Livre unique d'Harper Lee, couronné du prix Pulitzer en 1961, « Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur » est un roman très enraciné dans le Sud, et précisément le Sud de l'Alabama. Si tirer sur le "mockingbird" est un péché, le lecteur va comprendre qu'il se commet beaucoup de péchés dans ce comté de Maycomb — en réalité Monroeville — où l'auteure est née en 1926.
Inspiré par un fait divers de 1931, le récit est fondé sur une affaire judiciaire qui se dévoile très progressivement vers le milieu du roman. Un Noir, Tom Robinson, accusé de viol sur la personne de Mayella, une Blanche un peu simplette de 19 ans, fille d'un marginal violent, Bob Ewell — bref un mauvais sujet. Le procès va montrer qu'il n'y a pas eu viol. La prétendue victime et son père, peu instruits, sont déstabilisés lors des interrogatoires. Mais le jury composé de braves ruraux bien racistes estime néanmoins devoir condamner Tom à la peine capitale. Avant le procès en appel, celui-ci tente de s'évader alors que Bob Ewell en veut toujours à tout le monde — y compris à la famille de l'avocat de la défense.
Quel rapport, direz-vous, entre cette affaire et la narratrice ? C'est tout simple. Scout la narratrice, âgée de 8 à 10 ans dans le livre, un vrai garçon manqué, et son frère Jem de quatre ans son aîné, sont les enfants d'Atticus Finch, un avocat veuf, renommé et humaniste, par ailleurs élu à la Chambre des représentants de l'Alabama. Or, cet avocat a été commis d'office pour la défense de Tom Robinson, un pauvre type, mais un homme honnête selon Calpurnia, la bonne noire au service de la famille Finch. Scout et Jem découvrent ainsi les dessous de la société sudiste, encore marquée par le coton et l'esclavage et où les femmes n'ont pas le droit d'être juré.
En même temps, la jeunesse de la narratrice en salopette fait de «Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur» un attachant récit d'enfance, par lequel on est charmé dès les premières pages. Dès le début le mystère se tisse autour d'un mystérieux voisin, Arthur Ridley, dit Boo. Le jeu des enfants Finch va être de faire sortir Boo de chez lui. Ils n'y parviendront pas facilement ! Et quand il sortira, ce sera pour tirer Scout d'un bien mauvais pas. Enfin, sinon surtout, le récit est souvent drôle et même jubilatoire avant de verser dans le drame. Une sacrée gamine cette Scout !
Harper LEE
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur
De Fallois, 2005 (Livre de Poche), 445 pages
PPPPP
Pour ce quatrième long métrage filmé en 2006, le réalisateur Reha Erdem nous invite dans un village turc, proche de la mer Égée, mais relativement à l'écart de la modernité citadine, comme nous nous en apercevons en découvrant la vie quotidienne de quelques familles et en pénétrant dans leur intimité domestique.
Omer en familleLes personnages principaux sont trois pré-ados qui supportent mal le poids des traditions et de l'autorité masculine. Yakup et sa cousine Yildiz ont des pères soumis à un aïeul autoritaire et injuste. Omer, fils aîné de l'imam, le déteste parce qu'il représente plus que d'autres la tradition. Il envisage de gaieté de cœur sa disparition, quitte à la provoquer en trafiquant ses médicaments, à recourir aux scorpions, ou à le pousser dans le vide du haut d'une falaise. De leur côté, Yakup et Yildiz admirent l'institutrice, moderne, élégante et libre de liens familiaux sur place. À ces trois jeunes s'ajoute un jeune berger illettré, qu'Ahmet n'hésite pas à frapper brutalement pour avoir dérobé une poignée de pistaches, au point que le conseil de village doive le sermonner.
Yildiz sous les fleursUn film admirable à tous points de vue.
« Des temps et des vents »
Film turc de Reha Erdem
Sortie en France : 30 avril 2008, 107 min.
L'action démarre rue Cases-Nègres. À Petit-Morne, en Martinique, dans les années 1930, c'est une série de cabanes fragiles, refuge des ouvriers agricoles harassés par leur travail sur une plantation sucrière – on dit une habitation. Dans cette autobiographie, le romancier antillais nous livre un beau récit d'enfance, dans une langue très tenue, depuis les premières années vécues auprès de la grand-mère, m'man Tine, tandis que la mère, m'man Délia est domestique en ville. Au fil des souvenirs, se déroule devant nous le spectacle de la société pyramidale créole, depuis la masse des plus pauvres des descendants d'esclaves, jusqu'aux inaccessibles békés, les planteurs blancs, avec entre deux, tous les degrés du métissage. Dans cette société inégalitaire, l'école est l'un des moyens de promotion, celui auquel le petit José va s'accrocher, de la petite école jusqu'au lycée de Fort-de-France.
