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Lundi 9 novembre 2009
Universitaire et écrivain, Michel Erman essaie de cerner ce qu'est la cruauté, ses mécanismes et ses manifestations. Il envisage cette "passion du mal" dans sa dimension historique, politique et littéraire : en moins de deux cents pages le projet ne manque pas d'ambition et vaut davantage par ses nombreux exemples que par son argumentaire, assez convenu.

L'ambivalence caractérise la cruauté : à la fois "cruor", le plaisir pris à faire "couler le sang", à faire souffrir physiquement et moralement, et "sanguis", le sang qui circule dans le corps, l'énergie vitale. Ces contraires indissociables, pulsion de mort et pulsion de vie, entretiennent une relation dialectique. Entre désir et morale, entre passion et raison, la cruauté c'est la part d'ombre de la nature humaine : elle peut se manifester, dans sa démesure excessive, au hasard des situations, comme un retour du refoulé face à la violence des contraintes de tous ordres. Etrangère à la morale, la cruauté relève de l'intérêt, personnel ou collectif.

Les philosophes des Lumières ont cru pouvoir en "civilisant les moeurs", juguler la part d'animalité humaine ; or règles et lois répriment mais n'annihilent pas la pulsion de cruauté : même au 21° siècle, la civilisation reste un fragile idéal car le bien n'est jamais l'absence totale du mal : les hommes y ont eu souvent recours dans l'histoire au nom du bien recherché. À l'inverse des thèses kantienne et rousseauiste, l'homme reste capable d'outrepasser tous principes moraux, quel que soit le degré de civilisation atteint. Dans le Christianisme, par exemple, la souffrance physique ou mentale constituait une épreuve nécessaire pour mériter le salut ; ainsi des tortures infligées aux hérétiques sous l'Inquisition : la chair martyrisée est rédemptrice. De même, le martyr qui, selon la jihad, commet un attentat suicide, gagne le paradis. En politique encore, "la fin justifie les moyens" : depuis Machiavel, on sait qu'il est souvent nécessaire de faire le mal – la guerre –, pour éviter un mal pire.

Faire souffrir autrui satisfait l'instinct de domination et la nietzschéenne volonté de puissance :" sanguis" appelle "cruor". L'homme légitime son recours à la violence par son projet idéologique ou métaphysique : la victime, déshumanisée, mérite sa souffrance et sa mort, tels le juif ou le tutsi. De surcroît, à la cruauté du tortionnaire répond parfois le plaisir de la victime à souffrir : ainsi du syndrome de Stockholm ou de l'amour passion, indissociable de la mort.

Reste la fascination humaine pour les images, à la télévision ou sur le net, de transgressions sanguinaires, de tortures obscènes comme celles d'Abou Dhabi : elles procurent un plaisir voyeuriste qui libère nos propres pulsions négatives : alors que la violence régresse dans l'espace social, on la vit ainsi par procuration tout en la déniant pour nous-mêmes.

Erman a le mérite de rappeler une évidence : à l'inverse de l'idéalisme de Rousseau, l'homme peut être volontairement méchant, par désir de domination et de reconnaissance. La cruauté constitue notre nature humaine, "cruor" nous habite autant que "sanguis". Nous devons la reconnaître, la regarder en face selon l'auteur, avec lucidité, pour tenter d'en rester maîtres ; mais sans oublier la leçon de Brecht après le nazisme: " le ventre est encore fécond d'où a jailli la bête immonde".

Michel ERMAN
La cruauté
Essai sur la passion du mal

PUF, 2009, 178 pages.

Par Mapero - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Dimanche 8 novembre 2009

En 2002, l'écrivain turc a cinquante ans et il publie l'année suivante ce gros livre qu'il dédie à son père. Publié en France quelques mois après l'attribution du prix Nobel de Littérature, « Istanbul. Souvenirs d'une ville » entrelace les souvenirs personnels de l'auteur jusqu'à l'âge de ses vingt ans, la saga familiale, et l'exploration géographique et passionnelle de la capitale du Bosphore et même temps que l'apprentissage de la vie. 

