Wodka par Mapero

 S'ouvrir au monde sans pour autant sacrifier au relativisme culturel qui n'est que mépris de l'Autre.


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Jeudi 23 février 2012 4 23 /02 /Fév /2012 17:58

Depuis la chute de la monarchie absolue, la fragmentation de notre histoire politique en de multiples séquences distinctes tend probablement à ce que la représentation de la Contre-Révolution soit elle aussi très dispersée. L'ouvrage qu'a dirigé JC Martin-DictionnaireJean-Clément Martin, lui-même initialement spécialiste des insurrections de l'Ouest, apporte une vision élargie et cohérente d'une histoire qui ne se réduit pas à la sphère française. « La Contre-Révolution, écrit-il, a été une pratique avant d'être une théorie » en vertu de quoi rares sont les articles "conceptuels".

La forme du dictionnaire rend possibles plusieurs lectures. Sans écarter une appropriation lettre après lettre, on peut suggérer des parcours "thématiques" à l'intérieur de l'ouvrage. La table des entrées (pages 535-542) permet de repérer différents "types" de personnalités contre-révolutionnaires : princes et princesses bourbons piliers du légitimisme (comme le comte de Chambord), du carlisme, du miguélisme ; hommes politiques adversaires de la Révolution, des Jacobins ou des Républiques, généraux des armées vendéennes ou officiers de l'armée du pape comme La Moricière et Athanase Charette de la Contrie, intellectuels comme Burke ou Joseph de Maistre, journalistes comme Rivarol ou Mallet du Pan, historiens comme Ranke, Gaxotte ou Madelin, sans compter un poète comme Baudelaire. Des articles d'une autre sorte, synthèses de plusieurs pages, permettent d'avoir des vues générales par pays : les passés de l'Espagne (guerres carlistes, requeté, maestrazgo), de l'Italie (Fra Diavolo, brigantaggio), de l'Allemagne, de la Russie (Kornilov), de l'Amérique latine (canudos, cristeros, populisme) sont ainsi revisités ainsi que celui de quelques provinces (Navarre, Corse, Douro). La dimension religieuse de la Contre-Révolution apparaît bien dès la fin du XVIIIe siècle (clergé, serment) tandis que le dogme de l'Immaculée Conception, le Syllabus et le culte du Sacré-Cœur importent à la France catholique du XIXe siècle, et viennent enfin l'intégrisme et Mgr Lefebvre. Partout où une Révolution a éclaté, bouleversé l'ordre social et la culture politique, la Contre-Révolution s'est montrée, mais jamais pour s'imposer durablement, sinon dans les mémoires, qui comme on sait, embellissent les souvenirs et les commémorations (Centenaire et Bicentenaire de 1789). Restent aussi des lieux de mémoire pour témoigner d'un massacre ou d'un combat romantique bien souvent perdu d'avance (Mémoire des "Insorgenze" près de Potenza, Puy du Fou, Montejurra). L'émigration, l'exil (Coblence, Frohsdorf, Gorizia) sont bien sûr au rendez-vous, tandis que Madame Tussaud installe à Londres sa collection de têtes commencée à Paris.

Carlimo_Caricatura_de_1870.jpeg

Caricature du Carlisme,avec ses idéaux et personnages principaux - Revue satirique La Flaca, vers 1870. Article "Carlismo" (Wikipedia version espagnole).

Outre des inconnus célèbres (comme Hyde de Neuville ou Adrien Lamourette) ce dictionnaire permet de rencontrer de parfaits inconnus (François-Marie Froment, François-Thomas Galbaud, Marc-Antoine Charrier et de nombreux autres…) et comprend un article inattendu et passionnant sur la Guerre des Boers. Il provoque aussi quelques interrogations. Pourquoi la mémoire d'Andreas Hofer est-elle classée dans l'entrée "Mémoire des Insorgenze" qui traite en même temps du Tyrol et du Mezzogiorno? Surtout, est-il vraiment justifié de mélanger le "positivisme" et le "populisme" —qui ont inspiré bien des régimes d'Amérique du Sud— avec la Contre-Révolution tout en soulignant qu'ils ont réalisé des réformes et opté pour la laïcité ? Le contexte esclavagiste encore présent au Brésil jusqu'en 1888, la situation coloniale de l'Amérique espagnole, le substrat d'une paysannerie amérindienne, l'ampleur de l'immigration dès le XIXe siècle font que l'idée de Contre-Révolution ne peut tout recouvrir ni servir de panacée. Si la présence des "Dictatures militaires sud-américaines" est pleinement justifiée, les régimes seulement de style autoritaire devraient être rejetés en dehors du champ de cet ouvrage, comme le sont le fascisme ou le nationalisme intégral. À vouloir trop prouver, on écorne la rigueur nécessaire à un ouvrage dont le contenu ne demande qu'à s'éparpiller. Enfin, les connaissances auxquelles ce Dictionnaire permet d'aborder paraîtront vite très légères à certains utilisateurs. Il vaut mieux parfois se diriger vers un article de Wikipedia : ainsi pour connaître le "carlisme" et ses guerres l'article de wikipedia est plus riche et doté d'un utile arbre généalogique pour démêler les querelles dynastiques ! En revanche, mérite incontestable : c'est l'unique Dictionnaire thématique sur ce sujet.

Jean-Clément MARTIN (sous la direction de)

Dictionnaire de la Contre-Révolution.  Perrin, 2011, 551 pages.

NB. Les articles du dictionnaire sont suivis de références bibliographiques.

Par Mapero - Publié dans : HISTOIRE 1789-1900
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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 08:35

Une lycéenne enceinte s'imagine aussi grosse qu'une baleine et comme elle s'interroge sur le nom du bébé, celui de Jonas lui vient à l'esprit. Aucune interprétation biblique très compliquée ne me semble devoir être recherchée pour Chaon---Livre-de-Jonas-.jpegdonner plus de sens à ce roman, si ce n'est que comme le Jonas de la Bible qui ne comprend pas les intentions de Dieu, le Jonas du roman ne comprend pas les intentions de Nora sa mère : adolescente, elle a abandonné son premier-né, quelques années plus tard, elle a gardé le second, Jonas, justement. Pourquoi? Il n'est pas sûr que la lecture du roman fournisse une explication convaincante du revirement de Nora. Peut être n'a-t-elle pas compris qu'on lui retirerait son bébé dès l'accouchement, peut-être aussi qu'elle ne voulait pas réellement l'abandonner. En somme un qui pro quo, hélas tragique et susceptible de la conduire au suicide.

