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Sandrine Garcia : À l'école des dyslexiques
Le propos est éclairant : la dyslexie, dysfonctionnement cognitif qui entrave l'enfant dans ses apprentissages, affecte-t-elle vraiment de plus en plus d'écoliers aujourd'hui? Non, selon S. Garcia : on fait passer pour une "maladie" un "handicap" des difficultés de maîtrise de la lecture qui tiennent, dans la plupart des cas, aux méthodes utilisées par les professeurs des écoles. Depuis 1970 les réformes des linguistes et des cognitivistes ont dévalorisé le déchiffrage et la syllabisation, jugés obsolètes et "de droite", pour leur substituer l'immersion dans les "vrais textes" qui permettrait à l'enfant d'élaborer de lui-même sa perception du sens. En classe on délaisse l'oralisation —les sons ne mènent plus à l'identification des syllabes—, comme la combinatoire. Ce sont désormais les orthophonistes qui s'en chargent, les enseignants se réservant l'émergence de la signification. On stigmatise ainsi de plus en plus d'écoliers comme handicapés alors qu'aucune enquête ne permet de le démontrer. Mais ce repérage rassure les parents : l'enfant étant médicalement pris en charge, ils sont dispensés de l'accompagner au quotidien dans son effort de lecture et sa "maladie" leur fournit un argument pour influencer son orientation; les professeurs des écoles s'en trouvent dégagés de toute responsabilité pédagogique.
Comme l'a montré Bourdieu il y a quarante ans, l'école génère de plus en plus d'inégalités qui s'ajoutent aux différences de capital culturel familial. La "gauche pédagogique" a importé des théories savantes sans rapport avec les réelles difficultés des élèves et imposé une nouvelle pédagogie fonctionnelle nuisible au développement cognitif de nombreux écoliers. En médicalisant les difficultés de lecture, "on transforme les inégalités de capital culturel en handicap" plutôt que de reconnaître que ces nouvelles méthodes défavorisent les élèves de milieu culturel désavantagé. En outre l'accroissement de l'offre de remédiation scolaire incite les enseignants à externaliser les difficultés de leurs élèves. L'auteur recense le plus grand nombre d'enfants catalogués "dyslexiques" dans les classes populaires qui font confiance aux instituteurs et dans les classes moyennes qui privilégient les loisirs et l' épanouissement de l'enfant. Celui-ci se vit alors différent, "handicapé", suit un parcours de plusieurs années, bénéficie d'aménagements de son temps scolaire et si malgré cette aide il ne progresse pas cet élève en souffrance s'en culpabilise!
Bien des professeurs des écoles font face à ce dilemme : suivre les normes de leurs formateurs et multiplier les cas d'écoliers "handicapés", ou conserver les anciennes méthodes et affronter leurs inspecteurs. Toutefois les enquêtes attestent que la plupart d'entre eux, selon leur expérience personnelle, prennent des libertés avec ces normes et diversifient leurs pratiques. Les enquêtes confirment aussi le rôle essentiel des dispositions éducatives parentales, de la prise en charge familiale dans la réussite de l'enfant. En revanche, la psychologisation des difficultés des élèves et l'attentisme des enseignants pour qui la maîtrise de la lecture prend au moins deux ans en retardent le processus sans que les écoliers soient des handicapés pour autant! Sandrine Garcia y insiste : "les inégalités sociales face à l'école sont d'abord des inégalités d'acquisition", le mal à lire n'est en rien une fatalité!
Sandrine GARCIA. À l'école des dyslexiques. Naturaliser ou combattre l'échec scolaire. - La Découverte, 2013, 309 pages.
Laurence Rameau : Les incroyables aventures des bébés
Bien des parents, assistants maternels ou éducateurs ne portent pas le bon regard sur les tout petits et risquent de compromettre leur épanouissement durant les deux premières années, fondamentales pour toute leur vie. Selon L. Rameau, puéricultrice spécialiste de la petite enfance, les guides destinés aux adultes les trompent et les poussent à mal interpréter les comportements de "l'infans": car ce "non-parlant" n'est ni un jouet ni un animal mais déjà un être humain complet qui absorbe son environnement grâce à sa sensorialité et communique par ses cris, ses pleurs, ses mimiques. Libérons nous des théories et observons le bébé dans ses tentatives d'exploration sans projet éducatif. Soyons attentif à ce qu'il est, à son évolution quotidienne, et non à ce qu'il doit devenir. L'auteur prodigue de judicieux conseils : être à l'écoute du tout petit, l'accompagner sans jamais le précéder, l'inciter sans rien lui imposer… Mais ce positionnement, outre qu'il exige beaucoup des proches, laisse dubitatif quant à l'acceptation des règles de vie en groupe à la crèche si le bébé n'a jamais été confronté à la moindre limite. Tout est dans la façon de s'y prendre d'après l'auteur.
Les adultes seraient trop anxieux de prévenir les risques et trop soucieux des apprentissages cognitifs du bébé. Cosis et coussins mous l'entravent alors qu'allongé sur un tapis il peut expérimenter le "tourner-retourner"; et c'est de la position à quatre pattes qu'il osera la marche, non en étant assis ou en trotteur. Activités d'éveil, jeux éducatifs et jouets bloquent l'imagination du tout petit : mieux valent cartons, boîtes, bouts de ficelle ou tissus, pour se cacher, sucer, déchirer… L'adulte ne doit pas contraindre le petit à coller les gommettes sur le livre mais le laisser les coller sur son nez ou sur le mur : par essais, il découvre le monde. Lui faire accepter toutes sortes d'aliments, ou ôter la couche exige patience et disponibilité; il faut attendre la maturation de l'enfant, proposer sans contraindre : s'il imite de lui-même l'adulte, le bébé accèdera à ses attentes, sinon il affirmera sa liberté en refusant. Ces guides jouent sur la peur des parents de n'être pas respectés s'ils ne fixent très tôt les règles; L. Rameau rappelle que l'autoritarisme ne mène à rien avec un tout petit. Pourtant vient la crèche, changement de monde très éprouvant pour le bébé malgré le doudou ou la sucette. L'auteur n'épargne pas ses critiques aux professionnels, tous formés au principe de non attachement aux tout petits : voilà qu'ils doivent rester assis, savoir attendre... Comment vivent-ils l'épreuve? Mal, à moins qu'ils n'intègrent une crèche modèle, de type Montessori, telle que l'évoque l'auteure au dernier chapitre : l'éducatrice ne brusque pas les bébés, ne se fâche jamais, n'impose aucune activité mais accompagne leurs propres tentatives. "Le temps de la petite enfance est celui de la découverte et des essais"…
Néanmoins la puéricultrice ne convainc pas malgré son grand attachement aux tout petits. Ses conseils s'adressent à des parents non stressés, dévoués au bébé et disposant de tout leur temps! Un beau rêve s'il n'existe pas d'école Montessori dans leur quartier!
