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Vendredi 3 juillet 2009
« Il était une fois, dans le pays d'Alifbay, une ville triste, la plus triste des villes, une ville si épouvantablement triste qu'elle en avait oublié son propre nom…» Mais il était aussi un gentil garçon, Haroun, fils de Soraya et de Rachid Khalifa dont le beau métier consistait à être conteur. Or, ils avaient comme voisin l'ignoble Mr Sengupta.

Le premier tort de Mr Sengupta a sans doute été de poser à Haroun cette question insidieuse : « A quoi servent des histoires qui ne sont même pas vraies ? » Le deuxième tort de Mr Sengupta a été d'enlever Soraya, la maman de Haroun, un matin à 11 heures tandis que son père était overbooké par son bizness de conteur professionnel. Le troisième tort de Mr Sengupta était sa triste figure, à l'image de la ville sans nom, que polluaient les fumées noires crachées par les cheminées des usines de tristesse. Pour toutes ces raisons, Mr Sengupta sera le méchant voisin, non : le méchant tout court sous le nom de Khattam-Shud : ce qui signifie "complètement fini".

Avec les nombreuses campagnes électorales — car l'Inde est la plus grande démocratie du monde — Rachid Khalifa ne manquait pas de contrats qui l'amenaient d'un bout à l'autre du pays ; les candidats aux élections aimaient mieux réunir leurs électeurs pour leur faire entendre des contes fantastiques plutôt que des sornettes et des fausses promesses. Or, il advint, Soraya était à peine partie, que disparut aussi l'inspiration dont jouissait habituellement Rachid : "complètement fini !" c'est dans cet état qu'il se retrouva brutalement un soir de réunion électorale, en pleine tournée dans la vallée de K.

Tandis qu'ils séjournent à l'hôtel-bateau des Mille et Une Nuits plus une, où M. Buttoo leur avait réservé deux chambres donnant sur un lac magnifique, Haroun va devoir prendre les choses en main avec le concours d'une multitude de créatures venues à lui dans son sommeil : ces créatures fantastiques, comme le Génie de l'Eau, l'emportent à toute vitesse dans la Lune, pas celle que vous voyez la nuit, non, l'autre, celle où la mer des histoires bouillonne en permanence, agitée des courants contraires, porteurs de formidables variantes. Le tout sous la surveillance du Morse, le grand responsable du S2TTCAE (le « Système de Transmission Trop Compliqué À Expliquer ») et capable de fabriquer des "fins heureuses" sur lesquelles je ne vous donnerai aucun détail.

Sachez seulement qu'on va frôler la catastrophe ! En effet Haroun va se retrouver emporté vers la Bande de Crépuscule, y trouver son père prisonnier, et devoir combattre des forces obscures comme le "Navire Nuit" du méchant maître des Bouches Cousues, le capitaine Khattam-Shud  en personne qui, non content de polluer irrémédiablement la mer des histoires, est sur le point de réaliser une machine infernale capable de tout vidanger. Sachez aussi que tout cela prendra un peu de temps. Mais au réveil, quand M. Buttoo viendra les chercher pour le meeting électoral, Rachid aura retrouvé sa verve et peu après la vie sourira de nouveau pour Haroun.

• Le conte aurait été écrit par Salman Rushdie pour son fils, du temps de la fatwa qui lui imposait le silence et menaçait sa vie. Je ne sais pas si Rushdie junior a aimé le conte, mais quant à moi, je lui ai trouvé beaucoup de qualités. D'ailleurs même en manquant totalement d'imagination, le lecteur occidental aura tendance à identifier le chef Khattam-Shud, le parti des "Bouches Cousues" fanatiques qui lui obéissent, et jusqu'aux "Chupwala" qui vivent dans l'obscurité. Vous ne croyez pas ?

Salman RUSHDIE
« Haroun et la mer des histoires »
Traduit par Jean-Michel Desbuis
1ère édition : Christian Bourgois, 1991, 249 pages. Réédition, Plon, "Feux croisés", 2004.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE INDIENNE
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Jeudi 2 juillet 2009

Neuf nouvelles publiées dans les années 1930 et inscrites dans les terres chaudes de l'Equateur, forment ce recueil composé par Robert Amutio pour l'éditeur bordelais L'arbre vengeur. Dans cet espace rural du nord de Guyaquil,  le "Montuvio" natal de José de la Cuadra, l'injustice économique et sociale nous prépare à rencontrer des hors-la-loi en plus des figures hautes en couleur pour lesquelles l'auteur disparu en 1941 avait apparemment contracté une forte passion.

S'il y a des voleurs de bétail comme dans un western, personne en revanche qui ressemble à Zorro le justicier. Ici, on fait sa justice soi-même, comme fait la Tigra, l'aînée d'un trio de jolies filles, qui manie la carabine aussi bien que la guitare. Et quand les sœurs Miranda se découvrirent un lointain parent dans la personne du borgne Sotero Naranjo dit Ternerote, le Tendre, elles ne tardèrent à l'occuper à autre chose qu'à tenir boutique  durant le jour. Et elles y mirent tant d'ardeur qu'il finit par décamper.

« Il abandonna tout. C'est tout juste s'il emporta avec lui un baluchon de son linge. Il partit sur la route des Andes lointaines et finit par atterrir , après mille péripéties, à Angamarca, un village de la province de León. On n'apprit ce qu'il était devenu que des mois plus tard, alors que tout le monde le croyait déjà mort, victime des bêtes fauves…»

C'est qu'il y en a des bêtes fauves dans ces nouvelles. A commencer par un énorme et vieux crocodile, dit Guasington, comme le premier président des gringos, et féroce combattant des marécages. Gare aussi à ña Macaria Pono, l'aubergiste trop hospitalière. Gare à Chumbote, le jeune domestique, régulièrement fouetté par ña Feliciana jusqu'à sa chute fatale à cause d'une planche vermoulue. Gare enfin aux organisateurs de combats de coqs.

Bien que toutes ces histoires s'apparentent à des situations dramatiques, la comédie n'est jamais très éloignée : le lecteur ne pourra que rire de don Atanasio Jama, le riche fermier imbu de sa réussite qu'un voleur de bétail viendra dépouiller d'une centaine de ses vaches, et par la même occasion de sa fille.

Tout se déroule dans une société métissée constituée d'Espagnols et d'Indiens, mais quasiment pas de gringos; ils sont remplacés par les Chinois "catholicisés" comme les petits commerçants qui ont ruiné Ternerote, ou comme ceux qui offrent des feux de Bengale pour ajouter à la fête des musiciens itinérants. Ceux du Monduvio n'aiment pas ceux de la Montagne andine : la Tigra prétend que le serrano pue des pieds...