 


• La naissance d'un écrivain ? Oui, d'une certaine façon, puisque l'auteur évoque son enfance, quand toute la famille élargie était réunie, étage par étage, dans l'immeuble Pamuk ; il évoque le frère de deux ans son aîné, les parents qui se disputaient, la mère aimante, parfois ironique et toujours inquiète, le père souvent absent, parti pour un travail ou pour une maîtresse. Enfin naissance d'un écrivain parce que le texte conduit à cette décision annoncée à la mère au terme d'une discussion orageuse : « Je ne serai pas peintre, moi, je serai écrivain.» Peintre, il l'avait été, adolescent et éphémère étudiant en architecture , représentant depuis son balcon les horizons de la ville impériale, ou, plus tard faisant le portrait de son amie "Rose Noire". Il dessinait aussi. Il prenait des photographies. Et puis "Rose Noire" a été expédiée en Suisse par sa famille inquiète de la voir fréquenter un "artiste".


• Cet écrivain, s'il est un lecteur de Nerval, de Gautier, de Flaubert, et de bien d'autres qui ont visité l'Istanbul du temps des derniers sultans, il est d'abord un piéton de Péra et de Galata. Un piéton mélancolique dans Istanbul. Un habitant de Beyoglu et de Cihangir, qui se promène dans l'ancienne Péra et dans les quartiers alentour, en quête du « pittoresque des faubourgs », découvrant de jour comme de nuit des rues tristes et mal pavées, des yali aux murs noircis qui menacent ruine et seront bientôt la proie des flammes, accidentelles ou non. Durant toutes ces années, l'auteur est le spectateur attentif d'une capitale déchue.


 

Quand le père ou l'oncle conduisent en Dodge modèle 1952 toute la famille à travers l'agglomération, le jeune Orhan découvre les vieux palais anciens et les villas anciennes (konaks et yalis) bordant les rives du Bosphore ou parsemant les sept collines ; ces pérégrinations admiratives lui donnent un enthousiasme esthétique puis ce sentiment de nostalgie, de tristesse et de mélancolie ("hüzün") qu'il s'efforcera de retrouver et d'expliquer dans ce récit de la cinquantaine, en évoquant les artistes et les écrivains du passé qui ont décrit sa cité. Les paysages urbains, redécouverts dans des albums de gravures, notamment celles de Melling (cf. chapitre 7), montraient une ville où les habitations, les mosquées, les églises grecques, et les palais des pachas étaient encore loin de saturer l'espace. Les cyprès, les peupliers, les pins, les cimetières et les espaces verdoyants faisaient de l'ancienne Constantinople une ville-jardin resplendissante et colorée.



Après la chute de l'empire ottoman, la ville est devenue triste, elle a vu sa population augmenter mais sa fortune décliner — tout au moins jusqu'aux années 60-70. Ceci alimente le leitmotiv du pessimisme, du regret d'antan, avec une pointe de haine contre cet Occident qui n'a pas colonisé Istanbul, seulement rapidement occupée en 1918, et qui lui propose-impose ensuite, un modèle importé et plaqué par Atatürk, en même temps qu'un sentiment d'amertume rien qu'à fréquenter des Stambouliotes nouveaux riches qui rêvent d'Europe et s'efforcent d'acquérir ses innovations, mais négligent l'art et la culture. Tiraillé entre Orient et Occident, mais plein d'ironie contre l'orientalisme, l'auteur est fasciné par la grandeur passée de l'empire ottoman ; ses racines sont là, mais il n'est absolument pas attiré par la religion qui est juste à ses yeux une affaire de pauvres et de domestiques (chapitre 20). Il n'est pas non plus favorable au nationalisme turc : il dénonce les pogroms anti-grecs, anti-arméniens et antisémites de 1955 (chapitre 19). On doit imaginer que ce pessimisme et cette mélancolie que l'auteur exprimait en regardant son passé et le passé de sa ville ont été adoucis au-delà de ses trente ans, quand il a commencé à publier, et qu'il est devenu l'écrivain turc le plus lu dans le monde.

