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Mercredi 27 mai 2009

Pour donner suite à un colloque sur son œuvre à l'Université Complutense en juillet 1992, Carlos Fuentes a réuni dans cette "Géographie du roman" (Geografia de la novela) une série d'articles et de conférences portant sur le genre romanesque et seize de ses auteurs préférés du XXe siècle. «Lorsque j'ai commencé à publier des livres, en 1954, écrit-il, une phrase menaçante courait les rues : “Le roman est mort.”» — À vrai dire on se demandait également si l'on pouvait publier de la poésie après Auschwitz. — Alors que se tiennent à Lyon les “3è Assises internationales du roman”, nous sommes frappés par l'évidence inverse d'“un genre en bonne santé” notamment du fait de “l'augmentation du nombre de traductions” (cf. Le Monde des Livres, 22 mai 2009). Comme on s'y attend, Carlos Fuentes fait la part belle aux auteurs latino-américains dans cette collection d'articles d'inégal intérêt. Outre Jorge Luis Borges qui ouvre la sélection on rencontre Augusto Roa Bastos, Sergio Ramirez, Héctor Aguilar Camin, Tómas Eloy Martinez, Julián Rios, Juan Rulfo ainsi que la brésilienne Nélida Pinon. Le reste du monde est représenté par Juan Goytisolo, Jorge Semprun, Milan Kundera, György Konrád, Artur Lundkvist, Julian Barnes, Italo Calvino et Salman Rushdie.

« Le réalisme est une prison »

Au fil de ces textes, Carlos Fuentes ne limite pas nécessairement son sujet à un livre et à son auteur. Digressions et arguments aidant, on voit se confirmer la place éminente occupée dans le panthéon littéraire de l'écrivain mexicain par Cervantès et son don Quichotte. Avec lui le roman de chevalerie a été dynamité, comme plus tard le réalisme le sera après avoir triomphé au XIXe siècle. Aussi Carlos Fuentes critique-t-il le réalisme moderne — aseptisé et réducteur — auquel croit encore en 1927 E. M. Forster dans ses “Aspects du roman” alors qu'il a donné tout ce qu'il pouvait au XIXe siècle. En conséquence il fait à plusieurs reprises l'apologie de la littérature d'imagination, dont Laurence Sterne inventa avec “Tristram Shandy“ un modèle propre au domaine britannique. La littérature de l'Amérique espagnole, quant à elle, « a dû surmonter, pour exister, les obstacles du réalisme plat, du nationalisme commémoratif et de l'engagement dogmatique.» Ceci exclut logiquement une conception simpliste, objective, à la fois de l'histoire et de l'Histoire. « J'ai toujours conçu le roman comme un carrefour où se croisent le destin individuel et le destin historique des êtres humains : “La Mort d'Artemio Cruz” et “Le Vieux Gringo” obéissent notamment, à cette esthétique du croisement où aucune voix, aucune personne, aucun temps ne détient le monopole de la vérité ou la position privilégiée du discours.»

« Nous sommes tous périphériques »

Estimant que la “classe moyenne européenne éclairée” a cessé d'imposer son concept de nature humaine comme universalité, Carlos Fuentes reprend la formule d'une de ses compatriotes : l'écrivain n'a plus à se "proustituer". Plus concrètement, l'intérêt majeur de ce recueil est probablement de se laisser guider dans un périple latino-américain, particulièrement avec l'évocation de l'Argentine littéraire vécue dans sa jeunesse par un Fuentes attiré par le légendaire Borges jouant sur les temps et les espaces, par la revue “Sur” et Silvana Ocampo, puis par l'ami Julio Cortázar. Sans oublier Eva Duarte, l'Evita Peron mise en scène, vivante et morte par Tómas Eloy Martinez, dans son roman “Santa Evita“. On apprécie également au plus haut point la présentation qui est faite de “Moi, le Suprême”, l'œuvre majeure d'Augusto Roa Bastos — qui a quitté le Paraguay en 1947 pour un exil aussi long que le règne du dictateur Alfredo Stroessner — Roa Bastos donc, qui se consacra à «la vie du despote paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia, qui régna sur son pays au titre de “Dictateur Perpétuel” entre 1816 et 1840, année où il mourut à l'âge de soixante-quatorze ans.» C'est pour Fuentes l'occasion de rappeler l'importance du thème de la dictature dans la fiction imaginée au sud du Rio Bravo par Vargas Llosa, Garcia Marquez, Alejo Carpentier, ou encore Jose Donoso.

 

«L'utopie américaine, création du langage, s'est installée dans les mines et les haciendas, puis elle a déménagé dans les bourgs de misère, les agglomérations ouvrières et les cités en dérive. Avec elle, de la forêt à la favela, de la mine au bidonville, ont migré des multitudes de langues, européennes, indiennes, africaines, mulâtres, métisses.(…) Le roman latino-américain nous invite instamment à donner essor à tous ces langages, tous, à les libérer de l'habitude, de l'oubli ou du silence, à les transformer en métaphores dynamiques, qui incluent toutes nos formes verbales : impures, baroques, contradictoires, syncrétiques, polyculturelles…»


À l'approche de l'An 2000 Carlos Fuentes se réjouissait donc de la mondialisation littéraire : « Les nouvelles constellations qui composent la géographie du roman sont variées et mutantes. On peut les observer d'un point de vue linguistique. Le plus frappant est le domaine de langue anglaise. The Empire Writes Back : des anciennes colonies britanniques a surgi l'imagination romanesque qui redonne vigueur à la littérature insulaire. La sinueuse et surprenante variété du phénomène est évidente à sa simple énumération...» Et de mentionner Chinua Achebe et Ben Okri, Nadine Gordimer, Coetzee et Breytenbach, Anita Desai et V.S. Naipaul, Michael Ondatje ou bien Derek Walcott… Sans compter les auteurs étatsuniens auxquels l'auteur devait consacrer un autre ouvrage. Par cette ouverture internationale, cette “géographie”, Carlos Fuentes confirme bien qu'il est l'un des auteurs les plus caractéristiques de notre temps, tout en étant un représentant incontournable de la littérature du Mexique.