C'est aussi une société surveillée, avec une Police Rurale de gendarmes qui aiment bien venir danser à la hacienda des "Tres Hermanas" après avoir poursuivi en vain dans la région de Santa Ana tous les voleurs de bétail, une profession que complète celle de "chercheur de bétail" exercée par Cubillo avant sa déportation aux îles Galapagos où il devint une sorte d'idiot philosophe.

Bref, voilà de l'authentique littérature latino-américaine, sans risque de se tromper, avec des personnages truculents comme ceux du peintre colombien Botero. Dans sa préface, Robert Amutio plaide pour la traduction de "Los Sangurimas" (1934) dont le héros, Nicasio Sangurima, ferait songer à ceux de Garcià Marquez (Aureliano Buendia), Juan Rulfo (Pedro Paramo) ou Carlos Fuentes (Artemio Cruz). On s'en réjouit par avance !

José de la CUADRA
Noir Équateur

Traduit par Denis et Robert Amutio, Catherine Echezarreta, Eudes Labrusse
L'Arbre vengeur, Talence, 2008, 237 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 29 juin 2009



Présidente et vice-présidente de "Paroles de femmes", Olivia Cattan et Isabelle Lévy considèrent l'influence négative des trois religions révélées sur la place des femmes dans la société française. Elles espèrent faire réagir le pouvoir politique afin que l'Etat "surveille" les pratiques religieuses et fasse évoluer les institutions qui bafouent les "droits de la femme". Leur démarche comparative s'appuie sur des passages des textes sacrés illustratifs du statut de dominée imposé aux femmes dans les trois monothéismes. Un sérieux travail d'enquête leur permet de produire de nombreux témoignages probants. Depuis le péché originel, fondement des trois religions, la nudité engendre la honte. La pudeur s'impose à Ève tentatrice : le corps féminin doit être couvert afin de ne pas éveiller le désir masculin. Les auteures révèlent que des traductions erronées, des interprétations à contre-sens de certains passages des trois Livres sacrés ont permis aux religieux, par peur et par méfiance de la femme, d'orchestrer son assujettissement, dont on ne trouve pas trace dans la Parole divine.

O. Cattan et I. Lévy ont raison sur ce point; mais leur thèse et leur argumentaire demeurent fragiles et leur ouvrage n'est pas à la hauteur des actions de leur association. Leurs propos ne s'élèvent guère au-dessus de l'émotionnel subjectif, de l'expression d'indignations naïves et de péremptoires injonctions. Ce côté "donneuses d'ordres", pourfendeuses de torts, est sympathique car il prouve la force de leur conviction, idéaliste mais sincère; toutefois, à la longue, il devient irritant.

La religion ne saurait rendre compte, à elle seule, du nombre croissant de femmes battues, violentées, mutilées en France aujourd'hui. L'alcoolisme, le chômage, la pauvreté, entre autres, y ont, hélas, aussi leur part. On ne peut négliger non plus le poids de l'éducation familiale des filles, celui de la tradition tribale et clanique, bien antérieure aux textes sacrés et souvent plus prégnante — Germaine Tillion l'a longuement démontré à propos de l'excision des fillettes ou de l'endogamie. Ce conditionnement de l'esprit des jeunes filles constitue un sérieux contre-poids au discours des deux auteures féministes. Par ailleurs, en quoi les "droits de la femme" se distinguent-ils des "droits de l'homme", ceux de tout être humain au respect de sa vie et de sa dignité?  De même, Olivia Cattan et Isabelle Lévy portent la liberté en étendard sans beaucoup chercher le sens que prend ce mot — s'il en a un —, dans les différentes situations socio-familiales des femmes. Accumuler des témoignages ne suffit pas. Prétendre que l'éducation les émancipe du joug religieux relève du jugement hâtif : bien des diplômées sont des croyantes heureuses. Les auteures ne sont pas sans savoir que l'on n'impose pas l'émancipation par décret : elle doit répondre à un désir, une motivation antérieure des femmes : elles ne dépend que d'elles.

Il est un peu facile d'ériger les trois monothéismes en boucs émissaires de l'infériorité dont les femmes sont victimes. Et plutôt que de réclamer encore de nouvelles lois et d'exiger que l'Etat devienne le censeur des pratiques religieuses, mieux vaut privilégier le dialogue au cas par cas, favoriser l'ouverture des esprits à la compréhension des valeurs d'autrui, pour améliorer la considération des femmes. C'est d'ailleurs une des actions de "Paroles de femmes" auprès des personnels hospitaliers, enseignants, des entreprises et des administrations, afin de réduire les conflits qu'ils connaissent avec des femmes venues d'autres cultures.
On ne peut nier l'engagement enthousiaste et candide des deux auteures, convaincues que les valeurs occidentales sont universelles et que les lois transformeront les pratiques. Utopie hélas! Plutôt que le combat pour les "droits des femmes", la vraie raison d'agir ne consisterait-elle pas à faire accepter, à l'homme comme à la femme, l'idée du respect d'autrui, et donc d'abord du respect de soi-même?   

Lu et Chroniqué par Kate
Olivia Cattan et Isabelle Lévy
La femme, la République et le bon Dieu

Presses de la Renaissance, 2008, 264 pages.

Par Kate - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Lundi 29 juin 2009

Dans cette réflexion écrite et publiée "dans l'urgence" après le 11-septembre 2001, l'auteur franco-tunisien analyse l'intégrisme contemporain et part à la recherche de sa généalogie : ses origines historiques et religieuses. Fondé par Abd al-Wahhâb, le wahhabisme qui rayonne depuis l'Arabie saoudite est déconstruit et rendu à sa vacuité intellectuelle comparée aux trésors de la civilisation musulmane depuis ses origines jusqu'à sa "destitution" contemporaine. Économiquement et techniquement dépassé, le monde islamique a vu se multiplier les leaders et les organisations intégristes suite à la disparition du califat. Les Frères musulmans ont alors ouvert le chemin aux talibans et au réseau d’Ousama ben Laden, que l'Occident a interprété à tort comme une répétition de l’épisode médiéval des "Assassins" de Hassan i-Sabbâh, qui, eux, ne s'étaient jamais livrés au terrorisme aveugle. Hier comme aujourd’hui, l’Occident n’a pas su interpréter la maladie de l’islam et l’a au bout du compte encouragée par son refus de reconnaître l’apport de l’islam à sa propre culture. La diplomatie américaine est aussi responsable de cette situation qui n’est pas correctement traduite par l’idée de « choc des civilisations ».

