Gonzalo Bernal est fusillé, Artemio tue en duel le colonel Zagal.
Page 266 : «1934 : 12 août » — Avec Laura à Paris
Page 289 : «1939 : 3 février » — Son fils Lorenzo meurt en Espagne où il s'est battu du côté des Républicains.
Page 317 : «1955 : 31 décembre » — La dernière fête avec Lilia, loin de Catalina
• Page 355 : «1903 : 18 janvier » — Le jeune Artemio, qui est élevé par le mulâtre Lunero, tue accidentellement un parent. Evocation de son vrai père, Atanasio et des origines familiales mêlées aux conflits du XIXè s.
• Page 400 : «1889 : 9 avril » — La naissance d'Artemio qui porte le nom de sa mère Isabel Cruz, une maîtresse d'Atanasio.


On voit donc que d'une certaine façon le roman est construit comme un immense flash-back, ou plutôt une série de flash-back. Carlos Fuentes attache toujours beaucoup d'importance à l'aspect formel de ses fictions : on se souvient par exemple du "Siège de l'Aigle" comme d'un étonnant roman épistolaire. L'écriture, aussi, est adaptée à ce kaléidoscope mémoriel, à ces va-et-vient entre le présent des souffrances et les étapes d'un destin largement hors du commun. Le souvenir de la jeune Regina, tuée par les soldats ennemis, est régulièrement répété, ainsi qu'une phrase où l'on évoque une rivière franchie à cheval lors de la guerre civile. Et à ce souvenir du bonheur puis du drame, arrive en contrepoint la recherche réitérée du testament par les héritières : Catalina, Teresa, Gloria.

On peut cependant se sentir agacé voire exaspéré par la recette abusive des points de suspension, des répétitions, de bouts de phrases sans signification claire, le tout étant sensé peindre les douleurs du corps et de l'esprit, les égarements de la raison. Au risque de devenir une logorrhée, un déluge verbal, une incontinence de mots susceptible de provoquer — et ce serait dommage — un abandon brutal de la lecture.

Carlos FUENTES
La mort d'Artemio Cruz

Traduit par Robert Marrast
Gallimard, 1966, réédition Folio, 2007, 400 pages.
(Roman publié initialement à Mexico en 1962).

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Dimanche 19 avril 2009
  Un auteur se penche sur son passé : dans un introduction que vous ne devriez pas lire, Thomas Pynchon commente ses cinq nouvelles écrites entre 1958 et 1964 et publiées séparément dans diverses revues. Il leur trouve tant de défauts que vous ne pouvez que croire en sa modestie à lui qui apprenait lentement. Mais si d'aventure il vous venait l'idée de lire ces histoires, attendez vous  quand même à quelques déconvenues. En fait l'auteur s'est assez bien jugé... La lecture du 3è des 5 textes est dispensable : ne perdez surtout pas votre temps avec « Entropie », totalement illisible et absconse. Pas grave : c'est le texte le plus court.

  On peut apprécier « Basses terres » où plusieurs personnages un peu pittoresques, comme Dennis qui fuit sa femme et son analyste mexicain, se retrouvent dans une décharge où vivent clandestinement des roms. « Sous la rose » avec ses airs d'OSS 117 au temps de la crise de Fachoda n'est pas sans un certain comique et ressemble à quelque BD avec espions à Alexandrie puis au Caire, avec poursuites en calèche et coups de feu. Et même avec  une victime qui n'est pas celle que le lecteur pouvait supposer.

La nouvelle qui ouvre le recueil, « Petite pluie », met en scène des bidasses que l'on envoie en Louisiane après le passage d'un ouragan dévastateur. L'un d'eux, Levine, est particulièrement tire-au-flanc. L'arrivée de Bouton d'or va opportunément sortir ces Messieurs de leur glandouille. Ce serait gentillet s'il n'y avait pas tous ces cadavres à repêcher dans les marécages. En prime, quelques airs de blues, de jazz et de country.