Laurence RAMEAU. Les incroyables aventures des bébés. Pour ne plus les regarder de la même façon. - 141 pages, 2012. Ed. Philippe Duval, 91600 Savigny-sur-Orge.
Assia Djebar : Loin de Médine
L'Arabie, à l'époque du Prophète et sous les premiers califes, sert de toile de fond à ces récits qui mettent en scène et célèbrent des femmes d'une époque glorieuse quoique portée à l'intolérance et à la violence. «J'ai appelé "roman" cet ensemble de récits, de scènes, de visions parfois, qu'a nourri en moi la lecture de quelques historiens des deux ou trois premiers siècles de l'Islam » nous dit l'auteur en avant-propos.
De multiples récits montrent ces femmes qui voulurent rester libres, qui n'y arrivèrent généralement pas, qui se dressèrent contre un époux imposé ou contre la nouvelle concubine qu'il voudrait ajouter à son harem. Tel est le cas de Fatima, la fille du Prophète, confrontée au nouveau projet matrimonial de son époux Ali. « Toutes les filles de Mohammed sont de fortes personnalités.» Pourtant, juste après la mort de son père illustre, Fatima se trouve déshéritée par le premier calife… « Fatima, la dépouillée de ses droits, la première en tête de toute une interminable procession de filles dont la déshérence de fait, souvent appliquée par les frères, les oncles, les fils eux-mêmes, tentera de s'instaurer pour endiguer peu à peu l'insupportable révolution féministe de l'Islam en ce VIIe siècle chrétien!» Bientôt la maladie l'emportera.
D'autres récits sont plus sanglants. Ainsi celui de la princesse yéménite restée anonyme qui fait couper la tête de son époux Aswad, ou celui d'une poétesse restée anonyme — tiens, tiens ! comme c'est bizarre ! — qui « n'en continua pas moins son œuvre orale » après la conversion de sa tribu et qui est dénoncée pour avoir été « l'auteur de nombreuses satires contre le prophète.» Un premier bourreau lui a arraché les dents. Un second bourreau s'est avancé avec une hachette : « la poétesse a eu les mains coupées ». Mœurs d'un autre âge, comme on sait, ça n'existe plus aujourd'hui…
D'autres récits sont plus légers. Prenons l'exemple de Sirin, d'origine copte et venue d'Alexandrie, sœur de Marya la concubine du Prophète. Elle se retrouve épouser un poète fort apprécié du prophète : Hassan ibn Thabit. Elle est alors obligée de s'exprimer en arabe et de gommer son accent étranger. Elle évoque pour son nouvel entourage les riches fêtes d'Alexandrie. Mais : « Comment les gens d'ici pouvaient imaginer tant de richesses, excepté ceux qui suivaient les caravanes, excepté, parmi les dames migrantes, celles qui avaient vécu quelques années en Abyssinie…» Des années plus tard, la voici partie « mourir à Basra, en exilée permanente, protectrice des servantes, des esclaves, des femmes sans appui.»
Aïcha, Fatima, Zeineb, Safya… Parentes, femmes ou filles du Prophète et de ses compagnons d'armes, ces figures sont toutes évoquées d'après les antiques chroniqueurs dans des récits qui se veulent émouvants et qui sont entrecoupés de "Voix" inspirées, poétiques — signalés par le texte en italique, telles des citations. Comme souvent dans les romans qui visent à faire revivre un lointain passé, le style qui se veut fidèle à cette époque disparue est fréquemment pesant, cérémonieux, privé de spontanéité. Ici c'est aggravé par une sorte de respect religieux. Exemple :
« Enfin, ô ibn Abou Quohaifa, je suis heureux de te savoir allégé de ta charge ! [en fait il est moribond] commence Abderahmane, après avoir salué.
— Le penses-tu réellement, ô Abderahmane ? interroge le calife, taraudé par les scrupules.
— Certes oui, par le Seigneur de la Ka'aba ! (…)
— Hélas, reprend Abou Bekr, comme il serait préférable que le Croyant perde sa tête, perde sa vie, plutôt que de se consacrer aux richesses de ce monde ! Ô toi, le guide du droit chemin, soupire-t-il en s'adressant à Dieu d'un ton désespéré, tu es l'aube pour nos âmes, tu es l'océan pour nos cœurs !»
Le livre se termine par la liste (cinq pages) des personnages évoqués, à commencer par les épouses du Prophète. Mais il m'est tombé des mains bien avant…
Assia Djebar. Loin de Médine. Albin Michel, 1991. Livre de poche, 311 pages.
L'Arabie, à l'époque du Prophète et sous les premiers califes, sert de toile de fond à ces récits qui mettent en scène et célèbrent des femmes d'une époque glorieuse. « J'ai appelé "roman" cet ensemble de récits, de scènes, de visions parfois, qu'a nourri en moi la lecture de quelques historiens des deux ou trois premiers siècles de l'Islam » nous dit l'auteur en avant-propos.