Comme Victor Hugo dans "Histoire d'un crime", Abdelwahhab Meddeb a identifié un coupable principal. Plutôt qu'Ousama ben Laden, son Napoléon le petit est donc Abd al-Wahhâb, l'illuminé du XVIIIè siècle, dont la vision rabougrie et caricaturale d'un islam maigre, pauvre et pudibond s'est trouvée connaître un improbable destin suite à la semi-réunification de la péninsule arabe par la dynastie d'Ibn Saoud enrichie par les pétrodollars. L'intégrisme made in Arabia est un article d'exportation dont le succès doit aussi à d'autres acteurs passés et présents. Abdelwahhab Meddeb remonte ainsi aux premiers siècle de l'hégire pour trouver un islam rationaliste, le mouvement des Motazilites, d'abord soutenu par le calife al-Mamûn, a été brisé en 847 par Mutawakkil.

« En islam, cette maladie s'est exprimée maintes fois à travers l'histoire. Elle s'est manifestée par deux fois dans l'Occident musulman, à travers les deux dynasties d'origine berbère, au XIIe et au XIIIe siècle, celle des Almoravides, suivie par celle des Almohades. Les premiers prônaient un malékisme élémentaire, exclusif, fruste. Ils étaient,  à leur commencement, ennemis des arts. Après avoir conquis Séville, ils firent d'énormes bûchers avec les instruments de musique ; des bibliothèques entières nourrirent les flammes de leur autodafé...»

Quel traitement prescrire ? Selon Abdelwahab Meddeb il faut mettre fin à l'exclusion occidentale de l'islam, dont les racines sont anciennes : « l'incompatibilité occidentale avec le despotisme oriental , dont la première expression poétique date des "Perses" d'Eschyle, une tragédie politiquement fondée sur l'opposition entre l'acceptation du joug de la servitude par le sujet perse et l'insoumission au nom de la liberté qui animé le citoyen athénien.»  Et l'auteur de citer l'exemple de ces Occidentaux qui ont su s'inspirer de la culture islamique : Goethe et son "Divan occidental-oriental", ou bien Aragon et son "Fou d'Elsa". L'auteur invite aussi l'Occident à résoudre la question palestinienne et à libérer le peuple irakien du joug qu'il subit. Sur ce dernier point, je doute que l'auteur ait été satisfait des résultats à ce jour du renversement de Saddam Hussein.

L'auteur conclut en invitant le lecteur à ouvrir le Coran pour y lire ce verset — comme l'avait fait Voltaire dans son "Traité de la tolérance" —  « Point de contrainte en religion.» (Coran, II, 256). Ce livre n'est pas qu'un pamphlet ; il sera lu avec plaisir par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire du temps présent comme par  tous les lecteurs férus d'histoire des idées : l'érudition d'A. Meddeb fait merveille, enjambant les siècles et les rivages du monde méditerranéen.

Abdelwahab MEDDEB
La maladie de l'islam
Seuil, Paris, 2002, 221 pages
• Réédité en collection "Points"

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE GENERALE
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Jeudi 25 juin 2009

« J'étais en Australie au milieu de la Nullarbor.» Ce n'est que le début du périple qui donne son nom au livre couronné du prix Nicolas Bouvier en 2007. Un jeune Français s'aventure à traverser l'île-continent depuis Melbourne jusqu'à Perth en faisant du stop. Avec des camionneurs au volant de "road-trains" ou avec Adam, docteur en grec ancien, au volant d'une épave japonaise. Son ami de quelques jours le largue à Freemantle, port de pêche proche de Perth. Pour gagner de quoi subsister, notre aventurier s'embarque sur "La Perle des Mers", chalutier armé en palangrier , avec un équipage d'enfer : il survivra à une campagne de pêche cauchemardesque respectueuse ni des hommes ni des poissons.


Mais ce n'est qu'une étape. Car le but n'est pas Perth : de là, cap plein Nord, il remonte sur Broome, "le bout du monde", 2000 km plus haut sur la carte. Avant d'en arriver là, il faudra échapper au couple d'Italiens soucieux de trouver un prêtre catholique pour Pâques. Passé les feux de broussaille, Port-Hedland et les ravages d'un cyclone, il tombe à Broome sur une Irlandaise qui lui propose d'aller voir les Aborigènes de la Fitzroy River à la région de Kimberley.


La seconde moitié du récit se passe donc au milieu des Aborigènes. Non pas  de gentils artistes peintres pour le Musée du Quai Branly, mais des conducteurs sauvages de Land Rover à bout de souffle,  comme Augustus, l'ancien du Vietnam et des plates-formes pétrolières. Aux côtés d'Augustus et de ses amis, le voyageur intrépide est interpellé au nom de  "Yagoo" ou de "Napoléon !", invité à partager des mets exotiques et qui peuvent lui sembler répugnants comme les tripes de lamantin, lui le réputé mangeur de grenouilles. Ils l'initient à la pêche dans la mangrove et à éviter serpents venimeux et crocodiles insatiables. Tout en lui faisant entrevoir un univers magique — c'est ce qui fait l'intérêt du livre — en plus de son côté "Cul-de-sac en Australie" auquel on pense çà et là dans la première partie.

 

L'écriture toute simple fait que ce récit se lit très vite, peut-être trop vite, car il donne réellement à voir les Aborigènes d'aujourd'hui, entre des aventures de pêche miraculeuse, des excès d'alcool et de gantja, des récits de fantômes et de corbeaux, et des lieux trop sacrés pour qu'un étranger y pénètre seul au risque de rencontrer le "boogie man", le véritable aborigène sauvage ! « Il est peut-être, tout près… Là, comme ça, à te regarder, mais toi tu l'vois jamais... Si tu lui reviens pas, ouh… Il peut te tuer comme ça, clac, tu l'sens même pas.…»

 

David FAUQUEMBERG

Nullarbor

Hoëbeke, 2007 et Gallimard, Folio, 2009, 232 pages.


 

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mercredi 24 juin 2009
Un parisien natif de Tunis est l'auteur de ces onze textes réunis sous le titre «Aya dans les villes», une gourmandise que je vous invite à savourer comme des pâtisseries orientales.