Carlos FUENTES
Géographie du roman

Traduit par Céline Zins
Gallimard, "Arcades", 1997, 233 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 25 mai 2009
Cioran, on ne le conseillerait déjà pas au lecteur guéri d'une grave dépression ! Mais lire "La Route" de Cormac McCarthy ce serait un traitement de choc, une thérapie radicale pour tout lecteur souffrant d'un excès irrépressible… d'optimisme. Même sans aller au bout des 250 pages, il risquerait d'en guérir définitivement. On comprend que le prix Pulitzer ait salué cette forte pharmacopée.

La 4è de couverture n'est pas de la publicité mensongère : «L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et un fils errent sur une route, poussant un Caddie ® rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre : des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité.»

Par bonheur — ? — il ne semble pas que ce soit le résultat d'une guerre nucléaire : les survivants n'ont pas de compteur Geiger ® dans leurs affaires et l'enfant né après l'apocalypse n'a pas de malformation, il n'a pas subi de transformation génétique. Voilà qui peut rassurer certains écologistes. Par bonheur encore, il ne semble pas non plus que la tragédie doive quoi que ce soit au réchauffement climatique, les côtes sont encore à la même place que sur les cartes routières quand le père et son fils atteignent le littoral ; et même : le climat de l'Amérique s'est rafraîchi puisque la poussière masque le soleil. Voilà qui va rassurer d'autres écologistes. L'un des immenses bonheurs vécus par le fils est de boire un Coca Cola ® trouvé dans au fond d'un supermarché en ruine mais pas encore pillé à 100%. Et pour le père c'était aussi un immense bonheur de l'offrir à son fils. Ainsi nous restons bien dans la civilisation américaine — même après la fin de l'histoire.

"La route" n'est pas un roman de science-fiction comme il s'en est tant écrit, même avec une dimension de critique sociale. Pas davantage de la politique-fiction puisqu'on ne sait à quelle cause humaine attribuer la catastrophe planétaire. En reprenant le thème de la route, l'auteur s'inscrit à l'évidence dans un courant abondant de la littérature américaine du XXe siècle. Mais par dessus tout, c'est un conte métaphysique et moral qui met en jeu le bien et le mal, le sens de la vie et de la mort. Il faut aussi faire très attention aux objets que le père et le fils trouvent dans les cendres et les décombres : un inutile canot de sauvetage et des fusées de détresse. Au bout de la route ils trouvent la mer — désormais infiniment grise — et les poissons morts entassés sur l'estran. No future.


Cormac McCarthy
La Route

Traduit par François Hirsch
Editions de l'Olivier,  2008, 251 pages (édition Points)



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ANGLAISE & AMERICAINE
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Dimanche 24 mai 2009

✺  Professeur d'esthétique à l'université de Strasbourg, D. Payot parvient à faire passer des analyses de grande qualité — convoquant W.Benjamin, Ponge et le cinéma européen des années '50 —, grâce à une vivante mise en situation. Le lecteur assiste aux cours que l'auteur dispensa à l'Université de Ouagadougou. On voit progresser la réflexion des étudiants africains à partir d'un documentaire réalisé par Resnais et Marker en 1953: "Les statues meurent aussi". La question du professeur encadre la démonstration de l'essayiste : cinquante ans après les guerres d'indépendances, les objets de l'art africain nous communiquent-ils encore un message? Dans son film, Resnais accuse le colonialisme d'avoir réduit au "silence" ces statues. Confisquées, déportées, juxtaposées dans nos musées, elles ne transmettent plus. Elevées au rang "d'objets d'art", elles subissent l'exposition aux regards, aux discours scientifiques et esthétiques. Toutefois les dernières répliques du film se veulent optimistes : ces objets suggèrent une promesse.

✺  Ni les étudiants africains ni les européens des 20°et 21°siècles ne peuvent entendre le message que véhiculaient ces statues dans leur monde. En se les appropriant, en rendant proche ce qui était éloigné, notre culture en a effacé l'altérité, l'essentielle différence. Nous les avons détournées de leurs fonctions. Une certaine conscience historique européenne fondée sur la domination rationnelle du monde nous mène à croire au progrès assuré dans le continuum du temps linéaire; et à considérer, à tort, que l'universalité n'est toujours que la parfaite similitude. Or, dans leur monde, ces statues ne répondent à aucun enjeu esthétique, ne peuvent souvent être vues que des initiés, ou portées au regard de tous seulement lors de fêtes dédiées.

Elles incarnent une représentation du monde comme un tout en perpétuel mouvement où chaque chose, chaque être vivant dépend de l'ensemble. La statue "tisse le monde", elle rappelle les liens fondamentaux entre les villageois et la savane, entre les hommes et les esprits des ancêtres, car la mort n'y est pas un univers séparé. Ces statues assurent la transmission — sens étymologique de la "tradition"— de la force vitale, moteur de ce monde où le néant n'existe pas.

Même si les pouvoirs sacrés de ces objets sont bien "morts" dans nos musées, ils nous tendent un reflet de notre modernité, elle aussi mortelle : "quand nous aurons disparu, déclare la voix du film, nos objets iront là où nous envoyons ceux des nègres : au musée". Et l'auteur d'ajouter : (...) "Memento mori".