De multiples récits montrent ces femmes qui voulurent rester libres, qui n'y arrivèrent généralement pas, qui se dressèrent contre un époux imposé ou contre la nouvelle concubine qu'il voudrait ajouter à son harem. Tel est le cas de Fatima, la fille du Prophète, confrontée au nouveau projet matrimonial de son époux Ali. « Toutes les filles de Mohammed sont de fortes personnalités.» Pourtant, juste après la mort de son père illustre, Fatima se trouve déshéritée par le premier calife… « Fatima, la dépouillée de ses droits, la première en tête de toute une interminable procession de filles dont la déshérence de fait, souvent appliquée par les frères, les oncles, les fils eux-mêmes, tentera de s'instaurer pour endiguer peu à peu l'insupportable révolution féministe de l'Islam en ce VIIe siècle chrétien!» Bientôt la maladie l'emportera.
D'autres récits sont plus sanglants. Ainsi celui de la princesse yéménite restée anonyme qui fait couper la tête de son époux Aswad, ou celui d'une poétesse restée anonyme — tiens, tiens ! comme c'est bizarre ! — qui « n'en continua pas moins son œuvre orale » après la conversion de sa tribu et qui est dénoncée pour avoir été « l'auteur de nombreuses satires contre le prophète.» Un premier bourreau lui a arraché les dents. Un second bourreau s'est avancé avec une hachette : « la poétesse a eu les mains coupées ». Mœurs d'un autre âge, comme on sait, ça n'existe plus aujourd'hui…
D'autres récits sont plus légers. Prenons l'exemple de Sirin, d'origine copte et venue d'Alexandrie, sœur de Marya la concubine du Prophète. Elle se retrouve épouser un poète fort apprécié du prophète : Hassan ibn Thabit. Elle est alors obligée de s'exprimer en arabe et de gommer son accent étranger. Elle évoque pour son nouvel entourage les riches fêtes d'Alexandrie. Mais : « Comment les gens d'ici pouvaient imaginer tant de richesses, excepté ceux qui suivaient les caravanes, excepté, parmi les dames migrantes, celles qui avaient vécu quelques années en Abyssinie…» Des années plus tard, la voici partie « mourir à Basra, en exilée permanente, protectrice des servantes, des esclaves, des femmes sans appui.»
Aïcha, Fatima, Zeineb, Safya… Parentes, femmes ou filles du Prophète et de ses compagnons d'armes, ces figures sont toutes évoquées d'après les antiques chroniqueurs dans des récits qui se veulent émouvants et qui sont entrecoupés de "Voix" inspirées, poétiques — signalés par le texte en italique, telles des citations. Comme souvent dans les romans qui visent à faire revivre un lointain passé, le style qui se veut fidèle à cette époque disparue est fréquemment pesant, cérémonieux, privé de spontanéité. Ici c'est aggravé par une sorte de respect religieux :
« Enfin, ô ibn Abou Quohaifa, je suis heureux de te savoir allégé de ta charge ! [en fait il est moribond] commence Abderahmane, après avoir salué.
— Le penses-tu réellement, ô Abderahmane ? interroge le calife, taraudé par les scrupules.
— Certes oui, par le Seigneur de la Ka'aba ! (…)
— Hélas, reprend Abou Bekr, comme il serait préférable que le Croyant perde sa tête, perde sa vie, plutôt que de se consacrer aux richesses de ce monde ! Ô toi, le guide du droit chemin, soupire-t-il en s'adressant à Dieu d'un ton désespéré, tu es l'aube pour nos âmes, tu es l'océan pour nos cœurs !»
Le livre se termine par la liste (cinq pages) des personnages évoqués, à commencer par les épouses du prophète. Mais il m'est tombé des mains bien avant…
Assia Djebar. Loin de Médine. Albin Michel, 1991. Livre de poche, 311 pages.
Véronique Ovaldé : Déloger l'animal
S'il faut en croire l'auteure, les petites filles sont particulièrement douées pour s'inventer une autre réalité, plus romantique, loin de la banalité quotidienne qui n'a rien de très palpitant et que l'on peut avoir envie de fuir. Y compris en sautant par la fenêtre en tenue de « déguisement vampire » —« cape de soie noire doublée fuchsia »— pour s'envoler plus facilement. Tout particulièrement si la fillette s'appelle Rose, comme sa mère. 
Une ville nettement méridionale : pas de chauffage en hiver. Rose et ses parents habitent au nième étage d'un immeuble donnant sur la rue Saint-Charles. En terrasse, Rose élève des lapins, des vrais qu'il faut nourrir. Elle en prend bien soin quand elle revient de l'Institut. Madame Isis est une voisine du dessous, « frapadingue ou mytho ou fabuliste…». Gourmande surtout. Chez cette veuve Rose passe des heures à manger des sucreries quand sa mère n'est pas rentrée de la confiserie qui l'emploie ou du cours de danse, à moins que ce ne soit d'un cabaret. Rose se demande souvent pourquoi et depuis quand sa mère porte une perruque blonde et se perd souvent dans la lecture de la presse, petites annonces, faits divers, etc. Elle aussi s'interroge sur le travail de son père qu'on appelle Monsieur Loyal. De quel drôle de cirque dirige-t-il le spectacle ? Rose ne cesse de demander à Madame Isis ce qu'il en est vraiment et pourquoi on ne l'emmène pas au cirque. N'est-ce pas un spectacle pour les enfants ?
Quand la mère de Rose disparaît et que Monsieur Loyal ne prévient pas la police, l'imagination de Rose va se démultiplier. En fait la fillette est plus âgée que sa taille ne le laisse croire... Elle va imaginer le passé de sa mère, le réinventer, y mettre du piment. Encore lycéenne, elle aurait été séduite par un certain Markus, aux allures de marginal : bientôt Rose s'imagine un autre géniteur que Monsieur Loyal ! Comme Monsieur Loyal on se demande « Qui est donc Markus ?».