 


• Orhan Pamuk a accompagné son texte de nombreuses photographies en noir et blanc de plusieurs provenances. Ce ne sont pas des illustrations superflues. Elles renforcent ses propos, ses démonstrations. Certaines sont de l'auteur lui-même. Beaucoup proviennent du fonds du plus célèbre photographe de Turquie : Ara Güler. Par elles, on voit la décrépitude des quartiers d'où naît une poésie qui combat sans espoir la médiocrité des constructions récentes dont la progression constante mène à une victoire inéluctable. Par elles aussi on voit la marque de la civilisation technicienne qui s'immisce dans Constantinople avant la fin du XIX° siècle : les vapur, le tramway, les automobiles — qui dans les années 50-60 sont souvent américaines… — les marques des produits de consommation, le cinéma, la télévision… Si les bateaux empruntent toujours le Bosphore, de la mer Noire à la mer de Marmara — un trafic qui a causé maints drames en pleine ville — et passent les vapur d'une rive à l'autre, vitres obscurcies par les fumées des vieilles machines, autre trait poétique, Istanbul n'est plus la ville des sultans, et son identité s'est transformée :


« L'aspect le plus douloureux dans les écrits des voyageurs occidentaux sur Istanbul, c'est de se rendre compte que les choses dont ces observateurs, de merveilleux écrivains pour certains, ont parlé avec excès en pensant qu'il s'agissait là d'une caractéristique de la ville et des Stambouliotes, auront  disparu d'Istanbul peu de temps après. Car si les observateurs occidentaux aimaient voir et décrire ce qu'il y a d'«exotique» et de non occidental à Istanbul, le mouvement d'occidentalisation en train de s'instaurer considéra ces caractéristiques, ces institutions et ces traditions comme un obstacle sur le chemin de la modernisation et les balaya en peu de temps. En voici une petite liste :
Tout d'abord, le corps des janissaires qui, jusqu'au XIX° siècle, était l'un des thèmes sur lesquels les voyageurs occidentaux ont le plus écrit a été dissous. Le marché aux esclaves, un autre sujet de curiosité du voyageur occidental, après avoir fait couler beaucoup d'encre disparut lui aussi. Les tekke des derviches rufai, très appréciés des voyageurs occidentaux, qui se plantaient des broches dans tout le corps et ceux des Mevlevis ont été fermés avec la République. Les vêtements ottomans, si fréquemment représentés par les peintres occidentaux, furent abandonnés peu de temps après leur dénigrement par André Gide. Le harem était un sujet dont raffolaient les écrivains occidentaux, il n'existe plus désormais. Soixante-quinze ans après que Flaubert eut dit qu'il ferait écrire par les calligraphes du marché le nom de son cher ami [Maxime du Camp], toute la Turquie passa de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, et le plaisir de cet exotisme disparut lui aussi...»



• Le hasard (?) fait que j'ai lu cet essai biographique juste après le premier roman de David Boratav ("Murmures à Beyoglu") et la visite de l'exposition "De Byzance à Istanbul"... Dans les trois cas il est fait référence au formidable travail photographique d'Ara Güler. Et les deux livres montrent quelques similitudes : outre qu'on passe dans les mêmes quartiers (Beyoglu…), on y voit vivre une même enfance, on s'y passionne pour le football, on y voit les violences ethniques de 1955, on y sent le mélange d'attirance et de répulsion que produit chez les deux auteurs la cité passant du XIX au XXI° siècle...

Orhan PAMUK
Istanbul.

Souvenirs d'une ville
Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse
Gallimard, 2007, 445 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Jeudi 5 novembre 2009

La vie et les aventures amoureuses de Cuca Martinez née en 1934  à Santa Clara et venue faire la bonniche dans la capitale. Une cinquantaine d'années plus tard, une vie dictée à l'auteur par la fille de Cuca et du mafioso Juan Pérez, Maria Regla, morte dans l'effondrement de l'immeuble où elle habitait, allégorie de la ruine de Cuba.