Ces statues, volumes en trois dimensions, sollicitent de nous un autre regard car ce sont des allégories. Elles ne se réduisent pas aux matériaux qui les composent, ni à leur plastique ; pour qui ne subordonne pas l'ordre du monde à quelque Vérité universelle abstraite, elles transmettent une autre conception, non linéaire, du temps historique ; elles rappellent les "correspondances" — au sens baudelairien —, qui lient les hommes entre eux et les hommes au monde.

✺  En arrachant les objets africains à leur contexte culturel pour les glorifier comme "objets d'art", on les a bien assassinés. Mais cette mort historique n'empêche qu'ils restent des passeurs : le colonialisme n'a pas tout exterminé. En  Afrique aujourd'hui, malgré le Christianisme et l'Islam, ils continuent de faire sens dans des pratiques encore vivaces, ces objets sacrés qu'il ne faut pas confondre avec la production en série de fausses statues pour les touristes. A qui sait dépasser les préjugés qui mènent à croire que l'Afrique "n'est pas assez entrée dans l'histoire", les statues portent la promesse du rapprochement des hommes dans la seule véritable universalité : celle de la condition humaine faible et mortelle, partagée par tous : "il n'y a pas de rupture entre la civilisation africaine et la nôtre" conclut le film ; "Blancs ou Noirs, notre avenir est fait de cette promesse".

Lu et chroniqué par Kate
Daniel PAYOT
L'art africain entre silence et promesse

Circé, 2009, 158 pages.


Par Mapero - Publié dans : ARTS PLASTIQUES
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Jeudi 21 mai 2009

 

  « La Révolution mexicaine a été le premier grand mouvement populaire de notre siècle…» Quel bilan un romancier mexicain de trente ans pouvait-il en faire au milieu de ce XXe siècle ?


Limpide : kézako ?


« Dans la plus limpide région de l'air » Ce sont les derniers mots du texte. Avant la pollution industrielle et automobile du District Fédéral, sans doute. Mais le plus limpide roman, certainement pas. Ce livre touffu, premier roman publié en 1958 sous le titre "La región mas transparente", marque les véritables débuts de Carlos Fuentes qui n'atteindra pleinement la gloire qu'une vingtaine d'années plus tard avec "Terra Nostra" en obtenant la plus haute distinction littéraire d'Amérique latine, le prix Gallegos. Pour le dire assez brutalement, "la plus limpide région" est un livre qui flirte avec l'illisibilité à plusieurs reprises. Utilisant une technique que l'on retrouvera dans "La mort d'Artemio Cruz", l'auteur fait heureusement varier la typographie pour signaler en italique qu'un personnage plonge dans son passé, se souvient d'impressions qui étaient restées figées au fond de sa conscience. Italique ou pas, certains passages, à l'écriture très cumulative, requièrent du lecteur sinon un don de voyance, du moins une attention si soutenue, qu'elle va jusqu'à le priver du plaisir de lire. Mais ne faisons pas trop la fine bouche : en ces années d'immédiat après-guerre, il y eut en France aussi des auteurs tentés par l'expérimentation, et quel lecteur de Claude Simon (par exemple) peut affirmer sérieusement qu'aucun de ses livres n'est jamais tombé de ses mains ?


Revolución Mexicana


"La plus limpide région" ? C'est pratiquement impossible à résumer! Aussi faut-il saluer la table des chapitres (pages 539-540 de l'édition Folio) et plus encore l'existence d'un véritable fil d'Ariane constitué d'une chronologie parallèle des événements du roman et de l'histoire du Mexique, et d'une liste de 82 personnages (pages 19-29 de la même édition). Faute d'un résumé proprement dit, j'indiquerai simplement quelques pistes. L'action se passe de 1910 aux années 50 ; dans ce demi-siècle, le Mexique a connu la Révolution, plus d'une décennie de féroces guerres civiles, que suivit le pouvoir du P.R.I. presque jusqu'à nos jours. Le défi lancé par Fuentes n'est pas de suivre cette foule de personnages et leurs familles dans la tourmente des guerres civiles, mais de les faire vivre dans le Mexique des années 1950, un Mexique qui a reçu des réfugiés de l'Europe en guerre, un Mexique qui commence à se développer avec l'argent du pétrole et des investisseurs yankees — « Ici, nous sommes au pays de Cocagne, mon cher.» Les fils des héros de la Révolution et des guerres civiles s'aperçoivent que leur monde a bien changé, quand ils font fortune dans l'inégal développement du pays. Ou que leur monde n'a pas changé, quand ils s'aperçoivent qu'ils vivent toujours aussi mal. Leur interrogation se fait sous le regard des fils des aristocrates ruinés par la Révolution, de quelques intellectuels attirés par l'existentialisme et de quelques étrangers en quête de "dolce vita". Ainsi le capitalisme d'un pays émergent, comme on dit aujourd'hui, se heurte aux vieilles espérances de justice sociale que les conversations polémiques font parfois resurgir. « Je ne peux pas croire que le résultat concret de la Révolution mexicaine ait été la formation d'une nouvelle caste privilégiée, l'hégémonie économique des Etats-Unis et la paralysie de toute réforme interne » oppose l'idéaliste Manuel Zamacona au banquier Federico Robles qui est le représentant typique de cette "nouvelle classe" de cadres issus de la Révolution comme disait à la même époque le yougoslave Milovan Djilas.

Bien que peu romanesques, les discussions sur les mérites et les faiblesses de la Révolution font partie, à mon avis, des passages les plus piquants du roman. Comme dans un autre registre politique et une autre époque les jugements sur la Révolution française de Barbey d'Aurévilly.