Ce roman sur l'affabulation est fort plaisant à lire, bien que la couverture —de l'édition originale reprise dans l'édition de poche— puisse donner une idée erronée du sujet (on est loin d'Alice et du lapin blanc). Publié en 2005, ce quatrième ouvrage signé Véronique Ovaldé laissait présager d'une œuvre appétissante : ce qu'il advint, comme le montreront les succès de "Et mon cœur transparent" puis de "Ce que je sais de Vera Candida".
Véronique Ovaldé. Déloger l'animal. Actes Sud, 2005, 166 pages.
Bruce Chatwin : Le Vice-roi de Ouidah
On peut se fier au titre ! C'est bien un roman historique qu'a écrit Bruce Chatwin, écrivain voyageur qui s'est documenté sur les deux rives de l'océan. Il utilise aussi le travail pionnier de Pierre Verger, "Flux et reflux de la traite des Nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos" (1968) qu'il cite dans la
préface et auquel il emprunte certaines anecdotes. Entre le Brésil et l'Afrique de l'Ouest, le trafic des esclaves dure jusqu'en plein XIXe siècle, réprimé alors par les croisières britanniques. Comme l'auteur l'indique, le patronyme Da Silva remplace celui de Da Souza : car on est dans le monde de la fiction, pas de l'histoire universitaire.
Le récit est donc centré sur la figure de Francisco Manoel da Silva, sa vie difficile dans le Nordeste brésilien, son association avec un homme d'affaires de Bahia, son commerce criminel à Ouidah, sa fortune et sa chute qui l'empêchera de retourner au pays natal. L'aventurier brésilien est devenu l'ami d'un rois de Dahomey —d'où le titre—; il a épousé une fille du pays et donné naissance à une grande famille dont les descendants se trouvent réunis au chapitre premier sous la direction de Papa Agostinho et de Mama Benz pour célébrer sa mémoire. « À sa mort en 1857 [dom Francisco] laissa soixante-trois fils mulâtres et une quantité inconnue de filles; sa progéniture, de plus en plus noire au fil des générations, se répandait maintenant, innombrable comme les sauterelles, de Luanda au Quartier latin…» Chatwin brosse ainsi d'un ton léger la saga africaine des Da Silva. Les personnages truculents abondent, sans pour autant cacher au lecteur la réalité de l'odieux trafic.
Arrivé comme lieutenant brésilien en 1812, Da Silva remet en état un vieux fort portugais : « De nouveau les navires passant au large virent les "cinq écus" de la maison royale de Bragance flotter sur le mât, annonçant que le fort Saint-Jean-Baptiste avait des esclaves à vendre.» Encore faut-il disposer d'esclaves à vendre vers les marchés du Brésil ou de Cuba. C'est là que jouent les bonnes relations de dom Francisco avec le Yovogan, sorte de ministre du roi d'Abomey chargé des relations commerciales avec les Blancs. Celui qui est devenu "frère de sang" du nouveau roi sait trouver des cadeaux exotiques pour le satisfaire. De son côté, le roi n'accepte en règlement que des cauris — une monnaie qui ne peut se dévaluer— et refuse les pièces d'or portant effigie de souverains étrangers (Louis XVI, Napoléon, Victoria...) car il ne lui paraît pas convenable qu'on joue avec les têtes des souverains, tandis que lui-même collectionne les crânes de ses ennemis et construit sa funèbre légende.
Au fil du récit, de multiples traits décrivent avec humour et compassion cette société du littoral de Guinée au XIXe siècle, marquée notamment par l'installation d'autres Brésiliens, descendants d'esclaves. Il verra aussi les visées des Anglais et des Français sur la Côte d'Afrique alors que l'âge de la traite va céder la place à l'impérialisme. Un siècle plus tard le pouvoir "révolutionnaire" —dont se moque gentiment Chatwin— cherche à en combattre les séquelles et les ombres.
Bruce CHATWIN. Le Vice-roi de Ouidah. Traduit par Jacques Chabert. Grasset, 1982, 220 pages.
On peut se fier au titre ! C'est bien un roman historique qu'a écrit Bruce Chatwin, écrivain voyageur qui s'est documenté sur les deux rives de l'océan. Il utilise aussi le travail pionnier de Pierre Verger, "Flux et reflux de la traite des Nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos os Santos" (1968) qu'il cite dans la préface et auquel il emprunte certaines anecdotes. Entre le Brésil et l'Afrique de l'Ouest, le trafic des esclaves dure jusqu'en plein XIXe siècle, réprimé alors par les croisières britanniques. Comme l'auteur l'indique, le patronyme Da Silva remplace celui de Da Souza : car on est dans le monde du fiction, pas de l'histoire universitaire.
Le récit est donc centré sur la figure de Francisco Manoel da Silva, sa vie difficile dans le Nordeste brésilien, son association avec un homme d'affaires de Bahia, son commerce criminel à Ouidah, sa fortune et sa chute qui l'empêchera de retourner au pays natal. L'aventurier brésilien est devenu l'ami d'un rois de Dahomey —d'où le titre—; il a épousé une fille du pays et donné naissance à une grande famille dont les descendants se trouvent réunis au chapitre premier sous la direction de Papa Agostinho et de Mama Benz pour célébrer sa mémoire. « À sa mort en 1857 [dom Francisco] laissa soixante-trois fils mulâtres et une quantité inconnue de filles; sa progéniture, de plus en plus noire au fil des générations, se répandait maintenant, innombrable comme les sauterelles, de Luanda au Quartier latin…» Chatwin brosse ainsi d'un ton léger la saga africaine des Da Silva. Les personnages truculents abondent, sans pour autant cacher au lecteur la réalité de l'odieux trafic.