Les personnages de Dan Chaon (prononcez "Shawn") sont un peu tous à l'image de Nora : des personnages qui gâchent leur vie, des personnages cabossés qui surnagent dans leur existence tant bien que mal, plutôt mal que bien en fait. Jonas a été cruellement mordu par la chienne de la maison à qui il cherchait des crosses. Sauvé in extremis, mais défiguré, il ne cesse de poser la question à sa mère qui lui avait confié avoir eu un fils avant lui : « Où vont les bébés qu'on abandonne ?» Devenu adulte, du moins aux yeux de l'état-civil, Jonas part à la recherche de ce frère de sang et par conséquent aussi de son identité. Pour cela il abandonne la maison familiale — elle est vendue — il jette les souvenirs, ne sauve que quelques photos et prend la route de Chicago. Il travaille dans un restaurant où le personnel est hispanique et ne se fait guère d'amis. Ses cicatrices ne sont pas seules en cause : son comportement reste celui de quelqu'un qui communique difficilement avec les autres. Le jour où une agence a enfin retrouvé la trace de son demi-frère, Jonas éprouve de grandes difficultés à lui écrire comme à lui téléphoner. Alors, il se rend à St Bonaventure, Nebraska, là où Troy est barman et s'installe dans un "trailer" de location. Il se fait embaucher comme cuisinier dans son restaurant pour mieux l'approcher. Mais rien ne se passe comme on aurait pu l'imaginer. Troy a gâché sa vie à cause de la drogue ; il a été abandonnée par Carla sa femme, camée et infidèle, et comme il doit porter un bracelet électronique leur fils Loomis a été confié à la garde de sa grand-mère. Jonas va imaginer pouvoir se servir de son "neveu" pour apprivoiser son demi-frère.

"Nous sommes une famille" a envie de lui dire Jonas, sensible à la fragilité de leur identité et se désespérant comme une "fin de race", se voyant seul au monde. « Jonas se dit que Troy ne comprend pas. Qu'il n'imagine pas avec quelle facilité on peut disparaître de la surface du globe, avec quelle facilité le temps peut vous engloutir. Il repense aux cendres de sa mère se mélangeant à la terre au fond d'un fossé, quelque part dans l'Iowa, et aux racines des plantes qui s'en nourrirent avant de mourir elles-mêmes. À son grand-père. Plus de quinze ans se sont écoulés depuis la mort de Joseph Doyle et à ce jour, Jonas est peut-être la seule personne en vie à avoir aimé le vieil homme, à revoir très nettement son visage, à se rappeler les histoires qu'il lui racontait.»

La structure narrative a consisté à découper le tout en 36 chapitres, tous désignés par une date entre 1966 et 2002. En effet, Dan Chaon a mélangé la chronologie, un peu trop peut-être, dans le but d'éviter une chronique plate. Dans un but semblable, la part du rêve — chez Nora, comme chez Jonas — permet de s'éloigner un peu de la médiocrité des jours. Nora rêve d'une villa au bord de la mer où son aîné aurait été recueilli : elle est représentée en carte postale d'après une œuvre de Winslow Homer. Jonas rêve d'une autre vie, où Troy et Loomis l'auraient suivi au Mexique, pour exploiter un hôtel de bord de mer. La réalité est autrement grise et l'o n se prend  à s'ennuyer voire à déprimer à la lecture de ce roman psychologique certes habile mais qui tarde à démarrer.

Dan CHAON  -  Le Livre de Jonas.

Traduit par Hélène Fournier. Albin Michel, 2006, 387 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITT. ANGLAISE & AMERICAINE
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 15:50

Linguiste engagé dans la lutte contre l'illettrisme, A. Bentolila monte au créneau : entre la harangue polémique du prochain président et le plaidoyer pour un projet de refonte totale du système éducatif de la maternelle à l'université, rien de très nouveau. Bentolila fustige Bento.gifles excès d'une école qui n'est plus guère républicaine, sacrifiant autant au marché de l'emploi qu'à l'élitisme des grandes écoles ; mais les valeurs qu'il défend, celles des hussards noirs d'antan, laissent sceptique.

Selon lui, l'école doit transmettre un patrimoine commun et des valeurs tout en formant des esprits libres: « lire, écrire, argumenter, compter restent les clés pour un vrai choix de vie personnel.» Apprendre, c'est d'abord accepter de suivre des codes et des règles arbitraires mais nécessaires à toute socialisation : l'école n'a donc rien d'un espace divertissant où l'enfant s'épanouit grâce à de gentils maîtres qui refusent de l'évaluer afin de ne pas traumatiser sa personnalité en devenir. Bentolila incrimine notamment le pédagogisme de l'éveil. À tous niveaux, le maître doit développer l'esprit critique des élèves, leur capacité à se former leur propre jugement afin d'échapper aux manipulations de la culture médiatique, des imams et autres gourous. Les valeurs clés? humilité devant les savoirs, respect de la pensée des auteurs, ouverture tolérante à l'autre, à sa différence, avec bienveillance et lucidité. Bentolila tempête contre les professeurs des écoles trop peu exigeants sur la maîtrise orale de la syntaxe comme du vocabulaire ; or toute l'acquisition de la lecture-écriture en dépend : on le savait!

Son projet de refonte du système s'appuie sur la conviction que l'échec scolaire n'a rien d'une fatalité et loue les vertus d'un bon accompagnement individualisé, des parcours différenciés et de la coopération parents-enseignants : ce discours n'est guère frappé au coin de l'innovation!

Bentolila exhorte le futur président à restaurer l'image sociale des enseignants, non seulement en les rémunérant mieux mais en valorisant leur mission, eux qui sont prêts au « dévouement, voire au sacrifice », pour former des esprits libres mais respectueux « du beau et du vrai », —selon quels critères?—, pour transmettre un patrimoine, —mais figé à la Lagarde et Michard ?— ; enfin pour enseigner aux jeunes que « tout ne se vaut pas », « le rap et Vigny », la réflexion philosophique et les bla-bla des cafés philo…

Quand en plus, Bentolila écrit que « devenir enseignant, c'est choisir son camp culturel et moral », on reste inquiet et dubitatif… Nul ne conteste que l'école laïque et républicaine vise à former des esprits capables de penser par eux-mêmes : mais comment y parvenir s'ils doivent s'interdire de questionner les auteurs et les savoirs? En outre, l'enseignant n'a ni à détourner l'élève de la culture de son temps, ni à lui imposer une échelle de valeurs ; il doit seulement lui permettre de se construire les outils conceptuels pour n'être jamais « indigné » sous influence, mais selon ses propres arguments.

Alain BENTOLILA - Au tableau, Monsieur le Président !