« — On peut nous critiquer tant que l'on voudra, Cienfuegos, et croire que nous autres, la poignée de millionnaires mexicains — tout au moins la vieille garde, qui se forma alors — nous nous sommes enrichis de la sueur du peuple. Mais quand on se rappelle ce qu'était le Mexique à cette époque, on voit les choses d'une autre façon. Des bandes de brigands qui ne pouvaient renoncer à la bagarre. Paralysie de la vie économique du pays. Des généraux avec des armées privées. Le Mexique privé de tout prestige a l'étranger. Manque de confiance dans l'industrie. Insécurité dans les campagnes. Absence d'institutions. Et c'était à nous, à ce moment-là, de défendre les postulats de la Révolution et de les mettre en œuvre pour le bien du progrès et de l'ordre du pays. Ce n'est pas une tâche toute simple, de concilier les deux choses. Ce qui est facile, c'est de proclamer des idéaux révolutionnaires  : répartition des terres, protection des ouvriers, tout ce que vous voudrez. Mais il nous fallut prendre le taureau par les cornes et nous persuader que la seule vérité politique est le compromis. Ce fut le moment de crise de la Révolution. Le moment de se décider à construire, quitte à nous salir la conscience. De sacrifier certains idéaux pour parvenir à quelque chose de tangible. Et nous nous sommes efforcés de faire bien et beau. Nous avions droit à tout, parce que nous en avions vu de dures. Celui-ci avait été enrôlé de force, celui-là avait eu sa mère violée, l'autre ses terres volées. Et à aucun de nous, le porfirisme ne laissait d'issue, il nous avait fermé les portes de l'ambition. C'était le moment de manifester la nôtre, Cienfuegos, mais toujours en travaillant pour le pays, et non pas gratuitement comme ceux du vieux régime.»

Par "vieux régime", sinon ancien régime, on entend le temps de tel ou tel dictateur d'avant 1910, tel Porfirio Diaz, et de leurs "cientificos", conseillers éclairés du prince qui se piquaient d'être disciples d'Auguste Comte. À noter que la nouvelle couverture de l'édition Folio renvoie plutôt à un Mexique populaire qui est moins présent dans ce roman que le Mexique des bourgeois triomphants.


Danzon, mariachi et tequila


Quant aux racines indiennes, elles apparaissent çà et là dans des traditions populaires — que des notes en bas de page auraient eu intérêt à éclairer. Si l'on s'intéresse plutôt aux parcours des personnages, la lecture s'attachera à la figure souvent mystérieuse d'Ixta Cienfuegos, qualifié de "gardien", mais qui semble avoir surtout comme rôle de fréquenter plusieurs personnages de premier plan, à travers tout le roman, constituant ainsi comme un amer pour faciliter la navigation. On s'intéressera aussi à la fortune puis à la ruine du banquier Federico Robles, un homme du peuple à qui la Révolution a d'abord souri, et aux mondanités où brille sa femme Norma Larragoiti, au milieu d'oiseaux de nuit qui émaillent leur bavardage de mots français entre Mexico et Acapulco. Elle aussi a connu une spectaculaire ascension sociale avec de s'y brûler :

« Cette Norma, peut-être ne comprend-elle pas les choses comme toi et moi. Quelle importance, mon garçon ! Quoiqu'elle fasse, moi je te le dis, notre terre finira par l'engloutir, tu verras bien si je me trompe. Là où tout finit, où la corde finit pour chacun, mon garçon, c'est là que nous allons l'y trouver.»

En effet, la violence ponctue cette fresque sociale : aux exécutions révolutionnaires font écho les meurtres gratuits dont sont victimes Gabriel le saisonnier et Manuel Zamacona. Enfin, le lecteur suivra la lente progression qui mènera l'aristocratique Pimpinela de Ovando jusque dans les bras de Rodrigo Pola, l'une plus riche de capital social que de capital financier, l'autre finalement plus doué pour le cinéma que pour la poésie. Voilà pour le "happy end". Quant à la couleur locale, elle est dans la cuisine et les boissons sans oublier les peintres fresquistes Orozco et Rivera.

• En conclusion, une œuvre exigeante, riche de considérations sur l'histoire et la société mexicaine du milieu du XXe siècle, mais qui conviendrait assez mal à un lecteur pressé qui voudrait s'initier à Fuentes — comme à la littérature mexicaine en général.

Carlos FUENTES
La plus limpide région

Préface de M. A. Asturias
Traduction de Robert Marrast
Gallimard, 1964. Folio, 1982, 536 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Samedi 16 mai 2009

Grand reporter de guerre à France 2, Richard Binet choisit de faire partager son expérience sous une forme originale, entre carnet de route et roman. On retrouve la classique relation sexuelle, passionnelle et tragique, entre Evan, journaliste de guerre et une jeune Peule, Maïmouna. Il la rencontre alors qu'il achève une mission de dix-huit mois au Sénégal ; elle le rejoint à Paris mais il repart en Irak couvrir l'opération "Tempête du désert".... L'intérêt du récit est ailleurs.