Arrivé comme lieutenant brésilien en 1812, Da Silva remet en état un vieux fort portugais : « De nouveau les navires passant au large virent les "cinq écus" de la maison royale de Bragance flotter sur le mât, annonçant que le fort Saint-Jean-Baptiste avait des esclaves à vendre.» Encore faut-il disposer d'esclaves à vendre vers les marchés du Brésil ou de Cuba. C'est là que jouent les bonnes relations de dom Francisco avec le Yovogan, sorte de ministre du roi d'Abomey chargé des relations commerciales avec les Blancs. Celui qui est devenu "frère de sang" du nouveau roi sait trouver des cadeaux exotiques pour le satisfaire. De son côté, le roi n'accepte en règlement que des cauris — une monnaie qui ne peut se dévaluer— et refuse les pièces d'or portant effigie de souverains étrangers (Louis XVI, Napoléon, Victoria...) car il ne lui paraît pas convenable qu'on joue avec les têtes des souverains, tandis que lui-même collectionne les crânes de ses ennemis et construit sa funeste légende.
Au fil du récit, de multiples traits décrivent avec humour et compassion cette société du littoral de Guinée au XIXe siècle, marquée notamment par l'installation d'autres Brésiliens, descendants d'esclaves. Il verra aussi les visées des Anglais et des Français sur la Côte d'Afrique alors que l'âge de la traite va céder la place à l'impérialisme. Un siècle plus tard le pouvoir "révolutionnaire" —dont se moque gentiment Chatwin— cherche à en combattre les séquelles et les ombres.
Bruce CHATWIN. Le Vice-roi de Ouidah. Traduit par Jacques Chabert. Grasset, 1982, 220 pages.
Cécile Ladjali - Shâb ou la nuit
Professeur de lettres, Cécile Ladjali n'ignore rien des codes de l'autobiographie. Toutefois quand on connaît sa belle plume de romancière, ce récit déconcerte car elle l'a conçu comme "un exercice d'école", fidèle au déroulement chronologique des passages obligés : depuis le roman parental jusqu'à la naissance de sa vocation, sans omettre la quête essentielle de ses origines et celle du père. Sauf que C. Ladjali est une enfant adoptée en Suisse en 1971 et que son père adoptif —Robert, une seule fois appelé "papa"— s'est longtemps tu sur son propre passé. Sauf qu'il n'est pas fréquent d'envisager d'écrire sur soi dès vingt-huit ans et de publier son récit de vie à la quarantaine! C. Ladjali s'en explique : pour elle comme pour beaucoup d'autobiographes, l'écriture représente une thérapie salvatrice. Prénommée "Cécile", sainte aveugle, la romancière a été élevée dans la nuit et le silence ; les mots lui ont donné la lumière : "tout le texte se structur(e) assez grossièrement autour des antithèses nuit/lumière, lucidité/cécité".
"Je ne savais rien de mes origines ni des circonstances de mon abandon" note-t-elle. "Bourgeois laborieux, catholiques gaullistes" Robert et Jeannine donnent à Cécile une éducation stricte. Mais dans cette famille de "conspirateurs taiseux" la fillette se vit double et pressent des secrets. Sur la plage, son "corps trop brun, ses cheveux trop noirs" la gênent. Elle a huit ans quand son copain Vincent l'agresse : "Tu as une tête et un nom d'arabe. Tu pues". C'est la première prise de conscience de sa différence, la naissance d'un trouble identitaire : Cécile cherche à se blanchir la peau, se sent rejetée dans cette école privée "d'extrême-droite nogentaise" où les élèves sont racistes. Les interrogations de l'enfant s'accroissent lorsqu'elle découvre des photos de famille et les livres de l'oncle Georges sur la guerre d'Algérie ; plus encore lors de la guerre Iran-Irak en 1980 quand, devant des images télévisuelles d'hommes vêtus en arabes Robert entre dans une violente colère... Enfin, lors de vacances en Espagne, cueillant avec joie des figues de barbarie, Robert évoque son pays : la fillette retiendra deux mots: Barbarie-Algérie. Elle a dix-huit ans lorsque, mourant, il lui livre enfin ses secrets. Elle regrettera toujours de n'avoir pu communiquer avec lui et son autobiographie est une façon de lui rendre hommage. La romancière a compris trop tard la cécité de ce père franco-kabyle —Rabia de son vrai prénom— abandonné par son géniteur et par "la famille kabyle qui l'avait jugé bâtard. Robert dut haïr l'Algérie". Cécile Ladjali le décrit comme "un homme bon mais maladroit", mutique et habité d'une grand violence : les gifles et les coups de martinet contrastaient chez lui avec sa douceur aimante lorsqu'il venait la réveiller, elle sa Shahbanou, "sa petite princesse". Et Jeannine restait silencieuse...
Pourtant la fillette aime sincèrement sa mère adoptive qui lui a donné le goût des livres, de la musique. Mais ce n'est qu'à la naissance de son fils Camille, que Jeannine lui montre les papiers de son adoption. L'auteure découvre alors son prénom iranien —Roshan, Soleil— et celui de sa mère biologique, Massoumeh. Ce bébé lui a ouvert la voie de ses origines, de sa seconde naissance! On peut comprendre que C. Ladjali ait souhaité rencontrer sa génitrice, pour lui reprocher de l'avoir abandonnée ; et qu'elle ait débuté l'écriture de sa jeune vie "contre une forme d'aveuglement forcé" imposé par sa mère adoptive... Elle qui "cultivait beaucoup de mépris pour l'autofiction" s'y résoud comme à un "commandement interne"; "le rapport presque magique que j'entretenais avec les mots allait contre les principes fondamentaux de ma vie : le vide, l'absence, le silence".
"Shâb ou la nuit" constitue un bel exemple d'autobiographie classique. C. Ladjali sait convaincre du pouvoir de l'écriture : en lui permettant de comprendre d'où elle vient, le langage lui révèle où elle va. Il suffisait seulement de trouver, comme Marie Cardinal, "les mots pour le dire".
Cécile LADJALI - Shâb ou la nuit. Actes Sud, 2013, 302 pages.