Des histoires d'amour qui finissent mal. Chaque chapitre est placé sous l'exergue d'une citation de chanson cubaine. L'île de la danse et de la musique est d'abord une île heureuse, où Nestlé inaugure sa première usine au sud du Rio Grande avant la Guerre de 1914. L'époque bénie où les Cubains pouvaient se préparer la recette du jambon rôti à la créole et celle des haricots noirs à la Valdès Fauly (pages 34-37) finira quand les barbudos auront commencé à ruiner le pays. Auparavant, les années cinquante sont celles d'une île pleine de vie, à l'image de la jeune Cuca quand elle rencontre au "Montmartre" celui qu'elle surnomme "le Ouane" ou "the One", le jeune homme qui la séduira huit ans plus tard en même temps que la Môme Piaf viendra donner ses récitals. Quand arrive l'année fatidique —1959— le beau jeune homme quitte La Havane en laissant à Cuca une fille unique et un (un seul !) bien mystérieux dollar.

La descente aux enfers. L'île à sucre bientôt en manque. Le "Montmartre" est devenu le "Moscou", sa moquette rouge a disparu, et tout son charme avec. Une fois que Cuca a été abandonnée par son amoureux parti aux States —Tout se déglingue sous la dictature politique de XXL et le régime alimentaire des pois cassés. Les corps vieillissent trop vite, les immeubles de rapport deviennent des taudis branlants, l'électricité agonise, les hôpitaux sont désertés par les médicaments, et les réfrigérateurs russes cessent de fonctionner. Tandis que la police prolifère, Valentina Ousquonsenva devient le surnom d'un cafard domestique amoureux d'un souriceau émacié comme un Noir éthiopien :

 «Le comité de défense de la révo[lution] et la Fédération papayocratique cubaine firent la guerre à Cuca parce qu'elle hébergeait des étrangers sous son toit. Néanmoins il s'agissait d'étrangers autorisés, de nos frères soviétiques et éthiopiens, Cuca fut à deux doigts de se faire torturer par la Sûreté de l'État, elle frôla la chambre froide de la Villamarista» (p.181).


Une tempête survient. Elle ramène le mafioso. Dans des scènes qui pastichent avec ironie le Parrain, on le voit attendre son boss près de Central Park, puis débarquer à La Havane et pleine période spéciale comme investisseur étranger couvert de dollars. Et voilà que le Ouane rejoint la pauvre Cuca délaissée par sa fille peu après qu'on ait fêté ses quinze ans. Et voilà qu'il lui réclame le mystérieux billet, lui qui semble "plein aux as" sous ses Ray Ban.

Pain, amour et cha-cha-cha. Tout, dans ce premier gros roman de Zoé Valdés, tout dis-je, est pimenté de récits hauts en couleurs des frasques sexuelles des deux lesbiennes, Mechu et Puchu, qui accompagnent Cuca dans son bref bonheur et sa longue douleur de mère célibataire, d'épisodes travestis maquillés au cirage, de slogans réels ou imaginaires de XXL — « Nos putes sont les plus instruites et les plus saines du monde entier »— , de citations plus poétiques de José Marti et d'autres poètes, romanciers et chanteurs que l'île a produits. Sans compter des jeux de mots et des blagues. J'en donne une à titre d'exemple ; c'est l'histoire d'un mec… il est chauffeur de taxi :

« À un feu rouge, il en profite pour draguer une bonne femme, type jument américaine, qui passe en se tortillant, boudinée dans un Levi's.
— Dis donc, toi, t'es une capitaliste ? Comme la femme le regarde de travers, il se répond à lui-même : Oh, pour rien, je te dis ça parce que tes masses sont opprimées.»


Naturellement, les taxis sont des Lada et des Chevrolet déglinguées, et les exemplaires de "Granma", l'organe de la presse officielle, remplacent le papier-toilette. Encore une chose, j'ai failli oublier d'en parler tant c'est évident : l'édition originale de « La douleur du dollar » a été publiée à Barcelone. Naturellement.