Pour une école enfin républicaine. Odile Jacob, 2012, 152 pages.


Par Kate - Publié dans : EDUCATION
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Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 17:00


Les écrivains sudistes enracinent leur imaginaire dans la tradition orale des contes. Il s'ensuit l'association d'un réalisme prosaïque et d'une part d'irrationnel. Souvent des personnages de blancs ruraux et incultes illustrant la part de monstruosité dans l'être humain, les forces du mal à l'œuvre dans les légendes, les croyances, la conception que se font les habitants du Sud de la nature et des forces cosmiques. L'inculture est associée à la violence : Fay a fui sa famille d'une campagne perdue au Nord du Mississippi pour échapper à la violence bestiale du père (Larry Brown, "Fay"). Violence familiale encore : David et Diana sont terrorisés plus qu'élevés par le Vieux des "Liens du sang" (Thomas H. Cook). La violence est aussi liée à la drogue, et traditionnellement à l'alcool, légal ou frelaté : 

« On disait que les Bedsole connaissaient des amis distillateurs (ou qu'ils distillaient du whiskey eux -mêmes), qu'ils se déplaçaient toujours avec une bonbonne de leur tord-boyaux et que quand ils repartaient, les cultivateurs avaient été "convertis" à leur cause par une muflée de tous les diables.» (Tom Franklin, "La Culasse de l'enfer").

Le crime passionnel est d'autant plus présent que les œuvres sélectionnées sont en partie éditées dans le genre "noir" ou "policier". Le mal y est donc associé à la violence des armes : il est clair que les armes librement accessibles favorisent la criminalité. "La Culasse de l'enfer" est de tous les titres évoqués ici celui où les armes parlent le plus — à l'exception du roman de guerre qu'est "La Marche" de Doctorow. Une véritable armée privée s'est constituée autour du gérant d'un "General Store" de campagne : les juges et shérifs des comtés concernés devront réunir contre elle toute une armada et les bavures seront nombreuses. Le mal se manifeste par des tares liées à des maladies comme la schizophrénie paranoiaque : David et Diana sont « tous souillés par la même tare » selon la fatale mécanique de la tragédie. (Thomas H. Cook, "les liens du sang").

Le mal prend régulièrement la forme de la luxure, du péché de chair, avec une fréquente mise en scène de la prostitution. Elle se tient dans une pauvre cabane en pleine forêt (Tom Franklin), dans les bordels des périphéries urbaines pauvres où Linda est assassinée par le marchand de bibles ("Jolie Blon's Bounce" de J.L. Burke). La prostitution est présente dans les stations balnéaires de la côte à Biloxi, elle se cache dans le mobil home où Fay échoue et prospère dans l'arrière-salle du club de strip-tease que tient l'homme qu'elle assassinera. Le commerce du sexe est plus évident encore dans cette Sin City qu'est La Nouvelle Orleans, dans le Vieux Carré — alias le Quartier français — où Judy Gros-Nénés exerce ses talents (J.L. Burke) et où finit par venir travailler Fay (Larry Brown). Dans "Tourbillon" (Shelby Foote), Beulah a déjà un passé de prostituée, comme sa mère, quand elle est séduite par le pieux fermier Eustis.

La prégnance de la culture religieuse, la place de la Bible, se retrouvent couramment. Ça et là se retrouve l'allusion à une secte, celle d'Eckankar chez J.L. Burke, ou une allusion au vaudou. Le plus souvent, les auteurs s'en rapportent à des églises officielles, baptiste par exemple, à des prédicateurs, à des lecteurs (et vendeurs) de bibles.

« Il y avait une séance de sanctification sur l'autre rive du lac (…) et Mr Eustis faisait partie des prétendants. Frère Jimson avait de l'eau jusqu'à la taille. C'était un jeune homme à cette époque, il portait sa robe de baptême blanche. Il avait tout récemment entendu l'appel de l'au-delà. Mr Eustis était le quatrième dans la file. Il a pris les choses calmement les deux premières fois quand on l'a plongé, mais, la troisième fois, il est sorti en hurlant qu'il venait de voir les Célestes Phalanges. Le Seigneur l'avait touché dans sa trente-deuxième année.» (Shelby Foote, "Tourbillon"). 

Les humains n'y ont qu'un faible choix dans leur vie. Nombre de personnages ne paraissent pas disposer de leur libre-arbitre. À l'extrême c'est l'hérédité du crime comme exemple de la prédestination. Dans "Les Leçons du mal", Thomas H. Cook s'interroge sur le cas des Miller père et fils. Miller père a autrefois violé et tué une jeune fille, avant d'être lui-même assassiné en prison. Son fils sera-t-il à son tour accusé d'un même crime alors qu'une élève de sa classe vient de disparaître ? Son professeur, comme pour vider l'abcès, lui recommande d'enquêter sur son père. Les habitants d'un quartier pauvre, les Ponts, sont lourdement marqués par ce soupçon d'un mal héréditaire. L'hérédité du crime est encore plus marquée dans "Tourbillon" de Shelby Foote. Son héros, Luther Eustis tue Beulah, la jeune fille qu'il a entraînée dans une île, reproduisant le crime de son père : celui-ci, soupçonnant sa femme de le tromper, l'avait égorgée avant de mettre le feu à la ferme et de périr dans les flammes. 

Dans les romans sudistes se dessine un Sud mythique qui double le Sud historique et géographique. Lieu essentiel, la plantation, qui évoque tant la période de l'esclavage, est assez systématiquement présente : elle figure chez Ernest J. Gaines qui excelle à rendre la langue populaire des esclaves et de leurs descendants ("Par la petite porte", "Colère en Louisiane"), dans ce dernier roman, si la propriété de la plantation est restée aux mains d'une vieille famille, son exploitation a été reprise par un Cajun ambitieux. J.L. Burke évoque la plantation de la famille LaSalle, d'origine française et reconvertie dans les conserves de crevettes et d'huîtres ("Jolie Blon's Bounce"). Dans "La Marche" d'E.L. Doctorow, les armées de Sherman détruisent systématiquement les plantations qui se trouvent sur leur route vers l'océan. Dans "Les leçons du mal", la demeure coloniale des Branch porte la mémoire du passage des généraux confédérés, et la présence de Jefferson Davis est attestée dans maintes demeures, chez J.L. Burke ou dans une maison proche de Biloxi ("Fay"). Ça et là, des cimetières évoquent les victimes des combats passés. La mémoire du malheur du Sud est sollicitée par les monuments au Soldat confédéré par exemple dans "Tourbillon" de Shelby Foote. Sur cette plantation les travailleurs noirs ont d'abord été des esclaves. Le cimetière proche de la plantation regroupe leurs tombes, presque à l'abandon dans "La Colère en Louisiane", et menacées par l'essor de la grande culture mécanisée. Les descendants des esclaves vivent à peine mieux que leurs ancêtres. C'est présenté comme une autre image de la fatalité du Sud. Les métissages n'ont pas été choisis : ils résultent du viol de la jeune et jolie domestique par le vieux LaSalle puis par son régisseur cajun appelé Légion, au nom évocateur de forces démoniaques ("Jolie Blon's Bounce"). Dans "Par la petite porte", Copper est né des ébats du frère de Frank, Walter, avec une esclave noire ; et le même Frank reste le dominateur de "ses nègres", attaché aux usages du temps de la ségrégation voire de l'esclavage : « ce n'est pas moi qui les changerai.» 