DOCTOROW : Homer & Langley
C'est l'histoire de deux frères vivant à Manhattan. L'incipit précise : « Je suis Homer, le frère aveugle.» Ils habitent un hôtel particulier cossu, sur la Cinquième avenue. Au début du récit, ils vivent dans une grande aisance, servis par plusieurs domestiques. À la fin ce sont des clochards enfouis sous les détritus dans ce même hôtel particulier transformé en décharge au fil des années, et attirant parfois les curieux : « C'est une attraction plus grandiose encore que l'Empire State Building…»
La grippe espagnole les avait faits orphelins en 1920. À cette époque Homer était en train de perdre la vue. Son frère Langley, qui a survécu aux gaz de combat, prend soin de lui, mais leur vie va progressivement sombrer dans l'isolement. Le mariage de Langley est un échec et se termine par un divorce. Les domestiques les quittent les uns après les autres. Ils ont encore une vie sociale dans les "roaring twenties", fréquentant tel ou tel "speakesy". Après 1930, les choses commencent sérieusement à se gâter ; Langley est devenu « investigateur des choses inutiles ». Il achète tous les journaux de New York dans l'idée folle d'en tirer un journal idéal ; mais les piles de papier s'accumulent et s'y ajoutent des tas d'objets dont peu sont réellement utilisables, y compris une Ford-T dans le grand salon. Homer dispose de machines à écrire en braille. Dans l'immense maison les objets prolifèrent. À chaque départ de domestique, la catastrophe prend une ampleur nouvelle. Partie la dernière, la cuisinière, Grand-Maman Robileaux, rejoint sa belle-fille en Louisiane après la mort de son fils musicien qui avait un temps illuminé la maison des Collyer de ses rythmes de jazz. Les domestiques japonais, des "nisei", sont arrêtés par la police en 1942 : après leur départ, on ne retrouve plus rien, ils avaient été les derniers à tenter de maîtriser la situation. Ensuite tout se dégrade très vite : Langley ne paye plus les factures —d'eau, de gaz et d'électricité— et tente de survivre en autarcie ! Homer, lui, survit par la pratique du piano et plus tardivement par l'écriture de ses souvenirs quand son oreille est devenue à son tour défaillante.
Arrivé au milieu du roman, le lecteur commence peut-être à trouver ce récit monotone. L'auteur fait intervenir quelques événements pour relancer l'intérêt : le bref séjour d'un gangster blessé, les quelques mois de séjour des hippies rencontrés à Central Park le temps d'une manifestation contre la guerre du Vietnam. Ce qui situe l'action dans les années soixante alors que, dans la réalité, les frères Collyer dont l'auteur s'est inspiré sont déjà décédés en 1947 (avant la mise sur le marché de la machine à écrire en braille en 1951 ?). Ils ont passé toute leur vie sur la Cinquième Avenue au 2078, à l'angle de la 128e rue : habilement, le romancier a déplacé leur hôtel particulier pour qu'il soit limitrophe de Central Park, dans un quartier plus huppé !
On est certainement tenté de surinterpréter "Homer & Langley", d'en faire une exagération de l'individualisme de la société américaine, deshumanisée et croulant sous les objets. Il y a chez Langley «un esprit rebelle » et un côté "survivaliste" : il organise ses fatras d'objets comme une protection, comme des pièges, redoutant les intrusions, craignant les voisins et les journalistes, arrachant les fils du téléphone lors de l'épisode du gangster blessé. Cette "bunkérisation" au cœur de la grande ville est aussi bien matérielle qu'humaine, mais elle est davantage le fait de Langley que d'Homer qui, comme son homonyme antique, vit pour raconter, s'adressant à une muse invisible, cette Jacqueline Roux qui un jour l'empêcha de se faire renverser en traversant son avenue. Homer en fait est prisonnier, de son handicap et de son frère bien évidemment, mais aussi de l'attente de cette femme qui lui rappelle la jeune fille qui l'accompagnait jadis au cinéma quand il jouait du piano pour les films muets de Buster Keaton.
Edgar Lawrence DOCTOROW : Homer & Langley.
Traduit par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2012, 228 pages.
Jeroen Brouwers : L'Éden englouti
On retrouve ici le temps des colonies qui reste un thème fréquent des littératures européennes. Né en 1940, Jeroen Brouwers modifie à peine sa biographie pour nous emmener à Batavia, aux Indes néerlandaises à la fin des années trente, en plein « tempo dahulu ». Le narrateur de "L'Éden englouti" est venu au monde dans une famille de colons habitant la ville. Tel « une statue blanche », le grand-père arborant une tenue claire et un casque colonial fascine le tout jeune garçon ; il l'emmène à l'église où il règne sur les orgues, comme au studio d'enregistrement où il dirige l'orchestre de la radio. Une génération plus tard, le narrateur se souvient des vieux films dont il était le héros au milieu de sa famille et retrouve des photographies qui font revivre le passé.
Des scènes lui reviennent à l'esprit : les parents assis à l'arrière de l'automobile décapotable que conduit le "kebon", le domestique chauffeur et jardinier. Babu Itih, la gouvernante qui lui chantait des berceuses pleines de mots javanais dont il reste ici un abondant lexique. Mais aussi la guerre en 1940 et la famille qui échappe de peu au bombardement japonais avant d'être envoyée dans un camp de prisonniers tandis que le père était déporté au Japon. Après la guerre, « la plus belle maison du monde » est à moitié détruite, envahie par la végétation tropicale ; puis vient l'heure du départ à bord d'un cargo quittant Java en juin 1947. « Que donnerais-je pour revoir encore cette maison dans l'état où je l'ai vue pour la dernière fois après la guerre : endommagée et dépourvue de portes, avec des arbustes parasites surgissant des sols et avec des nuages en guise de tuiles ? Rien.»
L'originalité de ces souvenirs de petite enfance en terre exotique n'est ni dans la chronologie ni dans une narration logiquement ordonnée. Ce sont des flashes de mémoire, suggérés par les films et les photographies en noir et blanc, qui illuminent des scènes courtes, rendues en quelques pages, tandis que le narrateur les jette au feu. « Qu'avec moi, qui n'ai pas de nostalgie, la littérature des Indes néerlandaises prenne fin.» Pas de nostalgie, vraiment ? Tout porte à croire le contraire, y compris le titre de ce mince volume, et l'évocation des mots "brabançons" du père : « Donne un smok à Papa, Jus…». Nostalgie donc, non de l'Insulinde, mais « de ce qui en moi s'est perdu…» et de « l'époque où je vivais sans penser », « pendant les années de mon inconscience…»
Jeroen Brouwers : L'Éden englouti. Traduit par Patrick Grilli. Gallimard, 1998, 110 pages. Titre original : "Het verzonkene" (1979).
