Alors que les décisions ministérielles mobilisent la rue, cet essai vient à point nommé interpeller l'opinion. Les auteurs soulignent l'urgence de débattre de l'Éducation — et non seulement de l'École. Peut-elle être "encore" en 2008 au cœur de notre projet de société ? "Encore" car elle l'a été en France à la fin du 19e siècle ; car elle l'était dans les années 1960 : mais elle ne l'est plus. Le discours politique actuel du grand retour à l'autorité du maître, à l'ordre, à la morale : c'est le retour du mythe réactionnaire de l'école de Jules Ferry. Mauvaise idée.
Car les grandes lois scolaires de 1882 répondaient aux besoin de la société de l'époque, mais non de la nôtre. Certes, on ne doit pas oublier l'esprit de la pédagogie Ferry : il ne dissociait pas l'éducation de l'instruction ; il ne souhaitait pas seulement — comme on le croit souvent — enseigner aux enfants "à lire, à écrire et compter", mais voulait développer par là leur capacité de réflexion et de jugement personnel. À travers des apprentissages diversifiés — le travail manuel, le chant, le dessin — il s'agissait de former des esprits libres, capables de penser par eux-mêmes. Car cette émancipation intellectuelle les libérerait de l'endoctrinement de l'Église. Dans ces années de fort nationalisme, "les hussards noirs de la République" — les instituteurs — avaient mission de rompre avec l'Ancien Régime. Toutefois, cette école n'était nullement démocratique ; Jules Ferry pensait que tous les enfants ne pourraient pas suivre l'enseignement dispensé dans les classes des "petits lycées" jusqu'à l'élitiste baccalauréat. Au plus grand nombre, le "primaire supérieur" suffisait.
À l'école sous la IIIè République : cours sur l'alcoolisme (L'Illustration)
C'est à Jean Zay que l'on doit d'avoir donné forme, en 1936, à l'idée d'une école démocratisée, accueillant également tous les élèves. Le plan Langevin-Wallon la mit en œuvre après 1945. On ne peut nier, rappelle Meirieu, qu'il s'en est suivi un progrès de l'école primaire malgré la massification de l'enseignement dans les années 1960. De même, en 1989, les lois Jospin sur l'orientation et l'éducation ont induit des progrès dans le secondaire. Néanmoins, bien que démocratisée, l'école n'est pas devenue pour autant démocratique : elle ne permet toujours pas à tous les élèves de réussir.
* * *
C'est pourquoi notre démocratie doit remettre l'éducation au cœur de son projet social, en veillant à limiter son contrôle par l'État : car nul n'a oublié le rôle dévolu à l'école dans les dictatures d'Hitler ou de Mao. Les concepteurs du "socle commun de connaissances" ne doivent subir aucune influence dans la désignation des savoirs "politiquement transmissibles"...
Meirieu se veut rassurant : l'État ne se soucie guère des finalités éducatives de l'enseignement ni des modalités de réussite. Si l'autoritarisme technocrate du Ministère assujettit les personnels à la dictature de l'évaluation quantitative, c'est surtout pour affronter la concurrence et répondre au consumérisme des familles : l'École — au sens large — ne semble guère qu'une entreprise qui fabrique des diplômés bien normés. Meirieu rappelle que tout projet éducatif doit être mis en œuvre sur le long terme, et non sans cesse interrompu par "l'oscillation infernale" des élections et des réformes. Il insiste sur les finalités :
• Une École démocratique accueille tous les élèves, n'en exclut aucun, chaque élève ayant élaboré son projet personnel et
acquis les bases de sa mise en œuvre.
• Il ne faut pas sanctuariser l'école en la coupant de la société : car éduquer les jeunes c'est leur apprendre à déjouer les pièges que leur tendent les médias et la consommation ; c'est les
ouvrir à l'altérité : savoir écouter les autres et respecter leurs points de vue.
• Il faut en finir avec le pseudo idéal de l'égalité des chances : l'école ne peut effacer les différences entre les élèves mais doit, au contraire, en tenir compte, car l'idéal c'est le droit à
la réussite pour chacun, après le "droit d'éducation pour tous" (loi de 2005 en faveur des enfants handicapés): aussi bien les enfants issus de l'immigration que les hyperactifs.
• Enfin, "placer l'élève au centre du système" scolaire a été mal compris : c'est attendre des enseignants une décentration intellectuelle. Ils doivent se mettre à la place de l'élève, anticiper
ses difficultés, recentrer leurs méthodes d'apprentissage pour l'amener à progresser et réussir.