Le texte que j'ai préféré de beaucoup est « Intégration secrète » et pour plusieurs raisons. D'abord, l'auteur y gère ses personnages, de jeunes garçons, de façon magistrale. Autour de Grover le fort en thème, s'agitent Etienne, Tim, Hogan. La bande aime à se prendre pour un groupe de conspirateurs et à se replier sur son repaire au fond d'un domaine abandonné et peut être hanté que l'on parcourt en barque en compagnie d'un chien basset. Il y a aussi ce Carl Barrington qui est un jeune homme de couleur comme on disait et avec qui tous s'entendent très bien. Mais voilà qu'on apprend que les parents Barrington n'ont pas d'enfant ! Quant aux parents de Grover, de Tim, de Hogan et d'Etienne, leur conduite avec la famille Barrington n'est pas du tout correcte. Si les enfants sont plus ouverts que leurs parents, l'optimisme n'est pas un vain mot.

  Ce livre peut faire entrer à petits pas dans le monde de Pynchon avant d'oser entreprendre de plus grandes aventures. "La vente à la criée du lot 49" serait toutefois, à mon avis, une meilleure opération d'initiation à l'œuvre de l'homme invisible.

Thomas PYNCHON
L'homme qui apprenait lentement

Traduit par Michel Doury
Seuil, 1985 et "Points" 2007, 239 pages.





Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ANGLAISE & AMERICAINE
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Jeudi 16 avril 2009


• Dans cet essai, Fr.Jullien considère les transformations silencieuses, les signes de changement à l'oeuvre en tout domaine, de l'érosion des montagnes à la dégénérescence cellulaire et, que nous ne savons pas percevoir. Ainsi, lorsqu'ils saillent, veut-on y voir une rupture, tragique ou bienvenue, un signe du destin : alors que, cancer ou révolution, ce n'est que le résultat devenu évident d'un silencieux processus de mutation bien antérieur. L'hypermédiatisation l'érige alors  en “évènement”, distille de l'émotionnel que le spectateur aveuglé consomme et s'approprie,  opportune diversion dans la grise routine des jours. Or, insiste l'auteur, aucun changement, dans la nature ou en nous-mêmes, n'est une rupture imprévisible et irréversible ; pas plus qu'un heureux et définitif acquis! Car tout fluctue, à l'image de la succession des saisons ou de notre vieillissement, aboutissement naturel de l'érosion générale. De même, la crise actuelle encore se creuse ; mais déjà, à petit bruit, les forces qui l'ont induites se dissolvent ; d'autres se recomposent en une  configuration de “sortie de crise”.

• Pourquoi emprunter le détour par la pensée chinoise? — Pour ouvrir notre regard et élargir notre intelligibilité du monde. Car c'est la langue qui structure notre réflexion. Or, les langues européennes nous maintiennent dans une appréhension faussée de ce qui nous entoure car leur syntaxe disjoint, définit et classe: en genre, nombre, verbes et conjugaisons. Leur logique analytique nous mène à penser par catégories séparées. Or c'est l'inverse dans la nature : tous les éléments communiquent et s'influencent selon un incessant mouvement de mutation. La langue chinoise, elle, ne conjugue ni ne sépare : chaque idéogramme associe des signes dont le potentiel signifiant varie selon leurs rapports ; l'idéogramme même reste susceptible de diverses significations selon le contexte général du propos. L'opposition des deux systèmes linguistiques reflète celle des deux conceptions du monde. Depuis Aristote et Platon, le Christianisme ou Darwin, s'enseigne en  Occident une représentation ordonnée du monde ; entre une “origine” — bing-bang ou geste divin—, et une “fin” annoncée, —explosion planétaire ou Apocalypse—, court la flèche du Temps : comme si le monde et l'humanité avaient une direction, et l'existence un sens. Aux commandes, le sujet-homme, cartésien “maître et possesseur de la nature”, agit au nom de grands idéaux, de buts déterminés et lointains, que le progrès permettra censément d'atteindre, quoi qu'il en coûte. Fondé sur l'abstraction, ce mode de pensée nous éloigne de ce qui nous est proche, et où nous sommes impliqués.

• A l'inverse, l'appréhension chinoise du monde reste très pragmatique ; à l'inverse de la rationalité grecque, l'esprit du sage chinois ne domine pas le monde dont il est un composant ; il n'a recours à aucun dieu ni mythe originel : tout est immanence et impermanence, tout se régénère sans cesse selon l'équilibre bipolaire du Yin —énergie négative—, et du Yang, positif. Ces forces opposées, mais indissociables et complémentaires, fondent le processus cosmique : c'est parce qu'il ne cesse de se transformer que le monde dure ; ainsi de l'homme.

• Fr. Jullien nous invite à plus de vigilance et d'anticipation : en pratiquant la prise de recul, on peut déceler dans une situation apparemment positive une tendance négative, l'infléchir à temps et induire l'évolution de la situation vers le résultat attendu.
   