Dans le récit le plus long, «La tache blanche», le narrateur est accompagné d'Aya, épouse ou compagne, et d'un ami. Ensemble ils visitent des ruines romaines situées en Jordanie, dans un univers minéral accablé de soleil, ils rencontrent des Bédouins, et ils font l'ascension d'une montagne d'où l'on découvre un paysage à couper le souffle. «

 Nous montons les portions d'escalier aux marches approximatives qui s'interrompent, reprennent, zigzaguent, triomphent du dernier chaos abrupt du relief. Au-dessus d'un ultime éboulis de roche, apparaît enfin à quelques enjambées la tache blanche, mamelon pointant son téton vers le ciel, coupole chaulée émergeant sur un angle de pierre, murs en gros appareil nu, quasi régulier. De son étroite terrasse, mon regard retrouve le wadi Araba faisant le lien entre la Mer Morte et Aqaba.»


Au fil des autres récits, dont certains voient les virgules jouer à monopoliser la ponctuation au sein des paragraphes d'une prose constamment esthétisante, on ira au hammam sans oublier la séance de massage, on parcourra Grenade de l'Alhambra à l'Albaicin et puis Marseille la cosmopolite, on s'y s'extasiera des poissons sur les étals du Vieux-Port, puis de la boutique d'un philatéliste polyglotte sur le chemin qui mène du Panier aux calanques. On accompagnera le narrateur dans sa maison natale, attenant à un jardin riche de l'araucaria, du grenadier, et de l'oranger.

Au fil des ces textes, le narrateur explore un espace à la fois géographique et mental, balisé de réminiscences religieuses et enflammé par le corps revenu ou encore absent d'Aya. Le soleil et l'ombre, la mer et la terre, le vent et le sable : toujours les éléments accompagnent le narrateur, qu'il se souvienne de la reine de Saba, ou des ruines de Carthage.
Au milieu de ces récits souvent très profanes, on accompagne le narrateur devenu pèlerin pieux tournant autour du cube sacré tout de noir vêtu : mais soudain son esprit est happé par la contemplation des angles puis de l'intérieur réputé vide — mais pas tout à fait :

« Dieu a déposé un trésor dans la Caaba. Le prophète a voulu s'en emparer et le dépenser. Puis il se rétracta et le laissa où il était celé. Le second calife, Omar, chercha lui aussi à l'excaver, mais il s'était détourné d'un tel projet pour demeurer fidèle à l'imitation prophétique. Ce trésor loge encore au sein de la Caaba. J'en perçois les infimes scintillements. Je me souviens d'une anecdote que rapporte le théosophe andalou qu'il est temps de nommer. Quand Ibn Arabi était dans ma bonne ville de Tunis, en l'an 1201, il reçut de ce trésor une plaque d'or fendue, épaisse d'un doigt, large d'un empan, longue d'un peu plus, contenant une écriture qui lui était inconnue. Mais Ibn Arabi refusa d'accepter un tel échantillon. Il demanda qu'on le remette à sa place. Il voulait lui aussi se conformer au prophète, par bonne convenance. Il avait que ce n'était pas un hasard si le prophète avait décidé de ne pas y toucher. Il estimait que s'il s'en était servi, une sédition aveugle aurait ravagé l'univers. Seul le mahdi qui annoncera la fin des temps pourrait en disposer.»

Ces réflexions sur la Caaba rappellent que l'auteur est connu, non seulement pour ses romans ("Talismano" et "Phantasia", chez Actes sud) mais aussi pour plusieurs essais sur l'islam, notamment "La maladie de l'islam" (Seuil, 2002). Il anime d'ailleurs une émission consacrée à la civilisation musulmane sur France-Culture. 


Abdelwahab MEDDEB
Aya dans les villes

Fata Morgana, 1999, 130 pages.


Par Mapero - Publié dans : MONDE ARABE & MOYEN-ORIENT
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Lundi 22 juin 2009

• Anthropologue professeur à l'université de Chicago, Marshall Sahlins dénonce dans ce bref et dense essai, la conception occidentale erronée de la nature humaine : selon lui, l'être humain n'est, par nature, ni méchant ni esclave de ses instincts car il est un animal de culture. Cette "illusion occidentale" — et non universelle — est une erreur ancienne qui perdure hélas aujourd'hui avec la "mode" du déterminisme biologique : l'homme serait mû par ses gênes — en premier celui de l'égoïsme—, et la société fonctionnerait selon l'unique besoin de chacun de satisfaire ses désirs. Contenir la bestialité anti-sociale de la nature humaine a historiquement légitimé les deux formes de gouvernement. Sahlins établit ainsi le "triangle métaphysique" entre anarchie, hiérarchie et égalité : laissés "libres", la mauvaise nature humaine des hommes les pousse à l'anarchie — seul Rousseau prétend l'inverse ; la hiérarchie — le système monarchique —, ou l'égalité — le système républicain — permettent d'endiguer les appétits individuels de domination et d'argent. Soit le pouvoir centralisé "surveille" les hommes, soit ils s'auto-surveillent : dans les deux cas, l'organisation en société — le culturel — constitue "l'antidote coercitif nécessaire" à leur égoïsme naturel.

• Cette conception pessimiste de la nature humaine prend racine au Ve siècle avant notre ère chez Thucydide et dans le concept chrétien du péché originel. Marshall Sahlins prouve sa persistance du XVIe siècle à nos jours : elle fonde autant la réflexion de Hobbes, monarchiste, que celle de John Adams, républicain. Le moraliste classique La Rochefoucauld affirme que "nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés"; devant la Convention Fédérale de la jeune Amérique, Benjamin Franklin n'a pas d'autre discours : "deux passions exercent une puissante influence dans les affaires humaines : l'ambition et l'avarice, l'amour du pouvoir et l'amour de l'argent". Les Lumières en viennent même à valoriser l'amour de soi, puisque la poursuite de l'intérêt individuel sert l'intérêt général. Et d'Helvétius de renchérir : "aimer, c'est avoir besoin".

• Marshall Sahlins déplore que nous vivions encore aujourd'hui sur cette valorisation de l'égoïsme individuel. Satisfaire ses désirs devient, selon lui, un droit et une liberté auxquels le gouvernement doit faire le moins possible obstacle : on survalorise le corps, le "naturel bio", le matérialisme plutôt que l'esprit. Voici que nous remettons à la "mode" le rousseauiste sauvage, "bon par nature", prétendu vierge de toute culture, et que notre société aurait tant corrompu. C'est néanmoins le préjugé inverse qui reste le plus répandu dans la pensée occidentale marquée par la séculaire dichotomie entre nature et culture : car celle-ci "civilise" le sauvage en nous, en jugulant le "mal" inhérent à notre authenticité naturelle.