Avant de conclure, les auteurs suggèrent quelques modalités :
=> ils plaident pour
une pédagogie du projet : celui de chaque établissement, celui de chaque élève,
=> pour davantage
d'autonomie des chefs d'établissement afin de mettre en œuvre des modalités plus souples de gestion du temps scolaire, variables sur l'année selon les besoins : ainsi pourra-t-on pratiquer une
réelle pédagogie différenciée en modulant le temps de "cours" en classe hétérogène, le temps de regroupement des élèves en groupes homogènes ; enfin, c'est important, le temps d'enseignement par
élève : car l'aide individuelle doit faire partie du temps scolaire. Meirieu déplore les remédiations du mercredi après-midi, les soutiens du samedi matin. Ce système stigmatise les élèves en
difficulté : ils intériorisent leur échec, s'en croient coupables et deviennent rebelles à tout apprentissage.
« Tout humain est perfectible » comme le prétendait J.-J. Rousseau. Éduquer et instruire se fondent sur la confiance du maître dans la capacité de tout élève à réussir à son rythme et
selon sa motivation. Lui inculquer des programmes pléthoriques le transforme en consommateur passif et ne lui laisse qu' « une tête bien pleine » : c'est l'erreur selon
Montaigne. Le futur citoyen doit, par sa réflexion sur les connaissances et leur bonne assimilation, se construire « une tête bien faite ». Ce n'est possible que si le maître
s'adapte aux capacités de l'élève et non l'inverse, comme le conseille encore Montaigne ("Essais" I-xxvi)
« Il est bon qu'il (le maître) le (l'élève) fasse trotter devant lui pour juger de son train,
et juger jusques à quel point il se doit ravaler (rabaisser) pour s'accommoder à sa force.»
Dans ses récentes déclarations concernant le lycée version 2012, N. Sarkozy parle de "moins de cours magistraux", de "plus d'individualisation des enseignements" pour "une éducation à l'autonomie". Aurait-il entendu les auteurs de cet essai ? On l'espère.
Lu et critiqué par Kate
Philippe MEIRIEU et Pierre FRACKOWIAK
L'Éducation peut-elle être encore au cœur d'un projet de société ?
Éditions de l'Aube, 2008, 110 pages.
Hier, la « Françafrique » incarnait les relations post-coloniales, officielles et occultes entre Paris et les capitales africaines, sur un fond de scandales et de récriminations que ne cachait guère le mythe consensuel de la francophonie. Aujourd'hui, la « Chinafrique » c'est à la fois moins et plus que la Françafrique.
Moins, parce que la projection de la Chine dans le continent noir, ne s'appuie pas réellement sur un passé partagé malgré le rappel des expéditions maritimes chinoises du XIVe siècle. La mort de l'amiral Zheng He en 1433 mit fin à ces aventures de découvertes de la côte orientale de l'Afrique ; il ne s'ensuivit ni traite négrière, ni conquête coloniale, ni comptoirs commerciaux chinois en Afrique. L'empire du milieu s'est replié sur son espace culturel. De sorte qu'il n'y a pas non plus de partage de la langue.
Plus, parce qu'aucune puissance étrangère ou coloniale n'a investi et dépensé en Afrique autant d'argent en si peu de temps. Aussi le sous-titre de l'essai de Serge Michel et Michel Beuret se justifie-t-il pleinement : Pékin à la conquête du continent noir. À l'exception de la participation de la Chine à quelques missions de l'ONU, il ne s'agit pas d'intervention militaire. C'est une conquête pacifique à coup de milliards de dollars, d'ingénieurs, de grands contrats, d'ouvriers qualifiés, de petits commerçants, et d'ambassades ambitieuses.
L'homme d'affaires Jacob Wood abrité par son garde du corps
devant son lotissement de 544 pavillons à Lagos
Le scénario gagnant-gagnant
Illustré d'une trentaine de photos admirables de Paolo Woods (dont celle de la couverture, ci-dessus) cet essai est fondé sur les enquêtes menées sur le terrain par les auteurs, tous deux journalistes chevronnés, dans une douzaine de pays d'Afrique, de l'Algérie à l'Angola, de la Guinée à l'Éthiopie, à quoi s'ajoute une importante documentation débordant cet espace.