 

Deux caractères campés avec maîtrise

 

Trentenaire resté veuf avec une petite Laura confiée à ses parents, fasciné depuis l'adolescence par les explorateurs du Continent Noir, Evan travaille comme correspondant de presse de l'A.I.P. en Afrique de l'Ouest. Impulsif égocentré, il vit de se mettre en danger. S'il cherche l'empathie avec les populations africaines, c'est plus pour recevoir que pour donner : il cannibalise autrui — " je mens, je trahis, sans me soucier des autres." Pour cet aventurier, seuls comptent l'instant présent et son intérêt personnel. Un peu trop coureur et buveur aux dires de son patron, ce jouisseur déteste les "journalistes de salon", mondains qui ne vont jamais sur le terrain. Il croise la route de Maïmouna, caractère également trempé d'orgueil et d'instinct dominateur. Elle tient sa fierté de son ethnie peule et de son statut de fille de chef. Diplômée de la faculté de Dakar, elle adorait son père, ministre de l'Intérieur tombé en disgrâce exilé et décédé à Ingao, village perdu au bord du fleuve. Elle reste en conflit avec sa mère, belle dakaroise égoïste et déchue ; pour élever ses quatre autres enfants, elle sacrifie son aînée en la poussant à se prostituer. Maïmouna se refuse à toute forme de soumission : " si je ne me défends pas, je serai ce qu'ils veulent que je sois". Elle se met à rêver sa vie, s'approprie le journaliste blanc, use aisément du mensonge... Seule à Paris, elle dilapide en frivolités l'argent qu'Evan a laissé...

 

L'évocation des populations africaines

 

Autant près de Barbès qu'au Sénégal, Richard Binet sait décrire avec justesse et vivacité les marchés, les coutumes, les rituels ; suggérer l'importance des réseaux relationnels, la corruption ou le rôle essentiel de "l'argent des fils exilés en Europe"... sans oublier la mise en scène de soi : "En Afrique, on ne prend pas les gens pour ce qu'ils sont, mais pour ce qu'ils disent être".

 

"Le sang du Baobab", c'est sa sève censée guérir les femmes stériles ; c'est aussi l'énergie du Continent Noir, immense baobab qui toujours rappelle: "n'oublie jamais d'où tu viens"!

Richard Binet semble ne pouvoir résister à l'appel de l'Afrique : son personnage, plus aventurier que journaliste, reviendra-t-il dans de nouvelles aventures? On l'attend!


Richard Binet

Le sang du Baobab.

Riveneuve, 2008, 194 pages.

 Chroniqué par Kate 

 

 

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Vendredi 15 mai 2009
La quête du père est un thème tellement fréquent dans la littérature occidentale contemporaine qu'il faut y ajouter autre chose pour convaincre de devenir le lecteur de ce roman. Ce pourrait être la recherche de la mère, puisque le narrateur à été, dans ses jeunes années, abandonné en peu de temps par ses deux parents et recueilli par ses grands-parents. Ces derniers, aujourd'hui décédés, et particulièrement la figure du grand-père, le Dr Klein, provoquent aussi, et depuis longtemps, la curiosité du petit-fils.

Le narrateur, Carlos Orfila Klein, anime "la morgue", une émission de radio hebdomadaire où sont interviewés des gens âgés. Tout à son obsession de retrouver les traces du passé familial, il trouve parfois de l'aide grâce à son émission. Mais aussi des fausses pistes. Il ne s'ensuit pas une sorte de "Perdu de vue" dans un climat d'euphorie, mais au contraire une lente recherche dans une atmosphère tendue qui s'apparente à celle d'un thriller. En effet, l'action se passe dans une ville pratiquement en état de siège. Les attentats se multiplient. La flotte de l'Alliance croise au large. Les hélicoptères de la police patrouillent jour et nuit. Pourtant dans cette ville de bord de mer la vie mondaine continue, particulièrement l'animation des noctambules de la Zone 4.

Qui est ce "Messager d'Alger" ? Le titre s'explique par la figure mystérieuse de Jorge Baker, sorte de vieil antiquaire — mais c'est une "couverture" de sa véritable activité — qui a bien (trop bien ?) connu la mère et le grand-père du narrateur et comme eux, il est passé par l'Algérie encore coloniale. Dans son "Bazar Buenos Aires", de bien curieux objets titillent la curiosité du narrateur. Comme les œuvres de Modiano, mais avec une écriture très différente, toujours rapide et précise, le roman de J.C. Llop explore la mémoire des années de la Seconde guerre mondiale, en incluant la guerre d'Espagne et la collaboration profitable avec le IIIe Reich. Né aux Baléares en 1956, l'auteur est semble-t-il fasciné par le souvenir du franquisme. Il s'inscrit ainsi dans le courant de la littérature espagnole concerné par la période de la guerre civile et de ses lendemains (Trapiello, Marsé, Cercas…)

D'autres rencontres de personnages pittoresques, exotiques, d'autres confidences, permettent au narrateur de dessiner un portrait de ses parents dans leur période hippie, quand ils tenaient le bar "Aquarius"  Et le souvenir musical de cette époque est particulièrement abondant : the Animals, Lou Reed, Pink Floyd, etc. Outre la couverture trompeuse, on peut néanmoins regretter la brièveté de ce roman à la chute fort singulière, à la mesure du détour préhistorique de l'incipit. Finalement, la force de ce livre est faite de mystères suggérés, d'intrigues mal élucidées : la "vérité" n'en sort pas toute nue ; elle reste partiellement voilée, encore plus désirable. Que s'est-il vraiment passé derrière les volets désormais clos du 23, rue du Bosphore ? 