C'est en Louisiane que ce Sud a résisté le plus à l'usure du temps. L'inspecteur Robicheaux, le héros de J.L. Burke, est l'un des meilleurs passeurs vers ce Sud-là. 

« Les paroles de Guitar Slim et les échos de ses accords roulant et tintant comem des clochettes m'obsédaient. Sans jamais user de mots pour décrire le lieu et l'époque qui l'avaient vu vivre, sa chanson recréait la Louisiane où j'avais grandi : ses interminables champs de canne à sucre battant au rythme des bourrasques sous un ciel en train de s'assombrir, ses routes de terre jaune, ses panneaux de réclame pour Hadacol ou la bière Jax cloués aux pignons des bazars, ses buggies à chevaux qu'on attachait à l'ombre des gommiers pendant la messe du dimanche, ses rades à musique aux murs en bardeaux où venaient jouer Gatemouth Brown, Smiley Lewis et Lloyd Price, ses quartiers de bordels qui fleurissaient depuis le soleil couchant jusqu'à l'aube pour redevenir mystérieusement invisibles à la lumière du matin.» (James Lee BURKE, Jolie Blon's Bounce, page 39.) 

« Je voulais monter dans mon camion et rouler, dans un fracas de tôles au passage des bosses, au milieu des grincements de boîtes de vitesses et du grondement des pneus sur les ponts de planches. Je voulais m'enfoncer dans les profondeurs du marais d'Atchafalaya, au-delà des confins de la raison, au cœur de mon passé, cet univers de dialectes perdus où voisinaient chasseurs d'alligators et whisky casse-baraque, cueilleurs de mousse espagnole et bière Jax, poseurs de lignes de fond et distillateurs de bourbon clandestin, trappeurs de rats musqués et combats de coqs, boudin rouge sang et dosettes de Jim Beam qu'on laissait doucement glisser jusqu'au fond d'un grand verre de bière pression glacée, crevettiers amateurs de braconnage, riz sauvage sorti noir de la marmite, viande de porc cuite au rhum, canettes de Pearl, Regal, Grand Prize ou Lone Star laissées à rafraîchir dans les baquets de glace, ragoût de chevrette aux épis de maïs et artichauts, le tout dans cet univers d'alluvions et d'arbres inondés, comme une terre aux confins du monde, où les marées et la course du soleil étaient les seules mesures du temps.» (idem, page 180.)

Ce Sud n'existe plus aujourd'hui : il s'américanise si l'on peut dire, et ses signes distinctifs sont moins perceptibles. Il s'hispanise et s'alourdit des préjugés du Nord vis à vis d'une population immigrée de Latinos.

« Avec le temps, tout change, sauf le passé. Comme à Lakeland, par exemple. Ses commerces et ses restaurants familiaux se sont perdus dans les brumes d'une autre époque. Quand ils m'apparaissent encore, c'est à travers le filtre du souvenir, fantomatiques et abandonnés comem des bébés sur le parvis d'une église. Autrefois, c'était une ville typique du Sud, avec sa place du tribunal bordée de boutiques construites avec le bois débité et raboté à la scierie locale. A présent, c'est une ville "américaine", plus ou moins semblable à n'importe quelle autre. Les anciens magasins ont cédé la place à des marques franchisées qui vendent les mêmes produits à Providence ou à San Diego. Notre "artisanat régional" est fabriqué en Chine. En fin de journée, les citadins font la queue dans des voitures japonaises pour recevoir leur pitance dans des sancs en papier que leur tendent des adolescents coiffés d'une casquette en papier. Leurs enfants sont obèses, incultes et, pour la plupart, inexpérimentés. Ils regardent des films sur des iPods et ne lisent pour ainsi dire jamais. Le plus beau de tout, du point de vue d'un vieil homme, est qu'on leur a appris que l'amour pouvait être offer sans discernement, et que, par conséquent, ils grandissent étrangers à tout sentiment de honte.» (Thomas H. COOK, Les Leçons du mal, page 237.)

Il en résulte que la disparition du sujet, englouti sous les impératifs du Progrès et de la modernité, est le thème central de la nouvelle littérature du Sud. Oui, le Sud a bien changé. Et c'est un gars du Nord qui nous explique pourquoi.

 

« Avant l'invention de la climatisation, la Floride et les autres États du Sud n'étaient que faiblement peuplés. La chaleur et l'humidité y étaient insupportables. C'est vrai quoi, au Texas, quand la température atteint 38 degrés, vous avez à peine la force de remuer le petit doigt. À La Nouvelle Orléans, l'air est si moite qu'on peut à peine respirer. Pas étonnant que les gens du Sud soient affligés de cet accent traînant qui rend leur conversation presque incompréhensible. Il fait vraiment trop chaud pour articuler correctement voyelles et consonnes. À mon avis, cette chaleur brutale et paralysante explique aussi pourquoi le Sud n'a jamais été à l'origine d'aucune grande invention, d'aucune idée nouvelle, d'aucune contribution notable au progrès de la civilisation. Avec une chaleur pareille, qui peut se permettre de penser, voire de lire ?

Et puis, un beau jour, on a inventé l'air conditionné et les gens du Sud ont commencé à se mettre au boulot. Les gratte-ciel ont poussé comme des champignons et les gens du Nord, qui en avaient marre de l'hiver, ont émigré en masse.» (Michael MOORE, Mike contre-attaque !, 10/18, pp. 136-7.)

Une brève sélection de romans

Larry Brown : Fay / L'auteur est né au Mississippi en 1951.

James Lee Burke : Jolie Blon's Bounce. / Né au Texas en 1936 ; vit en Louisiane.

Thomas H. Cook : Les leçons du mal. / L'auteur est né en Alabama en 1947.

Thomas H. Cook : Les liens du sang. (Ne se passe pas dans le Sud)

E.L. Doctorow : La marche. / Sur la guerre de Sécession. Auteur new-yorkais né en 1931.