L'Afrique y trouve jusqu'ici son compte. Comme ils le répètent en conclusion, les auteurs démontrent que l'Afrique n'avait
jamais vu tant de chantiers s'ouvrir pour son équipement (routes, chemins de fer, ports, usines, téléphones, hôpitaux et logements). L'Afrique bénéficie ainsi de la mondialisation qui abaisse les coûts des biens de consommation courante disponibles sur ses marchés urbains tout en vendant actuellement au prix fort ses
richesses naturelles.
Un bilan d'étape
À l'évidence, on ne peut reprendre le titre d'Eduardo Galeano "les veines ouvertes de l'Amérique latine" pour l'appliquer à la rencontre de la Chine et de l'Afrique. Néanmoins tout n'est pas rose... Les Chinois ont une totale indifférence à l'égard des droits de l'homme : ils ont vendu les machettes du génocide rwandais, les armes des criminelles milices du Soudan, et les copies de kalachnikovs produits par Norinco pour maintenir au pouvoir le dictateur Mugabe. On peut aussi énumérer le manque de transparence des marchés et des comptes, les réactions xénophobes, les chantiers interrompus. Pour l'instant Pékin achève une spectaculaire offensive en Afrique, au détriment de Taiwan et des Occidentaux, tandis que Brésiliens ou Indiens sont susceptibles de réagir plus que l'Union européenne.
Colonisation est-il le terme exact pour désigner la situation qui résulte de ces quelques années de présence chinoise ? Selon les auteurs c'est excessif. Les expatriés chinois travaillent beaucoup, vivent uniquement entre eux, mangent chinois, fréquentent leurs prostituées et leurs karaokés. À part l'élite au pouvoir qui profite des largesses des Chinois, et répète le discours officiel du gagnant-gagnant, bien des Africains peuvent néanmoins avoir un sentiment pénible de domination.
Le néologisme qui sert de titre semble effectivement promis à un bel avenir d'autant que cet essai épatant se dévore comme un roman d'aventures et qu'il enrichira certainement par ses exemples, ses statistiques et ses réflexions bien des cours et des copies de géographie !
Serge MICHEL, Michel BEURET, Paolo
WOODS
La CHINAFRIQUE
Pékin à la conquête du continent noir.
Grasset, 2008, 348 pages.
Un livre très riche à réserver aux lecteurs déjà avertis de la Renaissance.
En France, on a eu tendance à assimiler la Renaissance au XVIè siècle. Il y avait eu un "retard français" par rapport à l'Italie. On en a pris conscience lors de la "descente" des pillards français dans la péninsule — ce qu'on appelle "les Guerres d'Italie". Élisabeth Crouzet-Pavan revient justement sur cette Italie renaissante d'avant 1500, d'avant la bataille de Marignan, d'avant le chevalier Bayard, d'avant les sonnets de Joachim du Bellay : un temps qui commence à la mort de Pétrarque, un temps refermé par le bûcher où périt Savonarole. Un long quinzième siècle donc, mais qui, à l'opposé de l'ouvrage fondateur de l'historien suisse Jacob Burckhardt ne se donne pas pour priorité de visiter la galerie des personnages illustres.
Ne vous fiez pas à la couverture !
Les six humanistes et poètes toscans du tableau de Giorgio Vasari (où l'on reconnaît Dante en compagnie de Boccace,
Cavalcanti, Ficin, Landino et Pétrarque) n'introduisent pas à une présentation classique de la Renaissance en Italie jusqu'en 1500. Au sein d'un plan d'apparence thématique (grosso modo :
Humanisme, Pouvoirs, Politique, Guerre, Économie, Art, Société, Religion) l'objectif de l'auteur se focalise sur des points particuliers avant de gagner les marges, les bordures, les
confins. Ces décentrages par rapport à la vision habituelle se fondent sur le dépouillement de la production historiographique récente, en Italie particulièrement, plus sans doute que sur
les travaux de la spécialiste reconnue de Venise qu'est l'auteure. Ce parti pris parfois pointilliste risque de pousser le lecteur vers la déconvenue… ou la sortie.
Entre une présentation initiale des humanistes qui font revivre le temps antique et une évocation terminale des prédicateurs de fin du monde, l'auteur met en œuvre un kaléidoscope non conventionnel, qui sera de peu d'utilité à qui voudrait simplement s'initier à la Renaissance italienne et précisément au Quattrocento.