L'entrée à l'école est une séparation avec certains des premiers copains, avec qui se vivaient les chapardages. Il faut quitter la rue Cases-Nègres pour la Cour Fusil à Petit-Bourg, où
existe une école. De classe en classe, José cesse d'être un petit polisson et devient un rejeton digne de l'intérêt de sa grand-mère qui s'esquinte au sarclage de la canne. La classe du
certificat d'études est pilotée par un maître rigoureux, M. Roc, toujours tiré à quatre épingles, et symbole de la société urbaine et du progrès. L'entrée au lycée, grâce à une bourse et au
travail épuisant de m'man Délia, signifie pour le futur écrivain un nouveau déménagement, l'éloignement d'avec m'man Tine qui bientôt mourra, la découverte de la ville et de camarades différents,
puis l'installation dans le quartier chic, celui des villas et jardins de la Route Didier, où Délia travaille désormais chez un riche mulâtre.
L'autobiographie confronte le monde de la campagne et le monde de la ville, mais dans les deux cas, les maîtres sont les mêmes békés, qu'ils soient haïs par les ouvriers agricoles
des habitations, ou enviés par les domestiques de la ville. Les usages anciens, venus du temps de l'esclavage, perdurent : quelques pratiques et croyances magiques sont évoquées. Ainsi
l'éléphantiasis dont souffrait Mam'zelle Délice était « un cas de "quimboisement", un sort que jadis un galant dédaigné et blessé dans son orgueil avait jeté.» Dans ce village tranquille d'avant
l'éclairage public, « les soirs de clair de lune, c'était une manière de fête nocturne…» Quand arrive le samedi soir Assionis, le conteur et musicien, est invité sur les plantations avec sa femme
Ti-Louise qui y « danse le "bel air" comme une femme qui a vendu son âme au diable ». Dans ces mêmes années, l'île voit aussi l'intrusion des techniques des temps modernes : automobile, camion,
télégraphe, radio, vapeurs venus de France. Et l'on voit croître et s'étaler Fort-de-France, avec de nouveaux quartiers populaires. Les cases du quartier Sainte-Thérèse sont faites des caisses
qui contenaient les voitures importées. Tout un monde que José découvre les jours d'école buissonnière. Car l'auteur avoue qu'il n'a pas toujours aimé l'école ... !
Joseph ZOBEL
La Rue Cases-Nègres
Présence africaine, 1974 (rééd.2007), 311 pages.
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Dans ce roman autobiographique l'écrivain camerounais G.P. Effa dépasse l'évocation du passé du personnage narrateur, Osele, en partie son double. Il n'est que l'un de ces « enfants de la tradition », africains immigrés contraints d'envoyer leur salaire à leurs familles. L'originalité d'Osele, c'est de s'être rebellé contre cette obligation. Mais il n'ignore pas qu'il ne peut rompre ainsi avec la tradition qui l'a construit au plus profond de lui-même. Son récit se veut une prise de conscience distanciée de sa dépendance mais aussi un témoignage solidaire : Osele se fait le porte-parole de tous les Africains exilés en France.
• G.-P. Effa suit les normes du genre : la transformation de son personnage s'élabore dans l'alternance entre les réminiscences du passé africain et l'évocation du présent strasbourgeois. Camerounais d'ethnie fang, issu d'une lignée de féticheurs –des notables–, Osele est l'aîné d'une fratrie de trente-trois enfants. Éduqué au village puis placé chez les Pères, il a poursuivi en France des études d'ingénieur. Passée la quarantaine, marié, deux enfants, son épouse française le chasse car il envoie la plus grande partie de son salaire en Afrique et néglige les besoins de son foyer mixte. Suivent deux années éprouvantes : réfugié dans un foyer Sonacotra, Osele perd son emploi et contracte le paludisme. Du fond de sa pauvreté et de sa souffrance intérieure, il décide de cesser d'envoyer des mandats : cette libération économique l'aide à se reconstruire en partie et à se rapprocher de ses enfants.