Zoé VALDÉS
La douleur du dollar

Traduit de l'espagnol par Liliane Hasson
Actes Sud, 1996, 344 pages (Réédition en "Babel")



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Samedi 31 octobre 2009

 

 

Un ou deux coffiots à débrider, des gagnantes à placer au bobinard, et des malfaisants à faire taire. Le programme se complète d'abondance par les séances d'animation au paddock, les pokers dans les clandés, et les roteuses sur le zinc. Avec Max le fourgue et le Gros-Pierrot, avec Paulette qui tient l'Océanic, avec une pléiade d'autres truands, c'est tout un monde millésimé 1929.


Demi-sels et demi-mondaines


Il y a aussi des jeunots. D'abord  celui que présente l'incipit : « D'un coup de châsses en chanfrein, Petit-Paul frimait le garçon. Incliné à quarante-cinq degrés pour verser le caoua, ce loufiat lui apparaissait, l'heure de la tortore révolue, et celle de l'addition approchant, beaucoup moins débonnaire qu'il n'avait semblé au moment des hors-d'oeuvre. Mis en relief par la lumière rasante de la lampe fanfreluchée posée sur la table, l'implantation basse des crins raides sur le front, les sourcils broussailleux, et les méplats des maxillaires taillés comme à la hache, évoquaient l'homme des bois.»

Peu auparavant, Ludo a écorné le capital financier d'Irène, 38-40 piges, une élégante richement entretenue de la rue Fortuny. Elle est la marraine de son fils Johnny, élégant ambitieux qui jacte english avec accent amerloque. Avec Petit-Paul, marlou de banlieue, il va former une fine équipe jusqu'à la fin de cette trilogie de la "Série noire" de Gallimard, (Le Hotu, 1968, Le Hotu s'affranchit, 1969, Hotu soit qui mal y pense, 1971). Trilogie heureusement reprise ici en un volume, véritable roman de formation pour le mitan du truandage. « Messieurs les Hommes » qui ont fait de l'Océanic leur quartier général ont quelque réticence envers ce Johnny aux belles manières. Ils l'ont surnommé le Hotu, « un blaze infamant » puisque c'est un poisson d'eau douce également appelé "naze". Mais le débutant va devenir un vrai demi-sel en compagnie de Petit-Paul rebaptisé Paulo dès leurs premiers succès. « Pour la première fois depuis qu'il existe, Petit-Paul a la révélation de l'avenir ! Il s'est jusqu'alors, il le découvre, laissé porter par les circonstances, comme un bouchon au gré des vagues se ballotte sur la mer. Grâce au grand, cette longue période végétative est close.»

On ne lira pas sans doute ce roman pour l'intrigue qu'on peut résumer en quelques phrases. Deux amis empruntent des voitures et draguent des filles qu'ils emmènent au Bois. Ils commettent quelques larcins, fréquentent des établissements pas tous sélects et se voient déjà devenir des macs et des rois de l'arnaque. Un cambriolage qui tourne mal les amène à se mettre au vert pour plusieurs mois : Paulo est avantageusement hébergé par Irène et Johnny échoue au Pays Basque, côté Alphonse XIII, en quête d'arnaques pour user le temps. Au retour, la Packard se trouvera chargée d'une marchandise illicite à écouler. Coups foireux et fusillades en perspective, ce dont Johnny se sortira avec panache.

Ces romans nous plongent dans le milieu et ses usages voire dans toute une époque, celle de 1929. Les truands portent des noms imagés — Dédé le Spahi, Jo l'Anguille, Gégène le Bombé… Nombreux sont les personnages dépeints avec verve — « Détonnant un peu sur ces paisibles, deux barbiquets de banlieue, gapette torpédo, bénard à la mal au bide et pompes marseillaises deux tons…» — et les belles voitures d'époque sortent des carrossiers comme les mondaines bien financées sortent des bijouteries de la place Vendôme. L'argent est roi et le vocabulaire monétaire est des plus variés : bardas, biffetons, tickets, talbins, etc. La richesse du vocabulaire est encore plus développée quant aux choses de l'amour, surtout physique et vénal. Il faut rappeler que la loi de 1946 a fermé les maisons de passe, claque, bobinards, bordels, etc. En conséquence, c'est une époque disparue que celle du "Petit Tabarin" de Doudou le Nantais, ou de l'établissement de luxe de Gros-Pierrot où a trépassé le Président.