Giorgio Vasari, 1544, Six poètes toscans,
© Minneapolis Museum of Arts
Nous suivrons d'abord quelques humanistes à la recherche de manuscrits anciens dans cette langue grecque depuis longtemps oubliée et qu'il fallut ré-apprendre aux dires de Pétrarque. Chrysoloras en 1396 et Argyropoulos en 1456 arrivèrent au "studium" de Florence pour l'enseigner. Déjà les bibliothèques regorgent d'ouvrages grecs importés, copiés, traduits et bientôt imprimés. Alde Manuce achève l'édition monumentale d'Aristote à Venise en 1498. «Le tems revient» aussi pour Aristophane dont les comédies sont publiées la même année. On le voit, une "révolution culturelle" était en route dans cette Italie où les empereurs ne venaient plus se faire couronner à Rome.
Italie du riche et Italie du pauvre
Le dernier empereur à faire le voyage pour sa couronne fut Frédéric III en 1452 : le rituel ancien mourait alors que le
siennois Enea Piccolomini, bientôt pape sous le nom de Pie II, rêverait encore de croisade pour reprendre Constantinople, et de Rome redevenue capitale du monde.
Quand s'achève le XVe siècle, Rome n'est pourtant plus qu'une ville modeste de 25 000 habitants, alors que Florence en compte 60 000, Milan et Venise 100 000 chacune — ceci prenant en compte le redressement démographique intervenu tardivement après l'hécatombe de la Peste du XIVe siècle. La Toscane avait payé un très fort tribut à l'épidémie ; la population de Florence avait chuté de 100 000 à 40.000, celle de Sienne de 40 000 à 18 000, celle de Pise de 40 000 à 10 000 — mais la Toscane, le Milanais, la Lombardie et la Vénétie conservaient encore la trace d'un réseau urbain consistant. Plus au Sud, c'était différent : Rome, Naples et Palerme émergeaient de véritables déserts ruraux — en conséquence de quoi cet essai ignore superbement ce qui s'y passe, ou presque, et se consacre à la moitié septentrionale et sérieuse du pays.
Là, à Milan, Florence et Venise, des États se bâtissent péniblement pour contrôler toute une région, entraînant autour d'eux des petites principautés aux alliances changeantes. Condottiere, banquiers ou princes, les puissants bâtissent : les tours anciennes sont remplacées par des palais dont l'assise au sol est plus imposante pour les "populaires". Sauf à Venise où le sens de l'égalité serait encore respecté entre les deux cents et quelques familles dirigeantes. Ces États sont tous soucieux de leur image : fêtes et monuments s'y emploient et Sigismond Malatesta plus que quiconque. Est-il "la honte de notre siècle" (Pie II) ou le plus typique des hommes d'une Renaissance violente et criminelle comme aimeront à la chanter Musset (Lorenzaccio) et Victor Hugo (Lucrère Borgia) ?
Violences à l'italiennce
La lutte entre le pouvoir communal et le pouvoir personnel donna de beaux exemples de tyrannicides et de vengeances. À Milan le 26 décembre 1476, Galeazzo Maria Sforza succombe à quatorze coups de couteaux. L'un de ses assassins, Giovanni Andrea Lampugnani est pendu la tête en bas (comme ici même Mussolini en 1945…). À Florence, la vengeance de Laurent le Magnifique est terrible aussi en 1478 après l'échec de la conspiration des Pazzi ; mais il n'est pas seul à l'exercer contre le chef du clan vaincu :
« Sur le cadavre du chef de la famille, le chevalier Jacopo de' Pazzi, qui a été pendu, la vengeance s'acharne. Elle a pour bras armée le même instrument rituel qu'à Milan, les bandes de petits enfants, qui accomplissent sur les cadavres, après la purgation réglée par le cérémonial judiciaire, une autre purgation. Le corps de Jacopo, enterré dans la crypte familiale du couvent de Santa Croce, est exhumé une première fois. Dieu manifestait en effet sa colère : il pleuvait. Le corps de l'impie, du blasphémateur, est donc porté dans une terre non consacrée, près de la muraille. Il continue à pleuvoir sur Florence : il est à nouveau déterré. Le cadavre de celui qui est mort depuis désormais trois semaines est traîné par les enfants dans les rues de la ville. (…) La dérision va jusqu'à l'horreur le corps sert à tirer la coche pour tambouriner à la porte du palais des Pazzi. Le corps finit à la rivière, où les Florentins accourus sur les ponts le regardèrent passer. Il est encore tiré de l'Arno, un jour ou deux plus tard, par d'autres enfants, à l'aval de Florence, pour être pendu à un arbre, battu à la façon d'un tapis, avant de continer son voyage jusqu'à Pise et la mer.»