Michel Serres : Petite Poucette
Après l'écriture et l'imprimerie, voici venu le temps de la troisième révolution : celle des nouvelles technologies. Adviennent avec elles de nouveaux êtres humains que Michel Serres baptise "avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet" tant ils sont agiles à communiquer par leurs pouces... Ils sont l'aurore d'une nouvelle société, kaléïdoscope d'individualités interconnectées où déjà s'effacent classements et hiérarchies, où les savoirs appartiennent à tous, où disparaissent les estrades, les chefs et les guides. Mais "Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau". Toutefois tout n'est peut-être pas perdu selon M.Serres...
Ces Petits Poucets, enfants du monde nouveau nés à partir de 1970, n'ont connu ni la famine ni la guerre et n'ont donc jamais expérimenté "l'urgence vitale d'une morale". À l'inverse de leurs aînés, ils n'ont aucun attachement fondateur à une patrie, une religion, une idéologie; individualistes et égocentrés ces électrons libres et zappeurs doivent "inventer de nouveaux liens". Petite Poucette choisit ses amis sur les réseaux sociaux, s'enivre d'images et sait gérer simultanément plusieurs informations. Connectée hors de tout espace, elle parle, écrit, pense d'une autre manière que ses parents. Car sa tête c'est son ordinateur : bien pleine et bien faite grâce aux moteurs de recherche et aux logiciels tout y est disponible : rationalité, mémoire, imagination. Dès lors sa vraie tête n'est plus encombrée : Petite Poucette prend ses distances face au savoir et s'ouvre à l'inventivité; désormais pour elle, " le monde est à réinventer"!
M. Serres l'affirme : c'est la fin de l'enseignement en un lieu dédié, par un professeur savant; la fin de la société du spectacle et des acteurs politiques. L'enseignant n'en impose plus à de "sages assis, bouche cousue, cul posé" : Internet est plus savant que lui, les petits poucets s'accaparent seuls ce savoir car leurs fonctions cognitives se sont adaptées et surtout, ils le mobilisent selon leur propre demande, il ne leur est plus imposé.
Ainsi, à l'école comme en politique il n'y a plus, pour l'auteur, "des conducteurs et des conduits" car nul n'est plus présumé innocent —c'est-à-dire ignorant. Reste aux professeurs, de philo surtout, à s'interconnecter eux aussi à ce nouveau tohu bohu cognitif mondial, sinon la philosophie "ratera notre temps".
"Je voudrais avoir dix-huit ans (...) puisque tout reste à inventer... avec ces Petits auxquels j'ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés." Nul ne songe à mettre en doute la sincérité ni l'enthousiasme de M. Serres, même si son argumentaire reste léger car il préfère convaincre par comparaisons et métaphores : on aimerait pouvoir partager son optimisme.
Michel Serres. Petite Poucette. Le Pommier, 2012, 82 pages.
Cees Nooteboom : L'histoire suivante
Herman Mussert est professeur de lettres classiques dans un lycée hollandais. Surnommé Socrate par ses élèves, il connaît son plus grand succès quand il raconte la mort du philosophe. La jeune Lisa, dans le rôle de Criton, est sa plus grande admiratrice, jusque dans les cours de poésie latine : « Tout vers latin sur lequel se penchait Lisa d'India se mettait à courir, à vivre, à couler. Elle était un miracle vivant…». Mais Lisa, qui excelle dans toutes les matières, et dont tout le lycée est amoureux, n'est éprise que d'Arend Herfst le sportif. Son épouse Maria Zeinstra enseigne la biologie ; un jour Socrate est allé à son cours —c'était un truc pédagogique à la mode— et Socrate s'est mis à s'intéresser à la biologie et encore plus à Maria Z. Mais tout cela appartient désormais au passé.
Le récit est construit comme une prosopopée car Socrate en se réveillant dans sa chambre d'Amsterdam se croit mort, et peut-être l'est-il. Il se souvient que Maria Z. l'a rejoint dans cet appartement qu'il partage avec quatre mille bouquins (d'auteurs anciens) et le chat Noctule. « Quand tout fut fini, j'avais l'impression d'avoir traversé la Manche à la nage.» Il se souvient aussi d'avoir emmené Maria Z. à Lisbonne pendant que son mari participait à un tournoi de basket.
Il faut atteindre la fin de la seconde (et dernière) partie pour comprendre le titre "L'histoire suivante" (Het volgende verhaal). Bien après les années où il enseignait, Socrate a embarqué pour un ultime voyage sur un paquebot partant de Lisbonne pour rejoindre l'Amazonie. Il n'est plus alors le Socrate lecteur compulsif des "Métamorphoses" d'Ovide et fin connaisseur de la mythologie grecque, mais le Dr Strabon dont les guides touristiques envoient les Hollandais parcourir le monde. Cette ultime traversée est symbolique : chaque passager raconte l'histoire de sa mort, généralement accidentelle.
L'éditeur présente ce texte de Cees Nooteboom comme une méditation métaphysique; elle est construite de façon à surprendre. Elle n'exclut d'ailleurs pas l'humour, qu'il s'agisse d'éléments d'autoportrait du narrateur — « Hé, les gars, Socrate a mis un galurin de tantouze sur ses binocles »— ou de l'intérêt répétitif pour les auteurs anciens tel Hérodote : « J'ai toujours eu un faible pour ce naïf mythomane.» Tout bien réfléchi, on doit se réjouir de ce court roman de l'écrivain néerlandais né en 1933 et en conseiller la lecture.
Cees NOOTEBOOM : L'histoire suivante. Traduit par Philippe Noble. Actes Sud, 1991 et Folio, 2000, 135 pages.