José Carlos LLOP
Le messager d'Alger
Traduit par Edmond Raillard
Editions Jacqueline Chambon, 2006, 184 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 11 mai 2009

• Thomas a fui Vicence après la mort de son père ; il a fui sa mère, il a fui ses soeurs. Il les déteste toutes. Il déteste le "Giornale di Vicenza"« difficile de faire pire » — et ses infos au ras des paquerettes. Il déteste l'Italie, sa langue qui s'américanise, ses élites politiques « à qui le sens de l'Etat a toujours fait défaut» et qui retournent leur veste. Thomas a fui Vicence pour s'installer près de Brême : la langue allemande au moins c'est du solide ; il l'admire. Son seul ami c'est Hennetmair : il lui apprend l'italien. Il est aussi devenu lecteur à l'université. Thomas a fui Vicence parce qu'il a été soupçonné d'avoir causé la mort de son neveu Filippo, le fils de Pinocchio, qu'il habituait à emprunter des sentiers dangereux en VTT. Un jour, en lisant le "Giornale di Vicenza" qu'il reçoit dans son exil volontaire, et dont il consulte régulièrement la chronique mortuaire, Thomas apprend la mort de Pinocchio : son cousin et ancien copain de jeu s'est tué lui aussi, en essayant une Ferrari Testarossa. Alors Thomas finit par se décider à prendre sa moto et retourner à Vicence, tant pour aller sur la tombe de Pinocchio, que sur les lieux où s'est tué Filippo en s'aventurant sous un pont dans ce passage dangereux où jadis, Pinocchio et lui jouaient à se faire peur. Quittant la banlieue de Brême, il laisse sur sa table un manuscrit : le Pont.

• L'intérêt porté par le narrateur à des propos critiques de Pasolini et aux textes de Thomas Bernhardt ne suffit pas à le transformer en un sujet brillant et cultivé. Ses propos trahissent une réflexion assez primaire, pour ne pas dire une sottise persistante consistant à cracher sur tout. Son voisin Hennetmair, pour sa part, dénonce l'effondrement de l'allemand ; il consacre ses loisirs à militer dans une association dressée contre « l'américanisation de notre langue et de notre culture ». Thomas n'en connaît pas de semblable en Italie, preuve que son pays est dans un état d'effondrement beaucoup plus avancé. Le passé s'y effondre dans le présent :  on voit assez vite que la formule est le leitmotiv de cette confession rugueuse et souvent lourdingue. Evidemment, certains passages peuvent aussi être jugés burlesques.


« Je me rendais au moins une fois par semaine dans la plus grande librairie de la ville, (…) et j'y restais des heures, à feuilleter les prétendues nouveautés, italiennes et étrangères. Je les trouvais toutes également répugnantes. (…) Alors je changeais de rayon, je me déplaçais vers la philosophie et les prétendues sciences humaines, et là aussi je jetais un coup d'œil à la table des nouveautés, mais le résultat était le même. Que faire d'autre, sinon chercher refuge parmi les prétendus classiques ? Mais le problème était manifestement ailleurs (…) Restaient alors le rayon des livres scolaires et celui des prétendus livres d'art (…) Des saucissons, me dis-je? Et je me rendis compte que la plus grande librairie de la ville était en réalité une charcuterie.»


• Burlesque ? Lourdingue ? A vous de choisir. Vous n'échapperez pas à ses récriminations incessantes contre la famille, le père, et plus encore la mère, les sœurs Margherita et Cinzia, toutes trois animées de noires intentions : le contraindre à coucher dans le salon dans un inconfortable divan et à ne pas toucher aux vitrines, le pousser dans un buisson de roses alors qu'il était bambin, le pousser plus tard vers des études professionnelles,  pour le pousser à prendre la direction de la PME familiale… Naturellement la maison familiale est pleine d'objets absurdes et répugnants, d'horribles lustres, etc. Difficile de ne pas finir par voir dans ce narrateur un ours de premier ordre, et la sympathie qu'on pouvait avoir pour le personnage jusqu'au milieu du récit s'évapore ensuite au fil de la lecture. Pourtant il l'avait écrit dès le prologue : « je ne suis qu'un vautour débile.» Il accuse sa mère, presque impotente, d'être devenu esclave des médicaments, mais en quittant Bremerhaven il a bien fait attention à se munir de ses propres « Lexomil, Cipralex, Nimésulide, Flixotide, Solmucol…»

Vitaliano TREVISAN
Le pont. Un effondrement

Traduit par Vincent Raynaud

Gallimard, Du monde entier, 2009, 184 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ITALIENNE
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Samedi 9 mai 2009

Prenez un vieux gringo, c'est-à-dire un yankee qui franchit le Rio Grande, autrement dit le Rio Bravo, faites-lui rencontrer dans le Mexique de 1913 un général révolutionnaire auto-proclamé, entouré de quelques figures pittoresques des deux sexes, ajouter une jeune gringa, c'est-à-dire une compatriote, belle, rusée et passionnée. Brassez le tout. Laissez lever la pâte jusqu'à environ 200 pages car au-delà ces tacos seraient trop lourds à ingurgiter. Voilà le roman prêt à savourer. On peut même en réaliser une version hollywoodienne avec Gregory Peck et Jane Fonda.

• Pourquoi ce vieux gringo ? L'auteur a eu la réjouissante idée de chercher à compléter ce que nous savons de la biographie d'Ambrose Bierce. L'écrivain-aventurier avait participé jeune homme à la Guerre de Sécession, puis il avait eu une carrière de journaliste, d'abord au San Francisco Chronicle, puis dans le groupe de W. R. Hearst, en même temps que de nouvelliste, tout en restant surtout connu pour son "Dictionnaire du Diable", recueil de près de mille aphorismes. Après la mort de ses deux fils, Bierce alla à 71 ans, tenter de rejoindre l'armée de Pancho Villa, l'homme qui s'en prenait aux intérêts mexicains de W.R. Hearst
, le patron de presse avec qui il avait finalement rompu. On suppose généralement qu'il est mort au Mexique en 1914.