Shelby Foote : Tourbillon / L'auteur est né au Mississippi en 1916

Tom Franklin : La Culasse de l'enfer / L'auteur est né en Alabama en 1963.

Ernest J. Gaines : Par la petite porte. / L'auteur est né en Louisiane en 1933.

Ernest J. Gaines : Colère en Louisiane.


Par Mapero et Kate - Publié dans : LITT. ANGLAISE & AMERICAINE
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Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 16:16

     Journaliste à "Libération", Pierre Daum présente dans cet ouvrage la première étude consacrée aux Européens et Juifs qui n'ont pas quitté l'Algérie dès 1962 mais plus tard, jusqu'à ceux qui y vivent toujours en 2011 : aucun organisme, français ou algérien, ne les a jamais recensés. Alors que l'on a coutume d'appeler "pied noir" tout rapatrié non musulman venu du Maghreb, P. Daum en limite le sens aux seuls français d'Algérie. Si un million d'entre eux rentrèrent en France dès la proclamation Daum-ni-valise-ni-cercueil.jpegde l'indépendance algérienne, 200 000 restaient encore ; quelques milliers après 1990, quelques centaines en 2011. Le journaliste a mené un vrai travail d'investigation : enquêtes, confrontations des témoignages avec des documents d'archives, déclarations de divers journalistes et historiens. Il a retenu quinze témoignages significatifs de ces Français d'Algérie de tous âges, de milieux sociaux, de professions très divers : 6 d'entre eux résident toujours en Algérie en 2011, les 9 autres sont partis après 1962. En fait l'objectif de P.Daum est de montrer que les rapatriés rentrés en France en 1962 n'avaient aucune raison réelle de partir ; en revanche, dès 1963, puis au cours des années 90 les menaces devinrent réalité. Le sous-titre est un peu trompeur car si un certain nombre de pieds-noirs est resté après l'indépendance, la majorité n'en est pas moins partie dans les années qui ont suivi ; pourquoi quelques centaines résident-elles toujours en terre algérienne?

     Le million de rapatriés de 1962 a toujours méprisé ceux qui sont restés, traîtres à leurs yeux pour avoir cru à l'Algérie algérienne. Or bien des sources attestent, J.Lacouture le reconnaît que « jamais il n'y a eu de politique de la valise ou le cercueil ». Le FLN s'en prenait aux représentants de la colonisation, aux autorités françaises, non aux anonymes comme le déclarent certains témoins. De plus, les accords d'Évian n'étaient pas défavorables aux pieds-noirs (garantie des droits de propriété, possibilité de prendre la nationalité algérienne, coopération…). Beaucoup sont partis dès 62 par peur collective des représailles des Arabes devenus indépendants, cette peur ancestrale du colon toujours conscient de sa culpabilité. Plus profondément, ces rapatriés, souvent proches de l'OAS, ont quitté l'Algérie « parce qu'ils n'envisageaient pas de vivre à égalité avec les Algériens, simplement parce qu'ils étaient racistes » affirme un des témoins.

     En revanche, dès 1963, le profond changement de la politique algérienne a justifié les rapatriements (nationalisation des terres des Européens auxquels Ben Bella refuse toute indemnisation, nationalité algérienne possible seulement aux Français nés en Algérie de deux parents musulmans…). Ce fut plus sensible encore dans les années 90 quand l'islamisation de la société algérienne s'accompagna d'une régression morale et de la restriction des libertés : intellectuels et artistes, par exemple, jugés sataniques ont alors couru des risques réels. Pourtant quelques centaines de Français d'Algérie y résident encore malgré la répression terroriste islamiste : d'après les 6 témoins, c'est par amour pour l'Algérie où ils ont construit leur vie, fondé leur famille: rien ne les appelle en France, même s'ils se disent français.

     Depuis 2000, la "nostalgérie" pousse les anciens rapatriés à revenir en touristes sur la terre algérienne qui les accueille à bras ouverts… Sans doute croisent-ils sans les voir ceux qui jamais ne quittèrent leur terre natale. P. Daum amène à y songer ;  mais il cherche surtout à dénoncer les préjugés encore attachés au retour massif des pieds-noirs en 62 : colonisateurs et racistes, ils bouclèrent la valise de leur mauvaise conscience alors que leur cercueil n'était pas encore assemblé…

     Pierre DAUM  -  Ni valise ni cercueil. Les pieds-noirs restés en Algérie après l'indépendance. Préface de Benjamin Stora. Solin / Actes Sud, 2012, 430 pages.

 

 

Par Kate - Publié dans : HISTOIRE 1900 - 2000
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Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 09:57

Aujourd'hui presque absent des catalogues des éditeurs, Shelby Foote a été connu pour ses romans ancrés dans le Sud, celui des Confédérés, celui des passions humaines, celui d'une société qui craignait Dieu. Avec "Tourbillon", publié aux États-Unis en 1950, il met en scène un paysan du Foorte-Tourbillon.jpegMississippi. Porteur d'une lourde hérédité et frappé dans son ménage par le destin, il se convertit à une pratique religieuse extrême et est conduit au meurtre d'une jeune femme trop excitante. On reviendra plus loin sur la réussite formelle d'un roman qui dévoile l'essentiel des faits dès le premier chapitre.

Luther Eustis n'a guère connu son père : celui-ci a tenté de maquiller le meurtre de son épouse, qu'il jugeait légère, par l'incendie de sa maison. Il y a trouvé la mort, tandis que le grand-père, rescapé des batailles confédérées, parvenait à sauver son petit-fils. Mais le destin rattrape Eustis après son mariage : un enfant mort-né, puis une fille qui s'avère idiote et incurable. Ce choc provoque la conversion d'Eustis : il fréquente soudain l'Église et un prédicateur illuminé par une peine de prison. « Frère Jimson est venu chez nous, dit Mrs Eustis. Son premier sermon avait pour thème le Péché originel et la Rédemption, ç'a été l'un de ses meilleurs.» Désormais, Luther Eustis ne quitte plus jamais sa Bible : au milieu du travail dans un champ il s'arrête, ouvre sa Bible, lit et prie. Mrs Eustis décrit le baptême de son époux.

« Il y avait une séance de sanctification sur l'autre rive du lac (…) et Mr Eustis faisait partie des prétendants. Frère Jimson avait de l'eau jusqu'à la taille. C'était un jeune homme à cette époque, il portait sa robe de baptême blanche. Il avait tout récemment entendu l'appel de l'au-delà. Mr Eustis était le quatrième dans la file. Il a pris les choses calmement les deux premières fois quand on l'a plongé, mais, la troisième fois, il est sorti en hurlant qu'il venait de voir les Célestes Phalanges. Le Seigneur l'avait touché dans sa trente-deuxième année.» Peu après le nouveau converti fera fabriquer une ceinture de chasteté pour sa fille démente.