• Or, il existe d'autres conceptions de la nature humaine que Marshall Sahlins compare à notre "illusion occidentale" à l'aide d'exemples significatifs pris en Polynésie, Nouvelle Guinée, Indonésie... Si, selon Freud, éduquer un enfant consiste à réprimer "sa nature originelle viciée", il en va tout autrement dans les sociétés non occidentales. L'éducation y aide le petit d'homme à évoluer et s'achever grâce à la progressive maturité de son esprit sollicité par les interactions sociales : elles construisent son identité. Le nourrisson n'est qu'un devenir : les schèmes culturels de la société où il naît façonnent sa nature humaine. La culture constitue donc son état originel ; elle lui permet de dépasser peu à peu ses désirs et pulsions selon ce qui pour lui  fait sens en son esprit et l'élève à la pensée symbolique. Ainsi que l'affirme l'anthropologue Geertz : " il n'existe pas de nature humaine qui soit indépendante de la culture".

• Nul ne naît bon ou méchant, nul n'est soumis à ses gênes ni aliéné à l'assouvissement égoïste de ses appétits. Enfin, chaque contexte culturel suscite en l'homme des besoins — la sexualité par exemple —, dont la signification symbolique et les formes de sublimation varient d'une société à l'autre : c'est toute la diversité des hommes, et celle des natures humaines. Cet essai de Marshall Sahlins sonne comme une mise en garde : car cette illusion perverse que "l'homme est un loup pour l'homme"… "met notre vie en danger". De fait, se croire génétiquement poussé à l'égoïsme ou au crime fait perdre conscience de la responsabilité de ses actes, et rend indifférent à autrui.

Marshall Sahlins
La nature humaine, une illusion occidentale

Editions de l'éclat,  2009, 110 pages.

- Lu et chroniqué par Kate -



Par Mapero - Publié dans : ANTHROPOLOGIE
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Lundi 22 juin 2009


Augusto Roa Bastos est né à Asuncion en 1917, il a participé à la guerre du Chaco (1932-1935) avant de devenir journaliste. En 1947, la guerre civile éclate et débouche sur la dictature : l'écrivain doit se réfugier en Argentine où il compose la majeure partie de son œuvre, jusqu'à ce qu'une autre dictature, argentine cette fois, le pousse à un nouvel exil, vers Toulouse cette fois-ci. Retourné à Asuncion après la déposition de Stroessner, Roa Bastos y mourut en 2005 : le gouvernement de Nicanor Duarte décréta trois jours de deuil national. Exilé au Brésil, le dictateur survécut un an à l'unique grand auteur de son pays.

Moins connu que "Moi le Suprême" (1974) consacré à la dictature de Francia (1814-1840), le premier grand roman de l'auteur paraguayen, "Fils d'Homme" (1960), a connu l'aventure de trois traductions françaises. En 1968, la collection "Croix du sud" de Gallimard l'a d'abord édité dans la traduction de Jean-François Reille qui a été critiquée. Bientôt exilé en France, Roa Bastos a souhaité compléter son roman d'où une nouvelle traduction, ce sera celle de son épouse Iris Giménez, publiée chez Belfond en 1982. Ces deux éditions sont épuisées. En 1995, troisième traduction, celle de François Maspéro parue au Seuil. Il n'y en a pas encore d'édition en collection de poche.

Les cycles de la misère et de la souffrance


Roa Bastos inscrit son œuvre dans les cycles de violence qui ont ruiné sa patrie. Le Paraguay est né au XIXe siècle avec des frontières incertaines. Il s'est trouvé entraîné dans la guerre avec ses voisins. L'auteur a participé à la Guerre du Chaco contre la Bolivie (1932-1935) et y a trouvé l'inspiration pour une partie de ce roman. Mais auparavant, le Paraguay avait dû se battre contre l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay (1865-1870), en une "Grande Guerre" qui a ruiné et dépeuplé un pays qui vivait déjà mal de l'exploitation de la forêt (le quebracho et d'autres essences) et sous la domination des "latifundistas" dont les "péons" étaient véritablement attachés à la terre. Ce pays, qui ne s'est pas encore remis quand commence le roman "Fils d'homme", est bientôt entraîné dans d'autres calamités : le passage de la comète de Halley (1910) coïncide avec une épidémie de lèpre, la révolte des paysans se termine dans une sanglante répression (1912) en attendant une autre répression militaire vingt ans plus tard :

« Ils s'efforcèrent de faire parler les vieux, les femmes et les enfants de la briqueterie et des rizières, avec des menaces et jusqu'à des promesses de ravitaillement et d'argent. Mais personne ne savait quoi que ce soit, ou alors personne ne pouvait décoller les lèvres, les dents serrées par la haine toute nouvelle de ce qu'ils avaient vu faire et par cet autre ressentiment plus ancien, accru à présent par la sauvage répression. Si semblable, dans la mémoire des adultes, à celle de 12, qui écrasa le soulèvement des paysans et qui, comme avant, redépeuplait la lande marécageuse de ses hommes.
Ils saccagèrent aussi les maisons du village. Ils mirent tout sens dessus dessous. Ils passèrent au peigne fin l'église, les enclos, les puits, jusqu'à la dernière citerne. A un certain moment, ils donnaient l'impression d'être en train de chercher un butin de grande valeur, caché grâce à la complicité générale, et non pas l'homme qu'on pouvait voir conduire le camion démantelé d'une des briqueteries, dont le patron naturellement ne savait rien non plus.»


En reconstituant des généalogies familiales, le lecteur ne découvrira que des souffrances en série. De Pilar, fils bâtard du dictateur Francia, naquirent Macario et Maria Candelaria. Candé eut un fils, Gaspar Mora, un habile ébéniste qui, devenu lépreux s'isola dans la forêt et y sculpta un Christ de souffrance, un Christ lépreux comme lui : le titre, "Fils d'homme", trouve ainsi son explication. Après la mort de l'ermite, la statue est installée sur une colline proche du village d'Itapé. Le vieux Macario, dont les récits ont transmis aux plus jeunes les faits et gestes de Gaspar Mora, sera enterré à ses pieds. Un culte mi-guarani mi-chrétien va se développer autour de ce Christ de bois chaque vendredi saint.

Après la Guerre du Chaco, Miguel Vera succède comme maire à un sombre personnage : Meliton profitait de l'absence des hommes partis au combat pour séduire leurs soeurs ou leurs épouses. Il a été assassiné. Micaela témoigne de sa macabre découverte de la vengeance des jumeaux Guiburu, accomplie en remplaçant le Christ de bois par un autre de chair :

« Le Christ avait des bottes. J'ai levé un peu plus les yeux et j'ai vu que le Christ était habillé en militaire et que les vêtements étaient pleins de sang. A genoux encore, je suis arrivée à reconnaître, comme dans un éclair de soufre, Meliton Isasi, attaché à la grande croix noire par beaucoup de tours de lasso, et à demi égorgé.»