• La tradition dont parle Effa c'est le contexte culturel qui construit le mode de réflexion de l'enfant africain. Bercé tout petit par les contes des griots, imprégné de pensée magique –superstitions pour le lecteur européen–, familier des ossements mortuaires et du culte des ancêtres, Osele vit à la frontière entre réalité et surnaturel. Il se perçoit comme un élément de la nature, traversé par des forces cosmiques et telluriques, et ne développe aucune conscience individuelle. Il a appris à refouler ses émotions comme ses désirs, dans l'humilité et l'acceptation, a fortiori étant l'aîné. Tout son courage vise à donner, à se donner à sa famille, sans souci de lui-même, en particulier s'il est né, comme Osele, un mercredi, jour d'abondance et de générosité. Son nom même lui rappelle ce devoir : lorsqu'on l'a désigné, encore garçonnet, pour succéder au chef de tribu décédé, c'est lors de l'initiation rituelle qu'on l'a nommé Osele : l'Âne, celui qui «ne doit pas vivre pour lui mais pour tous les autres.» Ainsi, même émigré, la tradition dicte son comportement : Osele ingénieur avance «les yeux bandés» et «nourrit» les siens qui, sur le continent noir, n'ont ni ressources ni protection sociale. Son baptême, comme une seconde initiation, a renforcé l'obligation du don de soi à autrui ; cependant la parole chrétienne parlait de péché et de responsabilité personnelle de ses actes : des notions étrangères à la tradition. L'opposition des deux spiritualités, le drame de son divorce, toutes ses contradictions internes mènent Osele à la révolte. « L'Âne s'est détaché.» Le personnage découvre alors le bonheur de dire JE et d'envisager son avenir, ce qui n'a pas de sens dans la tradition. Il comprend qu'elle «lui a tout pris», que tous les «enfants» émigrés peinent à devenir des personnes fautes d'avoir pu élaborer leur individualité pour se construire autonomes, adultes. Mais Osele sait combien sa rébellion reste dérisoire. « Mon choix n'est pas libre » reconnaît-il. « Remplacer la tradition par la liberté est un leurre.» De fait, le déliement financier ne peut le libérer du contexte culturel, moral, spirituel qui le constitue. C'est pourquoi lorsque, à la dernière page le personnage narrateur jette l'écorce d'okoumé – symbole de l'esprit ancestral– transmise par sa grand-mère, ce n'est que le geste d'un enfant en colère…
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• Nous, enfants de la tradition se veut une œuvre littéraire par son style agréable et emprunte à
Miano, à Mabanckou et à quelques poètes du 19e siècle français. Mais ce roman vaut surtout par son sujet. G.-P. Effa aide à comprendre la situation psychologique douloureuse et dramatique de
ces émigrés africains à jamais écartelés, en eux-mêmes, entre deux cultures : «la machine à intégrer est bien cassée » regrette Osele. « Je resterai cet homme encombré de tradition.»
À notre modernité ivre de changement et d'éphémère, G.-P. Effa laisse à méditer : « Il ne faut pas oublier d'où tu viens. Même portée par le vent, une feuille finit toujours pas retomber par terre.»
Gaston-Paul EFFA
Nous, enfants de la tradition
Éd. Anne Carrière, 2008, 164 pages.
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Les choses telles qu'elles sont : ce sous-titre du roman de William Godwin exprime assez clairement son intention réaliste et de critique sociale radicale puisqu'un assassin échappe à la justice à cause de sa position sociale et de sa détermination. Ce roman d'aventures initialement publié en 1794 et aussitôt traduit en français n'est pas qu'une critique sociale. C'est aussi un roman noir, et un ancêtre du polar.
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À peine entré au service de l'aristocrate britannique Ferdinando Falkland, son jeune secrétaire Caleb Williams apprend de l'intendant Collins le passé flatteur de son employeur. De retour d'Italie, Falkland n'est-il pas devenu dans son comté l'incarnation du bien, lui qui éteint l'incendie d'un village et sauve Emilie des flammes ? Plus tard toutefois, Falkland ne put empêcher le sort tragique d'Emilie, la cousine de l'horrible Barnabas Tyrrel, l'autre notable du comté, qui avait toute l'opinion locale contre lui. Les deux hommes se détestaient avec application. Après une altercation provoquée par Tyrrel en état d'ébriété, celui-ci fut retrouvé assassiné. Un jury blanchit Falkland et les fermiers Hawkins père et fils furent envoyés à la potence. Mais Caleb Williams serait par la suite témoin des bizarreries du comportement de son maître au point de venir à douter de sa culpabilité. N'aurait-il pas trois morts sur la conscience ? Désormais la vie de Caleb Williams consiste à tenter d'échapper à ce maître qui lui a confessé son crime contre l'obligation de se taire et de rester à son service. Falkland va préserver par tous les moyens son auréole flatteuse. Quand Caleb s'enfuit du château, puis de la prison où la dénonciation mensongère du maître l'a conduit, la vie du jeune secrétaire n'est plus que celle d'un homme pourchassé par l'esprit de vengeance d'un maître tout-puissant. Jusqu'à quand l'innocence sera-t-elle victime du mensonge et de l'arbitraire ?