Depuis qu'à Sienne les fresques communales ont théorisé le Bon et le Mauvais Gouvernement, les Italiens n'ont cessé de réfléchir aux mérites respectifs de la République et du Prince. L'un et l'autre demandent des impôts croissants, susceptibles d'entraîner les villes dans la faillite. Florence s'en sort par l'argent des Médicis, tant qu'ils échappent à la faillite et l'Italie est le pays le plus riche d'Europe. Toutefois, passé 1452 (malgré la paix de Lodi), l'économie ne progresse plus vraiment vers de nouvelles richesses même si l'industrie de la laine recule devant celle de la soie à Lucques, à Florence ou ailleurs.
Cités de la joie , cités de la foi
Le luxe prospère avec l'inégalité croissante. Condottiere ou marchands, princes ou religieux, tous commandent des portraits. C'est le triomphe de l'image de l'individu sous toutes ses formes : médaille, statue équestre, peinture sur bois, fresque…, mais aussi des portraits de groupes comme les fresques des églises florentines le montrent si bien dans les chapelles payées par les Tornabuoni ou d'autres grandes fortunes. L'artiste encore artisan membre d'une corporation se réserve progressivement le meilleur de la commande — le portrait proprement dite — et laisse le reste à ses élèves.
Dans ces cités l'âge de la politique et du mariage est généralement la trentaine. La classe politique florentine a 45 ans en moyenne. Les jeunes piaffent en attendant le mariage et les charges municipales. Tandis que leur impatience se traduit en violences sur les femmes et les filles, à Florence les jeunes hommes développent aussi des relations homosexuelles de plus en plus réprimées par des autorités poussant hauts cris de réprobation contre la sodomie.
Florence serait-elle une nouvelle cité de tous les vices et de tous les péchés ? La répression du luxe des vêtements féminins ne semble pas davantage réussir que celle de la sodomie : les lois somptuaires se multiplient mais la mode est sans cesse plus rapide et inventive. De même que les dots sont de plus en plus coûteuses pour les grandes familles : il est vrai que la soie —dont l'industrie détrône celle de la laine— et les bijoux sont plus répandus dans cette société où l'élite consomme.
En même temps que la culture humaniste imprègne l'élite urbaine, la fascination reste entière pour la magie, l'alchimie et l'ésotérisme. Pour publier l'édition latine de Platon Marsile Ficin choisit la date de 1484 : celle de la grande conjonction planétaire, note Élisabeth Crouzet-Pavan. En revanche, des confréries pensent à doter des rosières ou à aider les nouveaux pauvres. Néanmoins, l'Italie des pauvres, des vaincus, des exclus a dans cet essai une part bien modeste. En ville les gens de peu alimentent les lampes à huiles qui éclairent les images de la Vierge et donc les rues. À la campagne progressent le métayage et la concentration des terres. Celle-ci est plus forte dans le Mezzogiorno où elle paraît préparer le "mal-développement" contemporain...
Tels des spaghetti alla rabbiata saupoudrés d'une couche régulière de parmesan, les grands sujets de cette Renaissance italienne sont donc servis recouverts d'une fine couche d'érudition. Prévoir de bonnes séances de sieste...
Élisabeth CROUZET-PAVAN
Renaissances italiennes (1380-1500)
Albin Michel, 2007, 625 pages.
Pour qui cherche simplement les données essentielles sur l'Italie au XVè s.,
je suggère de piocher dans les titres suivants :
• Deux brèves synthèses qui débordent les limites de ce livre :
— Alain Tallon, L'Europe de la Renaissance, Que Sais-Je, 2006
— Peter Burke, La Renaissance européenne, coll. Points, 2002
• Le livre de base sur l'art pictural en Italie au XVe siècle est :
— Michael Baxandall, L'Œil du Quattrocento, Gallimard, rééd. 1994
• Historiquement, le livre fondateur sur la Renaissance italienne est celui de
— Jacob Burckhardt (1818-1897): La civilisation en Italie au temps de la Renaissance.
À télécharger sur le site Gallica de la BNF.
Il en a existé des éditions de poche
(1964 : coll. Médiations, aux éditions Gonthier et 1986: Livre de Poche - Biblio).