Le train de l'histoire

Le Paraguay est perdu au milieu du continent. Métaphore du cours de l'histoire, le train représente l'arrivée du progrès mais aussi des calamités. Il tient dans le roman un rôle d'autant plus central qu'à l'image du pays les communautés humaines y sont très isolées. Il rythme la vie quotidienne, la répression, la guerre. Il permet de rejoindre Asuncion, la capitale. Quand il prend le train pour aller y étudier, le futur lieutenant Vera passe devant cette la colline et voit qu'y est érigée la statue du Christ symbole des malheurs d'Itapé. Personnage mythique à Sapukai, c'est par le train qu'est arrivé le gringo Alexis Dubrowski, exilé et médecin, dont la disparition sera aussi fortuite que la venue. Débarqué de force du train à la suite d'un malentendu, il vivra isolé lui aussi et seule la fille du gardien du cimetière le fréquente.

Le 1er mars 1912, une locomotive et son tender, bourrés d'explosifs, sont lancés contre le convoi des rebelles qui s'apprête à quitter Sapukai pour attaquer la capitale en une dernière tentative : la catastrophe se solde par 2000 morts et des destructions que vingt années n'ont pas suffi à effacer. C'est l'un des événements dramatiques que l'on croise à différents moment du récit — comme les chevaux morts aux carrefours dans "La route des Flandres" de Claude Simon...

Un des wagons du convoi sert ultérieurement de refuge à deux paysans évadés du bagne produisant le maté, puis ensuite à leur fils et à ses amis "montoneros" — ces hommes qui se soulèvent au cri de "Terre, pain et liberté". Mais que le train aussi déportera vers une île perdue au milieu du grand fleuve. C'est du train aussi que descendent les jumeaux avant de se livrer à la vengeance. C'est du train enfin que descend le dernier survivant, porteur des décorations ridicules.

Espérer à tout prix

Si le roman est constitué de dix chapitres répartis en différents temps et divers narrateurs, c'est le lieutenant Miguel Vera qui porte l'histoire comme sa croix, vers son calvaire. Nous le voyons quitter sa famille pour aller étudier à l'Ecole militaire : « Le pays est une grande caserne... remarque son père. Les militaires y sont mieux que personne. — Oui, mais il y a une révolution tous les deux ans » rétorque sa mère.

Compromis dans une conspiration militaire dans la capitale, l'officier est expédié en résidence surveillée dans son village ; les "montoneros", travailleurs de la briqueterie "L'Espérance", le prennent comme chef, — « Il faut que quelque chose change. On ne peut continuer à opprimer un pays indéfiniment » — mais tous se retrouvent dans un bagne militaire situé dans une île du grand fleuve. Quand la Guerre du Chaco mobilise le pays contre la Bolivie qui voulait s'approprier la province du Nord, croyant y trouver du pétrole, tous se retrouvent sur le front, et Vera devient le chef d'un avant-poste où le ravitaillement en eau ne parvient pas. La guerre se déroule dans des conditions épouvantables. Des soldats se mutinent, d'autres se mutilent ; d'autres enfin font preuve d'un courage extraordinaire et souvent vain, supportant d'indicibles souffrances, comme lors de la mission suicidaire des camions citernes vers le fort de Boqueron assiégé.

A la fin de la guerre, ayant survécu par miracle à cet épisode, le lieutenant Vera devenu maire de son village d'Itapé assiste au retour du dernier héros, incapable de s'adapter à la paix. Dans son journal de temps de guerre puis dans un ultime chapitre, c'est lui encore qui donne le sens de ce livre sur la douleur :

« Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l'homme crucifié par l'homme, conclut le maire, parce que sinon il faudrait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci c'est l'enfer et que nous ne pouvons pas espérer le salut.»

• Ce beau roman a bien d'autres qualités. Le lecteur d'aujourd'hui s'y frotte à la culture guarani, proche de la nature, prolongeant les croyances d'avant les jésuites. Il découvre aussi un roman puissant par sa structure narrative. Il y a plusieurs narrateurs et les formes du récit varient : narrateur omniscient, récit à la première personne, journal, lettre… mais jamais le choix de la forme ne se fait au détriment de la force des expériences vécues et relatées. Au total, un livre engagé mais sans pathos militant. Un livre sur la Rédemption.

Augusto ROA BASTOS
Fils d'homme

•Traduit par Iris Giménez
Belfond, 1982, 375 pages.
•Traduit par François Maspéro
Seuil, 1995




Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Vendredi 19 juin 2009

Il faut songer, de temps en temps, à vider les poubelles de l'histoire. On y découvre comment on s'étripait au propre et au figuré quand MySpace et Facebook n'existaient pas. Pascal Blanchard a la bonne idée de rappeler qu'en 1985 déjà la revue "Vingtième-Siècle" avait publié un dossier intitulé "Les guerres franco-françaises" et qu'il fit date. Jean-Pierre Azéma, Jean-Pierre Rioux et Henry Rousso partaient de l'hypothèse que « la plupart des crises profondes qui ont divisé les Français peuvent être assimilées à des failles géologiques. En période de calme, entre deux fractures, celles-ci se recouvrent de sédiments plus ou moins solides, c'est le consensus qui atteint son apogée lors des "unions sacrées". Survient une nouvelle épreuve — guerre, crise internationale, difficultés internes —, et la faille se met à rejouer, faisant craquer la couche sédimentaire, alors que dans le même temps de nouvelles failles se forment.» En 1994, dans la même revue, Daniel Lindenberg devait revenir sur ce qu'il appelait «des guerres de mémoire en France». Ajoutons un "S" et voici l'ouvrage nouveau.


«Les historiens ne doivent pas craindre d'entrer dans l'arène » estiment les directeurs de l'ouvrage. De fait, plus que d'épais travaux personnels sur les péripéties de l'histoire du temps présent, contemporaine ou post-coloniale, Pascal Blanchard s'est fait le spécialiste de la direction de livres collectifs, de recueils d'articles ou de photographies, publiés aux éditions La Découverte. Avec Nicolas Bancel, Eric Deroo, Sandrine Lemaire et quelques autres chercheurs, il a ainsi co-dirigé : Le Paris arabe (2003), Zoos humains (2004), La Fracture coloniale (2006), Lyon capitale des outre-mers (2007), Frontière d'Empire et Les Guerres de mémoires (2008). Hyper-historien pressé,Pascal Blanchard est donc le parfait contemporain de notre hyper-président dont les discours sur le passé déclenchent aussi des tempêtes.