En cette époque où le roman noir était à la mode — la fille de Godwin, c'est Mary Shelley, l'auteur de "Frankenstein" — la noirceur pouvait se rencontrer
dans les cimetières, les ruines, les oubliettes ou les chapelles des châteaux hantés des "romans gothiques". Les landes, les nuits sans lune, il y a de quoi frissonner en suivant Caleb
Williams. Le narrateur rencontre la noirceur dans l'âme de Falkland, comme au fond des sinistres prisons anglaises (dénoncées au chapitre XXIII). À peine en est-il évadé que des voleurs
l'agressent, le blessent et puis… le recueillent — car la morale des marginaux l'emporte sur celle d'un aristocrate corrompu par l'ambition. Réfugiés dans des ruines au fond d'une forêt
sinistre, ces bandits sont nourris par une vieille femme qui passe pour sorcière aux yeux des paysans de la région, et leurs orgies bruyantes pour un carnaval de démons. Pour échapper à ses
poursuivants, le fugitif change d'apparences, le voici en mendiant, en juif, en bossu. Mais, romantisme oblige, la noirceur est davantage encore psychologique : les âmes noires des landlords,
mais aussi de ce Gines, expulsé du gang du capitaine Raymond, qui pour assouvir sa vengeance passe du rôle de bandit au rôle de flic, ou encore de ce fermier grossier qui kidnappe Emilie et
tente de la violer avec l'assentiment de l'infâme Tyrrel.
Ce roman d'aventures est bien un ancêtre du polar contemporain. La machination mise au point par Falkland est redoutable
: Caleb devenu un secrétaire trop curieux des secrets et des agissements de son maître se retrouve accusé par lui de lui avoir dérobé beaucoup d'argent et de bijoux. De quoi se retrouver en
prison alors que l'assassin reste en liberté puisque la police et la justice sont trompées. Sa fuite hors de Grande Bretagne est impossible : chasseurs de primes, les "privés" tout de noir vêtus
y veillent ainsi que Gines, le détective champion des filatures, qui a des agents dans tous les ports. Le fuyard se retrouve même accusé du "braquage" d'un convoi de fonds entre l'Écosse et
Londres. Et au cœur de la capitale comme au milieu du pays de Galles, il retrouve imprimées ses propres aventures criminelles ! La cavale de Caleb Williams finira-t-elle donc jamais ? Le
ressassement permanent de ses plans anti-Falkland, les retournements de situation, les caches et les déguisements successifs, tout concourt à faire vaciller sa raison. William Godwin est un roi
du suspense !
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Anarchiste, fils et petit-fils de pasteurs presbytériens, William Godwin avait rompu avec la "bonne société" anglaise et choisi
le parti du radicalisme. Son récit est à l'image de ces choix. Les personnages principaux de Godwin sont imperméables à toute transcendance et son héros est préoccupé de justice, thème de
son essai à succès publié en 1793. Les relations hommes-femmes sont très réduites : Emilie s'est éprise de Falkland, mais après son décès, il n'est plus question de relations amoureuses dans le
roman. Selon Michel Onfray, l'auteur était encore vierge quand il publia “les Aventures de Caleb Williams”.
Le roman parut en Angleterre en mai 1794 alors que le gouvernement de William Pitt, apeuré par les conséquences politiques et
sociales de la guerre avec la République jacobine, suspendait l'habeas corpus et faisait arrêter le leader radical Thomas Hardy. Avec ce roman à thèse, illustration de son essai sur la
justice en politique, William Godwin croyait faire sauter la société anglaise, or il la secoua sans doute moins que les vingt-deux ans de guerres qui commencèrent presque en même temps que le
livre parut. Toutefois la guerre n'empêcha pas une première traduction du roman en France dès 1794 et même une adaptation théâtrale où brilla Talma en 1797. D'autres traductions suivirent :
l'édition parue chez Henri Veyrier en 1979 reproduisait une traduction du XIXe siècle. En 1997 il reparut chez Phebus mais ce tirage est épuisé. Disponible en anglais chez Penguin Classics ou via
Google Books.
William GODWIN
Les aventures de Caleb Williams
Éditions Henri Veyrier, 1979, 329 pages.
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