Ensuite seulement viendra le drame de la rencontre avec Beulah, une fille à soldats devrait-on dire, entraînée à la prostitution par sa mère. Cette jeunette se trouve étrangement attirée par Eustis. Touché par le démon de midi, le voilà qui abandonne femme et enfants et avec sa Bible pour tout bagage, le voilà qui emmène Beulah dans une île déserte — à l'exception d'une femme à barbe et de son fils sourd-muet explicitement surnommé Dummy. Dans ce jardin d'Éden, l'impudique Beulah est une tentation permanente qui éveille les sens du jeune homme. Eustis met un terme à l'aventure, Beulah meurt noyée et lui-même retourne à sa ferme, muni de menus cadeaux pour sa femme et ses filles. Le dimanche suivant, Eustis n'ira pas au temple : « J'avais peur, si j'y allais, que Dieu me fasse mourir sur le coup pour me punir d'avoir fait pénétrer Satan dans la maison de prières.» La police retrouve aisément l'assassin chez lui : Dummy qui avait lu nom et adresse dans la Bible d'Eustis l'a dénoncé auprès du shérif.

Ce roman s'inscrit dans le Sud de diverses façons. Il évoque l'installation des premiers colons sur ces terres du Mississippi dont les Choctaws furent chassés vers 1820. À plusieurs reprises, les personnages passent devant le monument du Soldat Confédéré, sur le socle duquel est gravée une devise prêtée au général Lee. Luther Eustis et sa femme Kate, comme leurs aïeux sur place, cultivent le coton. Si le comté imaginaire de William Faulkner est le Yoknapatawpha, celui de Shelby Foote a nom Jordan County — et dans ce nouveau pays du Jourdain, la vie d'Eustis est celle d'une marionnette dont se joue le monde divin. Son libre-arbitre n'existe plus. N'a jamais existé. Ne se prénomme-t-il pas Luther ? Il est comme prédestiné et dans ces conditions comment pourrait-on l'envoyer à la chaise électrique pour son crime ? En somme ce "Cotton belt" est marqué par l'héritage biblique et une tension forte entre puritanisme et luxure.

L'originalité de la structure narrative de l'œuvre est une remarquable réussite. Comme dans "The Ring and the Book" de Robert Browning, la narration passe successivement d'un point de vue à un autre. Le roman commence avec l'ouverture du procès d'Eustis. Alors que le public attend une condamnation à mort, l'avocat de la défense joue la carte de la folie de son client et non pas celle d'un craignant Dieu. Après le greffier du tribunal, seul intervenant prêt à pratiquer l'ironie, le récit donne la parole à un journaliste désinvolte, puis à Eustis, à Beulah, à l'épouse d'Eustis, à son avocat pour la plaidoirie finale et enfin au guichetier de la prison d'où le condamné partira pour le pénitencier d'État. Contrairement à de nombreux romans ou séries télévisées, l'œuvre de Shelby Foote ne nous écrase pas sous l'avalanche de péripéties judiciaires fastidieuses ; les témoignages successifs approfondissent simplement l'analyse psychologique des personnages et mettent brillamment en avant le poids de leur passé.

Shelby FOOTE - Tourbillon. Traduit de l'anglais par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen. Postface de J.M.G. Le Clézio. Gallimard, Du monde entier, 1978, 325 pages. (Réédité dans la collection L'Imaginaire).


Par Mapero - Publié dans : LITT. ANGLAISE & AMERICAINE
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Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 00:00

"Les ghettos de la nation. Ségrégation, délinquance, identités, islam" : avec ces six mots-clés lourds de sens, aucun risque de passer à côté de l'actualité ! L'essai de J. Robine utilise les violences urbaines de 2005 pour en venir aux "ghettos urbains" qu'il analyse de manière très détaillée en prenant exemple des quartiers défavorisés de Grigny et de Clichy-sous-Bois : cet exercice de Robine-ghettosgéographie, cartes à l'appui, lui permet de dénoncer les architectes —parfois très renommés— dont les créations sont à l'origine de ces négations de la vie urbaine et participent à l'aggravation des problèmes de la population résidente. L'enclavement des habitants de Clichy-sous-Bois se mesure au quotidien en temps de transport excessif vers les zones d'emploi, tandis qu'à la Grande Borne, l'habitant de Grigny, déjà coincé entre autoroute A6 et prison de Fleury-Mérogis perd son temps à rejoindre à pied son bus, sa gare ou sa voiture. Après cet exercice de géographie urbaine, l'auteur recherche dans les faiblesses politiciennes des Trente Glorieuses la répartition inégale des grands ensembles dans les périphéries urbaines : toutes les communes n'ont pas voulu avoir leur part d'un habitat social où les populations immigrées se trouvent devoir se loger en nombre croissant. Après quoi l'on voit dès les années 70 un ministre comme Chalandon prophétiser les déboires que l'urbanisation mal dirigée ne manquerait pas de provoquer : les plus "riches" se dépêchant de quitter les HLM laissant aux familles nombreuses immigrées de vastes appartements selon le standard des familles françaises — dont la taille se réduisait. Bientôt, l'arrivée au pouvoir de Mitterrand en 1981 a prétendu lancer la solution au chômage et à la crise urbaine. On connaît la suite : ces deux maux n'ont fait qu'empirer, accentuant les tensions entre Français de "souche" et Français "issus de l'immigration" pour le profit du Front national. L'auteur n'oublie pas les répercussions des événements mondiaux qui sont intervenus à certains moments, comme la Guerre du Golfe en 1991 ou les attentats d'al-Qaïda. L'auteur décrit les organisations qui en France ont cherché à lutter contre les représentations négatives des immigrés, contre la stigmatisation qui vise tout particulièrement Arabes et Noirs, et le racisme dont ils ont été les victimes. On revit ainsi pleinement l'aventure de la Marche des Beurs, l'histoire de SOS-Racisme ou d'ACLEFEU, un peu moins celle de Ni-Putes-Ni-Soumises —tiens c'est curieux—, et jusqu'à l'appel des Indigènes de la République qui a marqué ces dernières années quand les querelles de mémoires firent rage. L'ouvrage se termine sur un examen des "post-colonial studies", assez fortement critiquées en reprenant les interprétations d'Yves Lacoste, spécialiste bien connu de géopolitique, un domaine qui est aussi celui de Jérémy Robine. Selon ses convictions ou sa formation, le lecteur sera évidemment plus attiré par une partie ou une autre. On peut regretter que la place des femmes soit assez peu prise en considération — probablement parce que l'auteur souligne en passant que les "beurettes" réussissent mieux que leurs frères "issus de l'immigration". Par ailleurs il est manifeste que l'auteur se fait très discret sur les questions liées à l'islam et plus encore sur les difficultés scolaires. Mais c'est déjà beaucoup de richesses à découvrir dans un livre d'à peine plus de deux cents pages... qui conclut en espérant un compromis entre la nation et la diversité.