• L'écrivain mexicain imagine que le vieux gringo, chevauchant sa jument blanche, est venu au Mexique à la fois pour lire enfin “Don Quichotte“ et pour rechercher la mort de manière plus originale que s'il était resté aux Etats-Unis. Le Mexique est en révolution depuis 1910 et il en a résulté une impitoyable guerre civile. Mais le vieux gringo ne manifeste pas un intérêt très poussé pour les soubresauts du Mexique en révolution. Ce n'est pas Pancho Villa qu'il rencontre, mais un général qui lui est subordonné, Tomas Arroyo, un bâtard et métisse qui s'est emparé d'une vaste hacienda – partiellement incendiée où subiste une galerie des glaces  – et d'un train privé appartenant aux  mêmes richissimes Miranda. Ceux-ci ont fui après avoir inutilement recruté à Washington une enseignante pour apprendre l'anglais à leurs enfants. Orpheline d'un père officier tué durant la campagne de Cuba à moins qu'il n'y soit resté pour les beaux yeux d'une Cubaine, l'institutrice Harriet Winslow s'éloigne aussi d'un fiancé emprisonné pour détournement de fonds. L'essentiel du roman repose sur le jeu psychologique des personnages qui composent ce trio. Le vieux gringo voit en Harriet à la fois sa fille et sa femme. Il suscite donc la jalousie de Tomas Arroyo. Harriet cherche à séduire le bouillant Tomas autant qu'elle est séduite par lui. Le chef rebelle voit enfin en la personne de ce gringo qui sait faire la guerre un homme trop courageux, alors que lui-même n'hésite pas à tirer dans le dos d'un officier fédéral fait prisonnier. L'évolution des relations entre ces trois personnes n'épuise cependant pas l'intérêt du livre.

     
   La version cinématographique (Luis Puenzo) en 1989. Gregory Peck ne ressemble-t-il pas à Carlos Fuentes ?
 
 Comme l'affiche du film, cette couverture insiste sur l'imagerie des combats révolutionnaires.

• Lors de nombreux et riches dialogues, les personnages divulguent progressivement leur passé. Celui de Tomas Arroyo est particulièrement tourmenté. Sa première compagne, “la femme à la face de lune enveloppée dans son rebozo bleu“, se souvient pour Harriet de leur rencontre au début de la guerre, quand surgit dans son histoire un voleur de bétail et redresseur de tort : Doroteo Arango qui deviendra bientôt le célèbre Pancho Villa. Son vrai père est l'haciendero Miranda, un homme qui a connu une fin atroce dans le Yucatan après avoir violé une fille de ferme. Quant à lui, Tomas, il tarde à rejoindre le gros des troupes de Pancho Villa, plus loin vers le Sud. Mais on ne dira rien de la façon dont Pancho Villa et le vieux gringo finiront pas se rencontrer. Ni de la manière dont Harriet compensera, avec l'aide des journalistes américains, la perte de son père biologique.

• Dans ce court roman d'aventures et de passions qui se rejoignent en mêlant passé et présent, l'opposition culturelle entre yankees et chicanos est toujours à considérer pour saisir la psychologie des personnages et leurs réactions. « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis.» Ainsi parlait avec justesse Porfirio Diaz, le vieux tyran que la révolution balaya.


Carlos FUENTES
Le vieux gringo

Traduit par Céline Zins
Gallimard, Du Monde Entier, 1986, 220 pages. Réédité en Folio.

• Tous ceux qui voudraient lire (en anglais) les œuvres d'Ambrose Bierce, doivent absolument se rendre sur ce site : The Ambrose Bierce Project.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Mercredi 6 mai 2009

C'est 1875 en revue et en 1876 en librairie que parut l'édition définitive de ce classique portugais. Sous-titré "Scènes de la vie dévote" le roman d'Eça de Queiroz est un livre engagé : libéral et anticlérical, l'auteur est inspiré par l'école naturaliste. Le rapprochement avec "La Faute de l'abbé Mouret" vient à l'esprit car l'œuvre de Zola fut également publiée en 1875. Cependant "le Crime du Padre Amaro" est complètement différent de son contemporain français, tant par le milieu décrit que par l'histoire qui s'y déroule.

 

• Issu d'un milieu modeste, le père Amaro Vieira est nommé par piston à Leiria, pour succéder au curé de la cathédrale, mort d'excès de table. Le romancier nous propose ainsi une galerie de portraits. D'abord les ecclésiastiques : des curés de campagne et de petites villes de province, assez âgés pour la plupart, au milieu desquels tranche Amaro, à peine sorti du séminaire et bien bel homme. Autour de ces ecclésiastiques, gravite un groupe de parentes dévotes et collectionneuses de bondieuseries. Tous ne mènent pas une vie exemplaire : le chanoine Campos, par ailleurs propriétaire foncier et fier de son vin, vit une « longue liaison avec  Augusta Caminha, qu'on appelait la São Joaneira, parce qu'elle était originaire de São João de Foz.» A peine arrivé à Leiria, le bel Amaro, piloté par le chanoine et installé par ses soins  comme locataire chez la São Joaneira, devient rapidement et secrètement l'amoureux de sa fille. La belle Amélia, si douée pour le piano et le chant, attire les regards et les convoitises.