Ouverture internationale et crise de 1929


Ce n'est pas la mondialisation mais l'ouverture des frontières est envisagée et crainte. « La carrière internationale, tout le monde en a rêvé à ses débuts… Mais croyez-moi, c'est pas de la soie ! La langue qu'on entrave mal ! Les condés qu'on connaît pas ! Les truands en place dont on ignore la cote ! les vicieux qu'ont l'air de caves, les caves qu'ont l'air de vicieux ! le code qu'est comme du chinois !…» Le Johnny n'a pas ces préventions : il connaît l'anglais, ce qui l'a rendu suspect aux yeux de « Messieurs les Hommes », les petits truands sans envergure, clientèle habituelle de l'Océanic. « Bien sûr,  y  a des exemples de réussites … des mecs avec des blazes d'épopée… Dédé l'Argentin ! … Jo de Sydney ! … Fred de Shanghaï ! … Lulu le Brésilien! …» Cet exotisme un peu désuet vaut aussi pour la main–d'œuvre immigrée ! « Celui que la bignole désigne comme étant M. Peter, le propriétaire du fonds de fleuriste, serait balte, titulaire d'un passeport Nansen ; son chauffeur, le gorille flingueur, protégé français du Levant ; quant au vieux, son passeport espagnol renifle à ce point le faux que mieux vaut n'en pas tenir compte.»

La crise qui démarre va stopper cette immigration bigarrée. La bourse chute réduisant les placements et la consommation. Le champagne cède devant les « boissons de base, Byrrh-cassis, Dubonnet-fraise, Picon-menthe…» La patronne d'un bar le constate : « le temps va revenir vite, où elle sera contrainte à nouveau de faire du crayon à ces messieurs, que la crise affecte beaucoup, par gagneuses interposées, le micheton se faisant rarissime. Déjà Doudou le Nantais a procédé à un délestage, envoyant Crevette en mouler à Oran…» C'est déjà le repli sur l'empire cher à l'historien Jacques Marseille !

Comme on le voit, le langage est imagé, marque de fabrique obligée du polar à la mode d'Albert Simonin. Il pleut de la métaphore et pas uniquement pour adultes ; j'aime beaucoup ce constat du déclin : « en plein sur le toboggan, en glissade vers le plus bas…» Avec « de quoi garnir trois colonnes de faits divers dans les canards !…» on comprend très bien que l'arme qu'emprunte le Hotu est dangereuse... Et cette propension à remplacer les substantifs par des adjectifs donne aussi un ton particulier à l'écriture de Simonin : un malfaisant, un inquiétant, et « tous les vaillants qui marchent au combat…»  Un monument à découvrir et à sauver de l'oubli ! Attention : patrimoine national.

Albert SIMONIN
Le Hotu
La Manufacture de Livres, 2009, 510 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mercredi 28 octobre 2009
On a beaucoup écrit sur la mort d'Albert Camus, ce 3 Janvier 1960 : qu'apporte donc d'inédit cet ouvrage de José Lenzini, journaliste et écrivain né à Sétif ? Sans doute, à quelques mois du cinquantenaire de cette tragédie, a-t-il voulu rappeler la mémoire de ce frère d'outre Méditerranée auquel il s'est consacré depuis deux décennies. Son récit retient l'intérêt pour qui connaît les œuvres de Camus ; il peut aussi, comme le souhaite l'avertissement, susciter l'envie de les découvrir.