• Et sur ce blog, voir les comptes-rendus de :
— "Dante" de Jacqueline Risset,
— "L'Humanisme italien" d'Eugenio Garin
— "Savonarole" de Pierre Antonetti.
Le siège de l'Aigle ? C'est le fauteuil présidentiel ! Selon une vieille légende, les Aztèques dans leur migration vers le Sud, devaient bâtir leur capitale, Tenochtitlán, là où ils rencontreraient un aigle juché sur un nopal et tenant en son bec un serpent. Cette image deviendrait l'emblème du pays quand, des siècles plus tard, la Constitution du Mexique établirait un régime présidentiel. Celui-ci comporte quelques originalités : un mandat de six ans pour un président qui n'est pas rééligible, des élections à date fixe. Autrement dit, si le Président décède, démissionne ou est déposé avant terme, un Président intérimaire ou par substitution sera choisi par le Congrès afin de terminer son mandat jusqu'à l'échéance légale quand le peuple élira un successeur.
À partir de là, Carlos Fuentes a imaginé une redoutable étude de cas de science politique. Mais pas seulement : riche de plusieurs facettes, c'est un roman par lettres sur la passion et le pouvoir, sur le Mexique, avec un pied dans l'anticipation.
Panne de satellite
Au début, la forme rare du roman par lettres semble quelque peu empruntée, et faire hésiter le lecteur. La rédaction s'éloigne en effet des règles scripturaires courantes pour céder la place à des propos rapportés, des dialogues improbables, des digressions parfois mystérieuses — il faut bien avouer qu'on n'écrit pas des lettres de cette longueur ni de cette manière ! Pourtant le lecteur sera récompensé. L'acceptation de cet artifice lui permettra de connaître les personnages et de pouvoir comparer leurs points de vue, d'évaluer aussi leur inégale implication dans l'histoire, sans vraiment accorder foi à l'explication "technique" : le retour de la correspondance et du papier à lettres.
Le Mexique ayant confié ses télécommunications à des sociétés basées à Miami est devenu sans s'en rendre compte un satellite passif entre les mains de Washington. Sur le conseil de son conseiller Xavier Zaragoza alias Sénèque, le Président Lorenzo Terán avait cru malin de critiquer l'intervention américaine en Colombie et de soutenir l'OPEP. La réponse de la Présidente Condoleeza Rice fut cinglante : le 2 janvier 2020, le Mexique perdit l'usage des satellites — plus de télévision, plus de téléphone, plus de fax, plus d'e-mails, plus d'internet... Carlos Fuentes n'imagine pas 100 millions de Mexicains privés de leurs telenovelas ! Mais il a très bien su s'immiscer dans les sphères du pouvoir pour vivre en direct les espoirs et les jalousies, les secrets et les conspirations de tout un petit monde qui aspire au pouvoir suprême et s'espionne en attendant.
Conquêtes du pouvoir
Plusieurs rivales se passionnent pour des hommes de pouvoir et ont espéré ou espèrent encore les propulser jusqu'au siège de l'Aigle. Dulce de la Garza pleure un amant qu'elle croit assassiné alors qu'il a été élu et qu'il croupit dans une prison secrète. Josefina alias "Pepa", épouse du terne ministre de l'économie Andino Amazan, est aussi la maîtresse du chef de la police, le général Cicero Arruza après avoir été celle d'un secrétaire du Président, Tácito de la Canal. La plus présente, l'héroïne du roman, est Maria del Rosario Galván, amie du Président en exercice et maîtresse de longue date du ministre de l'Intérieur, l'influent Bernal Herrera, s'est mis en tête de trouver un successeur au président du Mexique, qu'elle sait atteint de leucémie. Aussi Maria et Bernal placent-ils un jeune énarque, Nicolás Valdivia, dans l'entourage du très secret Tácito de la Canal pour l'espionner, trouver la faille de la cuirasse, après quoi Bernal en fera son adjoint.
Les événements vont faire de Nicolás Valdivia non seulement le héros du roman mais un ministre de l'Intérieur puis un Président. Qui est cet homme ? Apparu au premier chapitre comme le jeune favori de Maria del Rosario, qui lui promet à la fois son lit et le fauteuil de la Présidence, il reste un personnage mystérieux jusqu'aux dernières pages du livre. Ce n'est pas Maria del Rosario qui en fera l'homme fort du pays, mais une femme députée et surtout un homme déjà ministre — les derniers chapitres contiennent bien des surprises sans compter la visite guidée de la société mexicaine.