« Pour éviter le délitement de la cohésion sociale, la destruction des ghettos est indispensable, et elle passe en partie par une politique de la ville d'une tout autre ampleur. Tant que la séparation est inscrite dans le territoire, elle ne peut que se propager dans les esprits. Il s'agit de sortir une fois pour toutes de l'illusion qu'il serait possible de vivre dans des environnements inventés par des architectes, aussi géniaux soient-ils. Les questions urbaines ont déjà assez largement été un champ d'expériences sociales, et il est plus que temps de résoudre les problèmes concrets, comme le fait que la Grande Borne ou Clichy-sous-Bois ne sont pas des villes, car une ville, en Europe, est composée de rues, de trottoirs, et d'immeubles ou de petites maisons, jointifs ou presque, variés et donnant sur ces trottoirs, avec un centre...» (Extrait de la conclusion).

Jérémy ROBINE  -  Les ghettos de la nation. Ségrégation, délinquance, identités, islam. Vendémiaire, 2011, 219 pages.

Par Mapero - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 11:32

À cinquante kilomètres de Bâton Rouge, la plantation Marshall est le théâtre d'un affrontement racial. Beau, le fermier cajun, donc blanc, qui exploite ces terres a été abattu d'un coup de fusil par… Gaines-Colèreen LouisianePar qui en fait ? Par Charlie l'ouvrier agricole noir qui a pris la clé des champs ? par Mathu, quatre-vingts ans, petit-fils d'esclave, qui tient son fusil sans trembler ? par Candy la nièce déterminée du propriétaire blanc et alcoolique, élevée par Mathu à la mort de ses parents ? ou par l'un des douze ou quinze autres Noirs, rameutés par Candy, chacun avec son calibre 12 et ses cartouches de cinq ? Que fera le gros shérif Maples devant un pareil équipage ? Et comment réagira la famille de Beau Boutan qui a bien connu le temps où les Noirs se faisaient lyncher ?

• Le roman de Gaines est donc d'abord un suspense — dont je ne donnerai pas la solution. Il fait aussi penser à une tragédie grecque où le chœur serait l'ensemble des Noirs qui travaillent ou plutôt qui ont travaillé sur les plantations avant que Beau ne mécanise la culture de la canne à sucre. Mais un chœur qui n'est pas un collectif indistinct puisque chaque chapitre est écrit du point de vue de l'un des personnages : plusieurs vieux paysans noirs, Candy l'héroïne qui se bat contre les forces du mal, son ami ou amant Lou Dimes venu de la rédaction du journal de Bâton Rouge et qui note que « c'est elle qui a organisé cette petite fiesta », et d'autres. De ce procédé il résulte de fortes différences de niveau de langue, l'auteur (et la traductrice) réussissant à merveille à rendre compte des tournures familières. L'action se déroule en une journée, à l'exception des dernières pages où le journaliste évoque le rapide procès qui a clos l'affaire. Le roman se déroule sur la plantation Marshall, sauf trois chapitres où l'on voit le jeune frère de Beau quittant précitamment son campus pour venir sur les lieux, puis la demeure du patriarche du clan cajun, électrisée par le drame, et un bistrot où les plus éméchés conduits par Luke Will sont prêts à en découdre avec les Noirs.

• Ce conflit Noirs-Blancs est présenté par Gil, le jeune frère de Beau et premier de la famille à fréquenter l'université, comme un incident d'un autre âge alors que le lendemain il doit jouer un important match de football opposant les équipes universitaires de Louisiane et du Mississippi. L'affaire de la plantation Marshall se situe entre 1975 et 1980, comme le montre une allusion à la guerre du Vietnam, bien après les campagnes pour la déségragation, dont le résultat n'a rien eu d'idéal. P'tit Jack, le tenancier du bistrot — je n'ose dire le saloon ! — a vécu cela : « Eh ben, la salle des nègres elle est fermée depuis quinze ou seize ans. C'est arrivé au moment de toute cette connerie de déségrégation. Les nègres ils voulaient plus de la ségrégation, alors ils venaient plus dans leur salle. À la place ils venaient au magasin acheter leur bouteille, et ils allaient s'accroupir contre le mur dehors pour la boire, mais ils allaient plus dans leur petite salle privée.» Comme dans d'autres romans du "Deep South" on retrouve les pacaniers —et on grignote des noix de pécan— et les bayous tout proches : P'tit Jack craint même que ses clients éméchés n'expédient des serpents à sonnette et des mocassins dans sa boutique. Il y a plus important : le crime qui provoque cette « Colère en Louisiane » s'explique au fond par la question de la terre et la dépossession des petits métayers noirs. « La canne aux hautes feuilles vert bleu s'élevait toujours des deux côtés de la route. Morgan à gauche, Marshall à droite. Mais ce n'était plus de la canne Marshall. Beau Boutan louait la plantation de la famille Marshall. Lui et les siens ils avaient loué toute la terre depuis vingt-cinq ou trente ans. La terre que nous avions travaillée, que nos parents et leurs parents avaient travaillée depuis l'époque de l'esclavage.» Témoigne aussi de la tension entre Noirs et Blancs le cimetière qui date de l'esclavage, par où passent plusieurs paysans qui se rendent à la scène du crime : « Je l'ai vu arracher les mauvaises herbes de la tombe de Tessie. C'était sa sœur, Tessie. Une de ces grands et jolies mulâtresses qui allaient avec les Blancs et les Noirs. Les Blancs voulaient la garder pour eux, et ils lui avaient défendu de coucher avec les nègres. Mais elle avait pas écouté, alors ils l'avaient tuée. Ils étaient venus la chercher par les quartiers, et ils l'avaient jetée dans le Saint-Charles, le jour de Mardi gras 1917.» La terre, les femmes : pour quoi d'autre se battrait-on ?

Ernest J. GAINES  -  Colère en Louisiane.

Traduit par Michelle Herpe-Voslinsky. Liana Levi, "piccolo", 2010, 251 pages.