En bon journaliste, il reste au plus près des faits et suit la chronologie des derniers jours de l'écrivain ; mais il y insère habilement des souvenirs de Camus et de nombreuses citations. En bon romancier, alternant monologue intérieur et narrateur omniscient, il choisit le récit clos, ouvert et fermé sur la même scène : l'annonce à Catherine Camus de la mort de son premier-né. On apprécie également la "Postface pour mémoire" où le journaliste reprend la main et éclaire autant l'engagement politique de Camus que l'ignominie de ses détracteurs.

Lenzini évoque les deux thématiques camusiennes : l'enfance algéroise, le profond attachement à la mère et à la nature ; et l'engagement humaniste. Veuve de guerre devenue sourde et quasi muette suite à des aléas de santé, la mère de Camus s'exprime peu, mais son "silence peuplé" transmet amour et écoute. D'ailleurs à Belcourt, le quartier pauvre d'Alger, les petites gens ne parlent guère : le silence protège ces exploités qui n'ont jamais eu droit à la parole. La pauvreté d'enfance est compensée par le soleil, l'environnement minéral, la mer : dans
«
le silence de midi » Camus éprouve sa plénitude intérieure, en osmose avec la nature, jusqu'à la tentation de s'y fondre. Mais ce solitaire agnostique refuse le suicide : ressourcé, il revient toujours, solidaire, parmi les hommes. Sa révolte contre l'absurde – cette impuissance humaine à trouver un sens au monde – n'entraîne chez Camus ni nihilisme, ni métaphysique, mais un profond amour pour ses semblables. La nature humaine reste à ses yeux la valeur essentielle. Nous partageons tous la même condition d'hommes : égalité et fraternité fondent son engagement apolitique – « je me révolte, donc nous sommes » –, au service de ceux qui subissent l'histoire, et contre toutes les formes d'oppression.

De là naissent les mots de l'écrivain : « parler (...) pour ceux qui ne peuvent le faire.» Camus rend ainsi la parole à sa mère, il fait don de ses œuvres à "l''admirable silence d'une mère" dont il souffrira toujours d'être séparé, elle qui refuse de venir en France. Camus, "l'homme révolté", agit aussi : pour rétablir la justice, pour la paix entre algériens et français, pour le respect du peuple arabe ; contre toute révolution qui mène au terrorisme aveugle  « qui un jour peut frapper ma mère (...); je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.» On est en Octobre 1957 : cette déclaration de Camus et sa nomination au Nobel enflamment la haine de ses détracteurs.

Lenzini éclaire bien le doute qui taraude alors le romancier : écartelé entre les deux rives de la Méditerranée, condamné à se taire, il craint de n'être pas capable de terminer le manuscrit du "Premier Homme" qu'il emporte à Paris ce 3 Janvier...

On comprend à quel point les intellectuels parisiens, Sartre en tête, ont contribué à discréditer Camus. Lui qui demeura toujours "étranger" à leur milieu mérite réhabilitation. Quel meilleur écrivain pour interpeller notre temps, si oublieux de la valeur d'une vie, que cet humaniste ouvert au monde , résolu à convaincre qu'« aucune idée ne vaut qu'on tue pour elle » ?

José LENZINI
Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus

Actes Sud, 2009, 142 pages.

Par Kate - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Mardi 27 octobre 2009

George Pelecanos qui est natif de Washington D.C. y situe ses polars. Dans un premier cycle, celui de Nick Stefanos, on suit les enquêtes de cet immigré d'origine grecque, comme l'auteur. Enquêteur, mais à temps partiel : Nick, ancien flic, tient un bar, le "Spot", fréquenté par ses anciens collègues, comme Boyle.

Une nuit, au bord de l'Anacostia, affluent de rive gauche qui rejoint le Potomac à Washington, Nick se retrouve témoin d'un meurtre. Il est trop cuité pour réagir immédiatement. La vie de Nick Stefanos tourne en effet autour de la bière et du bourbon. Mais il a d'autres passions. Il conduit une voiture presque de collection : « une Dodge Coronet 500 de 66, blanche avec un intérieur rouge, un tableau de bord chromé et un 318 sous le capot…» Son autre grand amour est une rouquine du nom de Lyla, une barmaid également très assoiffée, pas seulement de bière. Elle a aussi une activité de journaliste à "D.C. Hebdo", un journal local où on passe des petites annonces de toutes sortes. Enfin il y a un chat à la maison, auquel Nick donne à manger de temps en temps. Pauvre greffier.