Des guerres sans fin

Soyons clair, il s'agit de réflexions sur les "guerres de mémoires" et la lourdeur des sous-titres — La France et son histoire - Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques — indique bien l'infinie diversité du contenu. Le "tourbillon mémoriel" brasse les faits : vagues et tempêtes provoquées par les manuels républicains de la "Belle Epoque", affaire Dreyfus, commémoration de la Grande Guerre, découverte de Vichy, Libération et Résistance, guerre d'Algérie, découverte de la Shoah, Mai 68, chute du communisme, discours post-coloniaux sur la colonisation... Une seconde partie inspecte les armes avec lesquelles ces guerres se perdent et se gagnent : les lois, les manuels, la télévision, le cinéma, Internet, les musées, et même… les livres d'histoire les plus marquants recensés par Enzo Traverso. Curieusement, les mémoires et les écrits autobiographiques sont assez peu cités dans ce recueil, mais les notes de bas de page et la bibliographie finale apportent de bien utiles références. Curieusement aussi, ou oublie que l'enseignement de l'histoire est jumelé en France avec celui de la géographie — une discipline qu'il serait pourtant utile de convoquer lorsqu'on veut faire croire à l'insuffisante place de l'immigration dans les manuels du secondaire !

Écrire l’histoire se limite de moins en moins au travail universitaire en tour d'ivoire : le grand récit national qui faisait — dit-on — le ciment de la collectivité sous la IIIe République a peu à peu volé en éclat. Tandis que l’État cherche à maîtriser l’agenda de plus en plus épais des commémorations, la société contemporaine ne cesse de vivre des controverses sur son histoire récente, car partis, associations, lobbyistes et groupes de pression exigent tour à tour que la recherche académique écoute et conforte leurs points de vue. Au-delà des dossiers évoqués le lecteur découvrira l’absence de consensus des historiens quand le législateur se penche sur le passé. Les lois mémorielles les ont divisés bruyamment sans pour autant satisfaire les groupes minoritaires en quête de reconnaissance. Plus que Clio, c’est le cinéma et la télévision qui ont répondu aux attentes de publics plus soucieux de visibilité médiatique que de vérité scientifique. Les historiens peinent à s’adapter à ce nouveau cours. Tandis que les uns refusent toute ingérence du législateur, ainsi "Liberté pour l'Histoire", d'autres fondent un "Comité de Vigilance sur les Usages de l'Histoire" (CVUH) : comme un remake de l'opposition des Girondins et des Montagnards ! Pourtant ces débordants discours publics et militants rendent-ils vraiment justice à toutes les mémoires ?

Le silence des tombeaux

Au fil de ces communications fort différentes les unes des autres, on se préoccupe finalement assez peu des foules anonymes. On parle bruyamment d'espace public, on parle haut et fort de héros et de victimes, de confrontation des mémoires, de victimisation et de repentance. Certes. Mais quid des acteurs et des témoins (re)devenus silencieux ou muets ? C'est pourquoi je citerai deux extraits de la communication de Bernard Pudal, "Le communisme français : mémoires défaites et mémoires victorieuses depuis 1989". D'abord pour l'exergue emprunté à Vittorio Foa ("Le silence des communistes", L'Arche, 2007): « Ils étaient dans le monde entier, et aussi en Italie, les hommes et les femmes qui se disaient communistes : permanents, militants, électeurs, sympathisants.[…] Maintenant ils sont en partie silencieux, leur passé est effacé de la mémoire. Ce silence, je le ressens avec acuité, presque jusqu'à l'obsession.» En second lieu, ce portrait du militant quand la guerre froide et le communisme se sont évanouis :

 « Pendant plus de trente ans, André B. a sincèrement cru possible d'instaurer, grâce à un socialisme "scientifiquement" conçu et mis en oeuvre, un monde meilleur où pourrait enfin s'épanouir un "homme nouveau" dans une société libérée dont, avec une « naïveté » qui maintenant [le fait sourire] tristement, il pensait voir une préfiguration dans la microsociété du parti. Aujourd'hui, il est accablé par ce qui lui apparaît comme une évidence : sa vie militante n'a été qu'une longue suite d'erreurs et de contresens ; qu'ils aient été commis de bonne foi ne les rend pas moins navrants. Par moments il s'insurge : il ne lui paraît pas possible que tout cela ait été vain ; le regret des certitudes perdues le tenaille et l'emporte parfois sur l'abattement. Il retrouve presque alors le langage du croyant qu'il fut si longtemps. Mais il est trop lucide désormais pour garder la foi du charbonnier, et son approbation circonstancielle de la politique du PCF ne va pas sans réserves ni critiques. Cela fait d'ailleurs maintenant plusieurs années qu'il n'a pas repris sa carte d'adhérent. Il faut avoir tout cela présent à l'esprit pour comprendre ce que peut être la souffrance politique qu'il ressent, depuis des années, jusque dans son corps. Ce qui s'est effondré par pans successifs, avec le déclin continu du PCF et plus largement de la gauche en France, jusqu'à la débâcle finale du socialisme de l'Est, ce n'est rien de moins que cette foi humaniste invétérée, cette espérance quasi eschatologique si longtemps et si profondément incorporée, qui durant des décennies, en dépit de toutes les traverses, l'ont tenu debout, dans l'assurance, inestimable, que sa vie comme l'histoire avaient un seul et même sens. Aujourd'hui, parvenu au seuil de la vieillesse, il se retrouve dépouillé de ce qui fut sa "grande raison de vivre, celle autour de laquelle s'articulaient toutes les autres, et tout l'édifice qui tenait par là".»  (Source : A. Accardo in J. Sprecher, "À contre-courant : étudiants libéraux et progressistes à Alger, 1954-1962", Bouchène, 2000).