Caciques et cactus
Si les milieux dirigeants de la capitale sont en émoi, dans les provinces caciques, hommes forts du PRI, gouverneurs crapuleux
et narcotrafiquants tiennent le haut du pavé. La corruption économique bat son plein : les pétroles du Mexique sont privatisés frauduleusement et des faillites ruinent les petits épargnants
tandis que Tacito de la Canal a encore le culot de proposer une opération de pyramide financière au ministre de l'économie qui va perdre son poste. Tandis que les violences secrètes se cachent
plus ou moins mal dans les histoires familiales, des violences politiques parsemant l'histoire du pays sont également dévoilées par l'auteur qui fait ainsi revivre des leaders du passé. Pour ce
qui est du présent, la sélection des candidats à la présidence va s'opérer avec plus d'épisodes que Maria del Rosario n'en supposait la nécessité. Les uns tomberont du fait de leur corruption.
D'autres se verront offrir des voyages. Le chef de la police ne pourra pas déclencher son putsch mais les requins du Golfe seront mis à contribution. — On le voit, la "couleur locale" ne manque
pas.
La vie politique est ainsi un champ de bataille sanglant qui inspire de belles phrases! Avec son passé de diplomate —
ambassadeur à Paris de 1974 à 1977 —, Carlos Fuentes est bien placé pour exposer des idées fortes sur le pouvoir. Le roman déborde de formules réussies, de maximes politiques, de sentences que
les divers correspondants égrènent comme à plaisir, avec notamment des références au "Prince" de Machiavel. Grâce à la protection du général Mondragòn von Bertrab, le jeune Nicolás n'avait pas
limité son instruction à la lecture de son homonyme italien : son diplôme de l'ENA ajoute un atout de prix pour s'emparer du siège de l'Aigle. Mais dans son passé il y a un cactus… Enfin, pour ce
qui est des télécommunications, ça finira bien, rassurez-vous, avant l'été 2020 ! Et les élections de 2024 auront lieu normalement…
• Culture aztèque, culture européenne, culture latino-américaine, le Mexique est un pays métissé. L'auteur salue ainsi des écrivains et des penseurs des deux mondes. Parmi eux, l'argentin César Aira est présenté comme lauréat du Nobel de Littérature entre 2003 (publication du roman) et 2020 (date du récit). Bonne idée, non ?
Carlos FUENTÈS
Le siège de l'aigle
Traduit de l'espagnol par Céline Zins
Gallimard 2005 (Folio 2007), 452 pages.
Publié en 1996 dans la fameuse "Série Noire", et reparu en poche en 2005, ce court polar évoque les réactions d'hostilités
déclenchées à Tahiti par l'installation du CEP à Mururoa une génération auparavant. Un journaliste juste débarqué de Paris et qui reprend l'avion pour Paris 150 pages plus loin se trouve plongé
le 14 Juillet dans une sinistre Fête Nationale — Tiuraï — qui démarre une intrigue trop rapidement esquissée par ce premier roman de Patrick Pécherot.
Les personnages de ce polar ont peu d'épaisseur, figurines de BD, malgré la préface de Didier Daeninckx qui explique que le journaliste-enquêteur, Thomas Mecker, n'est autre qu'un véridique
auteur de polars, Jean Meckert, alias Jean Amila, dont le séjour en Polynésie faillit finir tragiquement. Ceci ne suffit pas à faire de l'intrigue de "Tiuraï" une œuvre littéraire inoubliable.
Pourtant la matière première disponible ne semblait pas faire défaut ainsi que le suggère la liste des principaux personnages. Outre le "fouille-merde" de passage : le patron du canard local, une
vahiné à la belle tignasse qui embaume le monoï, un bar louche avec pute et indics, un inspecteur des R.G. à la figure de chanteur populaire, une poignée d'indépendantistes polynésiens évadés de
la prison, un gendarme cocu qui se fait tuer par l'amant de sa femme, un beachcomber australien finalement expulsé, des commandos en Zodiac et tout en noir, des infirmières tout en
blanc, des ouvriers irradiés.
Mais l'intrigue n'est pas suffisamment développée : elle reste simpliste et trop limpide, même si l'auteur affirme joliment et
insidieusement qu'à Tahiti seule l'eau du lagon est transparente.
Patrick PÉCHEROT
« T i u r a ï »
Gallimard, 1996 (folio 2005), 170 pages.