• En arrière-plan de ce milieu clérical, le roman donne un aperçu de la société portugaise vers 1870, encore politiquement dominée par l'aristocratie et économiquement par des campagnes arriérées. Les idées nouvelles sont exprimées par le médecin, le docteur Gouveia, voire par João Eduardo le clerc de notaire secrètement libre-penseur, tandis que les idées les plus conservatrices ne manquent pas de défenseurs. Ainsi le chemin de fer est-il encore l'objet de méfiances populaires. Eça de Queiroz n'a aucun mal à nous montrer comment l'Eglise règne sur les âmes simples persuadées d'être menacées de l'Enfer pour d'innombrables péchés. Sur cette société archaïque, le pouvoir de l'Eglise est étendu, immense, malgré la loi sur la liberté de la presse qui permet d'égratiner le clergé local par l'entremise d'un pamphlet anonyme paru dans "La Voix du District" du Dr Godinho.

• Combien de temps João Eduardo pourra-t-il cacher ses opinions "avancées" au cercle clérical qu'il fréquente pour rencontrer la belle Amélia ? Comment et jusqu'à quand le bel Amaro pourra-t-il concilier sa prêtrise avec ses rendez-vous galants en compagnie d'Amélia, dont la marraine est la soeur du chantre Dias ? Et si jamais Amélia était enceinte du curé ? Toutes ces questions qui poussent certains à sourire — ne faites pas mine de vous cacher, je vous vois — pourraient bien aboutir à plus de drame que de comédie. Ainsi, en conservant le célibat des prêtres, l'Église catholique a-t-elle fait plus pour la santé du roman moderne que toutes les Églises protestantes...

José Maria de EÇA DE QUEIROZ
Le Crime du Padre Amaro

Traduit par Jean Girodon
Editions de La Différence, 1985, 457 pages. Réédité en poche, coll. Minos.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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Mercredi 29 avril 2009

En 2008, à la demande de Valérie Pécresse, le sociologue Michel Wieviorka a piloté une vaste enquête sur la diversité en France. Il ressort que le sens même du mot "diversité" reste très imprécis et euphémise souvent toutes les formes de différences : de nationalité, culture religion, aspect physique... Comment vivre ensemble avec elles? Juridiquement, quels droits culturels doivent être officiellement reconnus? En fait ce terme place le débat sur deux axes opposés et indissociables : la lutte des "minorités visibles" pour la reconnaissance de leur spécificité identitaire et culturelle ; et celle contre les discriminations dont sont souvent victimes ces mêmes minorités.

On accepte difficilement la diversité en France en raison des mentalités et de l'idéal républicain. La xénophobie demeure, même si le racisme a changé de forme, on considère encore les autres cultures comme réfractaires aux valeurs de la société française, donc comme une menace pour la culture nationale. Dans les esprits persiste l'arrogance de la France coloniale qui se croit toujours le centre du monde, cultive son "exception française" et affiche un antiaméricanisme systématique. La réticence de l'opinion à la diversité tient à cette prégnance de l'identité nationale, mais aussi au poids de l'idéal républicain. Selon M.Wieviorka, la première passion française c'est l'obsession égalitaire : on privilégie l'égalité de principe sur celles des chances. Or, donner également à tous — autant de moyens pour chaque élève —, ne compense pas les inégalités de départ et même, les entretient. Ainsi en France, la question sociale occulte totalement celle des diversités culturelles. Or, comment traiter le social séparément du culturel? Ce "républicanisme radical" entrave encore l'ouverture à la diversité ; elle fait cependant son chemin dans certains secteurs.

Dans le domaine économique, l'Oréal, par exemple, pratique le marketing ethnique, écoute les attentes de la femme noire, même si cette approche n'est pas morale mais mercantile. D'ailleurs, le groupe ne lance aucune publicité destinée à la femme maghrébine, minorité trop peu " visible" et donc peu rentable. La recherche médicale et pharmacologique s'intéresse elle aussi à la diversité, aux caractéristiques génétiques des populations et à leurs maladies spécifiques,  telle la drépanocytose sur le Continent Noir.

Dans l'enseignement, "Sciences Po" affiche sa détermination à prendre en compte la diversité des étudiants, tant culturelle que sociale. La réussite de son partenariat avec une cinquantaine de lycées "défavorisés" en est la preuve : à l'inscription," Sciences po" s'intéresse aux qualités personnelles, au potentiel, à la motivation de chaque candidat, et pas seulement à son niveau scolaire. Cette expérience innovante met en cause le modèle français républicain et constitue une révolution dans l'enseignement supérieur.

Pourtant, déplore Wieviorka, elle n'influence encore ni les grandes écoles, —dont la fermeture sociale et culturelle se renforce—, ni l'Université : la diversité n'est pas son enjeu principal, l'innovation y est mal vue, qui dévaloriserait les diplômes. Malgré des différences considérables entre les universités, la question sociale y prévaut sur la diversité culturelle. L'auteur dénonce le mauvais accueil souvent réservé aux professeurs et aux étudiants étrangers, la fréquence des discriminations visant les maghrébins, l'insuffisance des informations, rédigées d'ailleurs uniquement en français.

En France, l'Université à encore beaucoup à faire pour se moderniser et s'ouvrir à toutes formes de diversité : tisser des liens avec l'enseignement secondaire, organiser l'accompagnement de chaque étudiant et développer les partenariats internationaux : leur rareté entrave la formation des étudiants français à la diversité du monde.

Même si le terme “diversité” reste discutable, il permet de contester la supériorité du seul modèle républicain et d'un unique système de valeurs ; d'éviter le traitement uniformisant de tous et de promouvoir de nouveaux droits pour les membres des minorités. Mais,  le sociologue y insiste, il faut "se garder de mêler" les deux directions que recouvre ce mot :
-1-permettre que soient satisfaites les revendications culturelles des minorités.
-2-réduire les discriminations dont elles pâtissent.

  Lu et chroniqué par Kate  
Michel WIEVORKA
La Diversité

Rapport à la Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche
Robert Laffont, 2008, 229 pages


Par Mapero - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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