Hannah Arendt : le film
Le film de Margarethe von Trotta relève un véritable défi : comment faire en sorte que le cinéphile d'aujourd'hui s'intéresse à Hannah Arendt. Plutôt qu'une biographie filmée —les cuistres disent une "biopic"— la réalisactrice allemande a centré son travail sur la réaction de la philosophe au procès d'Eichmann à Jérusalem.
Hannah Arendt est d'abord représentative du milieu intellectuel universitaire new-yorkais au début des années 60. Comme elle, plusieurs personnages sont des réfugiés qui ont échappé au nazisme. Outre son compagnon, on retrouve Hans Jonas. Entre eux, la langue allemande forme un lieu, une patrie. Ce milieu est dépeint au moment où Eichmann vient d'être capturé et doit être jugé en Israël. Pour certains ce n'est pas normal car l'Etat d'Israël n'existait pas encore dans les années du génocide. Mais les procès de Nuremberg appartiennent au passé et il n'y a pas encore de TPI à La Haye. Alors...
Alors Hannah Arendt part suivre le procès pour le "New Yorker" au risque que ses articles fassent scandale. Qu'une juive cherche à comprendre Eichmann, n'est-ce pas aller trop loin ? C'est pourtant bien ce que Hannah Arendt entend faire : comprendre ce personnage de bureaucrate qui ne se défend qu'en mettant en avant son obéissance aux ordres donnés. Bref, ni un monstre ni un imbécile, mais tout simplement... un médiocre. Comme il y en a tant. De là viendra la formule célèbre : « la banalité du mal ». Une formule qui a choqué, comme aussi le ton ironique que l'ancienne élève de Martin Heidegger aime à utiliser. De retour en Amérique, elle tarde à livrer ses articles au magazine —cela donne lieu à quelques scènes humoristiques— et puis le scandale s'amplifie dès leur publication. Le jugement de ses collègues la condamne ; même Hans Jonas part en claquant la porte.
Avec le recul du temps, il n'est pas sûr que les critiques soient moindres. Le film les a fait revivre. Une toute récente émission de "La Fabrique de l'Histoire" (Hannah Arendt et le procès Eichmann diffusée le 7 mai 2013) permet d'approfondir la réflexion sur ce film méritoire. Un film à voir attentivement.
"Hannah Arendt", un film de Margarethe von Trotta, sorti en France le 24 avril 2013, durée 1h 53, avec Barbara Sukowa dans le rôle-titre.
Gary Victor : Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin
Le narrateur est Adam, un écrivain haïtien, dont l'épouse, appelée Ève, attend qu'il rapporte à la maison des liasses de dollars plutôt que les minces rétributions qui paient ses nouvelles publiées dans la presse locale. Adam a des problèmes. Il se retrouve à l'hôpital psychiatrique : il est soigné pour schizophrénie. Il a aussi des contacts avec le dictateur, ce que ces collègues jugeraient mal s'ils l'apprenaient.
Dans ce récit l'état schizophrène du narrateur se traduit par une double présence du "je". Par la fenêtre de l'hôpital, le narrateur s'observe dans le jardin. Dans le jardin, le malade observe de l'extérieur son autre moi caché derrière la fenêtre. Où est la vérité ? « Je vais plonger mes regards dans le miroir du lavabo. Pour me retrouver. Pour savoir qui je suis. Je soupçonne de plus en plus que je ne dois plus me fier à mes sens. Je dérive sur la mer démontée de mes souvenirs.» Le lecteur croit suivre le premier et se retrouve avec l'autre. Un lecteur devrait pouvoir se faire à tout !
« Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin » n'est pas que le titre du roman ; c'est aussi l'incipit. Effectivement le narrateur fréquente le jardin, de l'hôpital, ou un autre, très riche en arbres et en fleurs tropicales, que l'on découvre entouré d'un désert. Pourtant à l'extérieur du jardin paradisiaque il y a une ville, des bidonvilles, le palais d'un dictateur, autrement dit l'Élu. Une vieille femme hante ces quartiers, et le soir, des hommes sont tués, peut-être pour avoir voulu sacrifier à des préceptes du vaudou. Qui est-elle ? Le narrateur, sans doute avant d'être interné, —mais est-ce si sûr ?— a rencontré le dictateur pour lui souffler des idées contre rétribution. Dire à son peuple qu'il est une race supérieure. Ériger une statue plus haute que la statue de la Liberté. Elle a l'inconvénient de projet beaucoup d'ombre. L'écrivain a sans doute tort de fréquenter l'homme politique. « Le président me reçut dans la salle aux masques. Quand il était satisfait des affaires du pays, m'expliqua-t-il, il aimait se faire servir à déjeuner ici, parmi les têtes décapitées et les masques.» Ces masques représentent les têtes des victimes du dictateur... Et l'écrivain se retrouve bientôt porter le masque que le dictateur lui remet. Celui d'un homme très intelligent. « Malheureusement, à un certain moment, il a commencé à perdre les pédales. Il a pensé pouvoir faire cavalier seul ». Est-ce que le narrateur pourra continuer longtemps à mener cette existence périlleuse ? « Il est admis, même dans nos meilleurs universités, que le président est un sorcier puissant. Le peuple l'a élu pour cela. Nos peuples sont tous des peuples de tarés et d'ignorants. Je rejette avec dégoût l'idée de l'envoûtement. C'est en moi que je dois rechercher la raison de ces troubles de l'esprit.»
Entre les deux "moi" du narrateur, les allusions au vaudou, les pulsions sexuelles d'Adam —Eve n'y est pas pour rien— les crimes que le narrateur est chargé d'élucider et l'intervention d'un Dieu qui poursuit le narrateur, la barque est lourdement chargée pour le lecteur ordinaire. Mais vous, peut-être, y trouverez-vous votre bonheur dans cette prose au style magnifique...
Gary VICTOR. Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin. - Vents d'ailleurs, 13640 La Roque d'Anthéron, 2004, 189 pages.