 

Par Mapero - Publié dans : LITT. ANGLAISE & AMERICAINE
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Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 17:20

  Ce récit tient à la fois de l'autobiographie et de l'essai : V.Kathémo tire de son histoire personnelle un enseignement assez amer sur la condition du Noir dans le monde aujourd'hui. N'allons pas croire que ce "roman" vient allonger l'imposante liste de ses semblables, car le positionnement de ceKathemo.png jeune écrivain  est différent : tiraillé entre deux ethnies, deux nationalités, deux "couleurs", victime de la stigmatisation autant en Afrique que dans "l'Hexagone" —jamais V.Kathémo n'écrit "la France"—. Le goût pour les mots rares, la polyphonie des registres signalent son originalité stylistique ; la référence au fou de Gogol, en exergue, donne le ton du livre : désenchanté mais non désespéré.

• De légendes en anecdotes, entre épique et humour, V.Kathémo déconstruit son histoire familiale harcelée par la discrimination : son grand-père bâtard d'un Bilemba et d'une étrangère, esclave échappée aux Arabes… Leur fils, marié à une rwandaise mal vue du clan paternel —le Rwanda, "un monde de boue"—… La fuite du couple au Congo Kinshasa, à Bukavu, où naît l'auteur. Dès l'école primaire il affronte les mêmes préjugés, les mêmes persiflages que sa mère, de lignée paternelle hutu, maternelle tutsi. Collégien, il doit supporter la violence des prêtres pédophiles ; étudiant à Bujumbura, au Burundi, il encaisse provocations et sarcasmes car les Congolais y sont mal vus… Il fuit dans l'Hexagone : Paris, Strasbourg, Amiens ou Bordeaux, sous le regard souvent méprisant des Français de souche, le jeune émigré doit s'accoutumer vite aux usages… La rupture avec le continent noir creuse sa douloureuse cicatrice.

• Kathémo —"lueur des ténèbres"—, demeure borderline : sang mêlé rejeté dans son pays, immigré discriminé en Europe, "aube" en Afrique, "nuit" en France, il reste partagé entre amertume et ressentiment. "Il est injuste de prétendre que l'on puisse refuser de s'intégrer dans la société où l'on vit" écrit-il ; il dénonce cette "imposture" car tout émigré est contraint de "se fondre dans la masse", de "devenir lisse": il "perd son éclat et s'endort comme un mort". V.Kathémo revendique sans honte ses racines africaines, mais ne se rallie pas à la posture vindicative de ses frères noirs. Lui qui croyait le métissage promoteur de l'enrichissement culturel de tous s'est construit sa propre philosophie :"…peu importe que l'on soit Blanc, Noir ou autre. Ce qui compte, c'est le rouge du sang commun à tous, la chaleur qu'il dégage."

• Sa chance ? Être né, exister. Son credo? croire en lui-même et en sa propre vision du monde. Sa force? résister au regard d'autrui qui mène à douter de soi. Son arme? son écriture, souvent polémique, voire pamphlétaire, amoureuse de la langue, où la poésie vient se poser "comme une phalène sur une fleur de flamboyant". Saluons ce petit frère de Mabanckou!

Victor KATHÉMO  - Naître ou ne pas naître Noir.  Myriapode, 2011, 178 pages.


 

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE AFRICAINE
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Jeudi 2 février 2012 4 02 /02 /Fév /2012 10:07

 

Professeur en sciences de l'éducation, A. Barrère n'apporte pas de nouvel éclairage sur les caractéristiques de l'adolescence mais s'attache à montrer comment la sphère Barrere-Buissonniere.jpegnumérique —blogs, chats, jeux video, films— aide les jeunes à conquérir leur autonomie, à former leur caractère et leur personnalité, alors que beaucoup d'adultes nourrissent des préjugés négatifs infondés. On a tort de considérer ces "activités électives" comme du temps perdu. Une année d'enquête auprès d'élèves de 3° et de Terminale confirme qu'en marge de l'école et de la famille, les adolescents y « grandissent et se construisent », se mettent à l'épreuve, développent leur jugement critique et leur capacité d'autoévaluation. En outre, ces espaces d'activités choisies convoquent des compétences différentes de celles évaluées par l'école.

• La culture numérique et celle de l'écran permettent aux adolescents de conquérir leur individualité en se confrontant à quatre épreuves fondatrices. Alors que les adultes, —parents et professeurs—, les jugent addictifs et excessifs, ils y font preuve de mesure ; on les dit démotivés, ils se montrent capables d'engagement de forte intensité ; on les croit conformistes, ils sont assoiffés de singularité ; on déplore leur manque de projet, ils se montrent soucieux de construire leur propre chemin. Hyperactif, zappeur, connecté, tout adolescent a besoin d'être « à fond d'dans » pour se sentir exister et échapper à l'ennui né de savoirs académiques pour lui insipides et de trop faible intensité.

• S'il se conforme aux normes de son groupe de pairs, il cherche en même temps à s'en démarquer ; face au diktat des looks vestimentaires, la customisation permet d'être soi-même. Le turnover des goûts et des activités adolescents qui irrite tant les adultes répond à ce besoin de se singulariser : le jeune change autant que le groupe pour rester un peu différent ; car « pour être reconnu à part entière par ses pairs, il ne faut pas trop suivre ». Force est d'admettre, par ailleurs, que l'orientation fondée seulement sur les seules évaluations et résultats scolaires laisse à bien des adolescents le sentiment « d'être orientés » malgré eux : et beaucoup trouvent leur chemin —devenir disc-jockey, médecin urgentiste ou comédienne—, grâce à ces activités électives qui valorisent des compétences dédaignées par l'école et la famille.

• Il appert de cette enquête que l'ère numérique permet aux adolescents de nouveaux apprentissages d'eux-mêmes : en s'y confrontant à des stratégies et à des choix, ils développent leur capacité de réflexion : ces nouvelles pratiques, espace juvénile autonome, réalisent « une diversification des excellences et des talents que l'institution scolaire peine à mettre en oeuvre » selon Anne Barrère. Elle exhorte ainsi parents et enseignants à dépasser leurs préjugés, à relâcher leur emprise éducative en leur rappelant J.P. Sartre : « l'important n'est pas ce qu'on fait de nous mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous ».Rien de bien neuf, hormis l'outil numérique ; l'adolescence a toujours cherché son chemin contre l'école et la famille : « on ne se pose qu'en s'opposant » poursuivait le philosophe.

Anne BARRÈRE - L'éducation buissonnière. Quand les adolescents se forment eux-mêmes. Armand Colin, 2011, 228 pages.

 

 

Par Kate - Publié dans : EDUCATION
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