Pour André B. et ses camarades, va-t-on vers une "damnatio memoriae" consécutive à la double chute du Mur et du Communisme ? Après avoir régné en maître après 1945, dans la vie politique, comme dans la culture, le discours communiste s'est tu en 1989. Voilà effectivement une réserve mémorielle encore peu sollicitée. En fait, des mémoires se taisent ; leur heure est passée et on les oublie. Il y a trente ans, on recueillait aussi avec soin les avis de la mère Denis, et les recettes de la "soupe aux herbes sauvages"; la fin des paysans faisait partir au galop le "cheval d'orgueil" vers d'étonnants succès de librairie au temps fané des Musées des Arts et Traditions Populaires. Quand l'agitation de Mai-68 retomba sur les pavés du Quartier latin, la mémoire des provinces avait surgi contre l'histoire jacobine faite à Paris : la mémoire était bretonne ou auvergnate, savoyarde ou occitane ! Qui en parle encore ? Dans le n° de "Vingtième Siècle" auquel il a été fait allusion, Janine Garrisson évoquait aussi la France coupée en deux par… les guerres de religion du XVIe siècle ! "La France et son histoire" ça ne se limiterait donc pas aux querelles politiques des seules dernières décennies comme le premier sous-titre de ce recueil pourrait le laisser croire aux naïfs.

 

°°°°°°°°

 

Pas plus que recourir au discours d'autorité, attendre le silence des tombeaux n'est pas la meilleure solution pour mettre fin aux excès des guerres de mémoire(s). On aimerait croire à la conclusion qu'Esther Benbassa donne à sa contribution : « La guerre des mémoires n'aura peut-être pas lieu…» Comme le choc des civilisations. Encore faut-il que le devoir de mémoire soit suffisant, qu'il ne soit pas récupéré par les activistes, qu'on n'encourage pas les replis communautaristes. "Vaste programme", comme disait le général De Gaulle. En somme, comment vulgariser l'histoire au mieux dans une société de plus en plus métissée ?



Pascal BLANCHARD et Isabelle VEYRAT-MASSIN (dir.)
Les Guerres de mémoires
La France et son histoire. Enjeux politiques, controverses historiques, stratégies médiatiques.

La Découverte, 2008, 334 pages.

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Dimanche 14 juin 2009

Jean Baptiste Trottmann venait d'être guillotiné à Paris le 19 janvier 1870 après avoir tué huit personnes dans un terrain vague de Pantin — mais l'horreur irait plus loin dans ce  singulier roman d'Hervé Le Corre où la littérature inspire le crime. C'est en effet après avoir rencontré Isidore Ducasse, alias Lautréamont, en être devenu l'ami, et s'être inspiré des "Chants de Maldoror" qu'Henri Pujols se transforme en un "serial killer" qu'aucune guillotine ne sanctionnera.

Le propre du polar historique est de bien s'ancrer dans un temps défini, avec son vocabulaire et ses représentations, pas nécessairement dans l'emploi des célébrités historiques. L'auteur nous a tout donné : prolétaires, putes et policiers se précipitent dans l'intrigue avec leur argot, leurs craintes, leurs espoirs. Le Second Empire vacille alors qu'il croit devenir libéral et s'apprête à s'écrouler dans une guerre déclarée à la Prusse et que les tensions sociales sont sur le point d'exploser sous la Commune. On pourrait presque reprocher au romancier d'user de trop grosses ficelles pour nous montrer l'imminence de l'explosion révolutionnaire. Juste deux exemples. La colonne Vendôme se dresse au centre de l'incipit pour la narration d'un premier crime où la victime est précipitée dans le vide : l'année suivante les Communards y renverseront la statue de Napoléon.
Plus loin dans le récit, deux putes en colère sont sur le point de mettre le feu au bordel et aux frusques des bourgeois : des pétroleuses de l'année suivante.


Le Paris populaire est bien rendu avec ses ouvriers mal logés et ses bistrots enfumés. En ce temps d'exode rural plusieurs personnages sont des nouveaux venus à Paris  : Etienne arrivé de l'Yonne, l'inspecteur Letemendia du pays basque, et Henri Pujols du piémont pyrénéen. L'auteur n'a pas insisté sur les fastes de la "ville - lumière"  magiquement transformée par Haussmann ; on voit seulement que la ville est passée de douze à vingt arrondissements mettant fin à d'anciens octrois pris dans la croissance urbaine. La modernité reste pourtant endiguée, alors que le crime, lui ne l'est pas. La police travaille à l'ancienne : le policier Letamendia rêve de nouvelles techniques mais ses chefs n'en veulent pas. Bagarres et assassinats se font au couteau plus qu'au revolver d'importation US ; c'est l'âge des surineurs. Mais aussi des poètes maudits :

« — Isidore ?
Le jeune homme, de dos, est affaissé sur le clavier, dont le couvercle est rabattu, la tête dans ses bras croisés. Pujols hume dans l'air une odeur douceâtre, une senteur orientale. Il avise, couchée dans un gros cendrier sur le piano, une grosse pipe de porcelaine. Il flaire l'objet, grimace, jette au dormeur un regard courroucé.
— Couillon ! marmonne-t-il. Tu te prends pour Baudelaire, ou quoi ? Tu veux te faire admettre au Club des Haschischins ?
— Baudelaire ? fait la voix d'Isidore, étouffée dans sa manche. Ce faiseur !
Le poète maudit se redresse. Il a les yeux rouges, il cille à la lumière de la lampe puis détourne le regard.
— Si tu es venu pour me parler de ce bon monsieur Charles, retourne d'où tu viens !» (extrait page 139).


L'intrigue est bien bâtie, pleine de rebondissements — il en faut pour nourrir 500 pages ! — entrecoupée de chapitres plus calmes et plus descriptifs de la vie quotidienne des personnages. Attention, la violence et l'horreur des crimes pourront ne pas convenir à tous les lecteurs. Le livre a reçu le grand prix du roman noir au festival de Cognac en 2005. C'est un alcool fort. Lors des autopsies, on retrouve un crabe dans la gorge de certaines victimes. Cela s'explique, comme le titre, par le chant VI des "Chants de Maldoror", sur quoi Pujols a pris modèle, et que je cite pour terminer :
 

«… l'homme aux lèvres de saphir a calculé longtemps à l'avance un perfide coup. Son bâton est lancé avec force ; après maints ricochets sur les vagues, il va frapper à la tête l'archange bienfaiteur. Le crabe, mortellement atteint, tombe dans l'eau. La marée porte sur le rivage l'épave flottante. Il attendait la marée pour opérer plus facilement sa descente. Eh bien, la marée est venue; elle l'a bercé de ses chants, et l'a mollement déposé sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que lui faut-il de plus? Et Maldoror, penché sur le sable des grèves, reçoit dans ses bras deux amis, inséparablement réunis par les hasards de la lame: le cadavre du crabe tourteau et le bâton homicide!»

 

Au fait, savez-vous comment Isidore Ducasse est mort ?

 

 

Hervé LE CORRE
L'Homme aux lèvres de saphir

Rivages/Noir, 2004, 502 pages

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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