Ainsi de l'amour, quand se glisse un silence entre les partenaires, symptôme d'une mutation à l'oeuvre qui lentement se creuse et induit la séparation... Ainsi de toute rétractation de l'énergie vitale : on n'ose plus, on ne s'investit plus dans un projet. Selon l'essayiste, éduquer notre regard peut, en améliorant notre adaptabilité, modifier notre manière de concevoir notre devenir, et y aider autrui.
    
Ainsi du 11 Septembre : ce basculement du monde résulte d'une "maturation silencieuse" de forces négatives restée inaperçue. Après la chute du Mur, celles-ci n'ayant plus de cible visible, se sont occultées et silencieusement diffusées en terrorisme.
   
Ainsi de l'expansion des Chinois dans le monde, selon la stratégie en réseaux enveloppants du jeu de Go, inverse de celle, frontale, du jeu d'échecs ; de même celle du bon politique, tel, pour l'auteur, Fr. Mitterrand entre 1986 et 88 : celui qui sait faire mûrir les conditions favorables pour épuiser son adversaire, ou pour que ses concitoyens récoltent de bons fruits : sans bruit, ni réactivité directe à l'événement médiatique.

A la différence de ses précédents ouvrages, Fr. Jullien ancre celui-ci dans l'actualité récente. Sa suggestion y gagne en force persuasive: “l'art de la maturation” la stratégie d'infléchissement d'une situation dans la discrétion et la durée, concerne autant la vie personnelle que sociale ou politique. Pour le sinologue, seul Montaigne, à l'inverse d'Aristote et Platon, savait percevoir et s'adapter à “la propension des choses”, titre d'un précédent essai de Fr.Jullien.  

• Lu et critiqué par Kate •
François JULLIEN
"Les transformations silencieuses"

Grasset, 2009, 197 pages


Par Mapero - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Lundi 13 avril 2009

Un petit bijou de roman picaresque sous couvert de récit militaire, plus drôle que réaliste, emprunté à la Révolution mexicaine, tel est ce mince roman que nous offre Guillermo Arriaga, également scénariste à succès ("Babel").

Pour l'essentiel il y a trois personnages. D'abord le licenciado Feliciano Velasco y Borbolla de la Fuente, issu d'une riche famille puisqu'il a fait des études de droit à Mexico. Ensuite Pancho Villa, le général de l'armée du Nord, une armée de paysans, qui descend sur Mexico pour imposer le pouvoir révolutionnaire. Enfin une guillotine, une vraie, et mieux qu'en France selon une des victimes amenées à en faire l'amère expérience. Ladite guillotine est démontable, confiée à un escadron ad hoc, et parfois transportée sur un wagon de chemin de fer de l'un des trains armés de Pancho Villa. Cette guillotine est même amenée triomphalement jusqu'au zocalo dans la capitale pour un dernier spectacle grandiose. Un truc auquel Trotsky n'allait même pas penser quelques années plus tard quand il serait le chef de guerre de Lénine…

Au fil des épisodes de cette guerre cruelle, Velasco se retrouve honoré et décoré, aussi bien que ravalé au rang d'aide cuistot. Tourné un jour en ridicule, il est à quelque temps de là un colonel victorieux qui parade aux côtés de Pancho Villa et d'Emiliano Zapata. Pour un homme de son milieu, Velasco s'est sans doute fourvoyé. Il n'avait qu'à ne pas présenter sa guillotine au chef révolutionnaire ! Il aurait ainsi évité d'avoir à raccourcir un ancien compagnon d'études universitaires. Et projeter de créer une entreprise pour construire et exporter des guillotines, était-ce réellement une idée profitable à l'heure où les Yankees achevaient le canal de Panama ? L'action se passe en 1914, faut-il le préciser.

Le comique de l'histoire naît, on l'a compris, de la confrontation de personnages issus de milieux différents, agissant selon des codes très opposés, comme dans ce passage où la bonne d'un aristocrate claque la porte au nez de Pancho Villa — lequel fait en retour tonner son canon ! Le comique de situation est permanent dans ce récit et il est littéralement impossible de s'ennuyer à sa lecture.

Guillermo ARRIAGA
L'escadron guillotine

Traduit de l'espagnol par François Gaudry
Phébus, 2004, et coll. Points, 170 pages.
Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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