Le lecteur s'aperçoit très vite que Nick a une consommation d'alcool qui atteint des sommets : « ma chambre sentait l'alcool » remarque-t-il quand Lyla vient le sortir de sa sieste. Car il boit sans modération : chez lui, au bar, en voiture… Le lecteur risque de voir le bouquin lui tomber des mains par lassitude sous l'effet de cette répétition alcoolique. Il y a quand même une intrigue, pas très compliquée, qui se précise au milieu du livre : le jeune Calvin Jetter – c'est la victime – était embarqué avec son copain Roland Lewis dans des combines de drogue, de drague et de cinéma porno. Aidé du mystérieux Jack LaDuke, Nick mène une enquête qui l'amène dans diverses périphéries de la ville. Des quartiers résidentiels. Des entrepôts glauques. La victoire sur les forces du mal ne sera pas sans anicroches… C'est un euphémisme.

George PELECANOS
Anacostia river blues
Traduit par Jean Esch
Pocket, collection « Thriller », 2001, 290 pages
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Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ANGLAISE & AMERICAINE
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Samedi 24 octobre 2009

 

Beyoğlu est un quartier d'Istanbul. « Littéralement, le Fils du Bey. Le bey, celui qu'on appelle comme ça ici dans notre rue, la rue Erzurum, c'est le père, et ce père a un fils et ce fils c'est moi. » Le narrateur, un scientifique d'origine turque, très intégré dans la société française et anglaise, dont il parle les langues peut-être mieux que le turc partiellement oublié, retourne brièvement à Istanbul où il est né. Ce séjour provoque un roman où se croisent, d'un chapitre l'autre, l'évocation du passé et de l'actualité, les deux temps se refermant sur le départ pour l'Occident.


Le temps retrouvé. Celui de l'enfance, permet d'exposer la vie de la famille dans différents quartiers d'Istanbul, déchue de son rang en 1923 quand Mustafa Kemal dit Ataturk, père de la Turquie républicaine et laïque, choisit Ankara pour ériger une nouvelle capitale. Le narrateur se remémore la vie heureuse avec la tante Belma, à Tarabya ou avec l'oncle Adnan à Fatih, puisque le père et la mère allaient vivre en deux endroits différents. Le  personnage du père, calqué sur le turcologue Pertav Neili Boratav (1907-1998), spécialiste de la culture orale turque, éditeur de recueils de contes, et qui avait pris la route de l'exil en France, car il était inquiété en tant que communiste par un pouvoir qui allait aussi arrêter l'oncle Adnan. La mère travaillait, loin d'eux, comme institutrice à Smyrne.

C'est l'époque des pogroms au nom de la « turquitude » contre les Grecs et les Arméniens du quartier de Beyoglu, scènes dramatiques qui marquent le jeune garçon et provoquent le déménagement de sa famille d'accueil près du parc Fatih. « On est allés chercher Ömer et tante Belma à Tarabya, en voiture avec l'oncle. Sur le chemin du retour, on a pris la route côtière jusqu'à Ortaköy et, là aussi, on a vu que les maisons avaient été marquées à coups de peinture rouge avant d'être vidées. Certaines avaient brûlé. Dans la rue principale qui traverse le village, devant les yali colorés qui étaient encore debout, il y avait des voitures retournées et carbonisées…» Peu après, le fils ira rejoindre le père à Paris, un paquebot le déposant à Marseille.


L'expédition d'Istanbul fait suite à la mort du père. La mère, malade, part la première, soignée dans un service de l'hôpital de Cihangir. Muni d'un passeport turc, le narrateur quitte Londres, son psychanalyste, Hannah son ex-femme, Esther sa maîtresse, son travail  qui le stresse et lui ôte le sommeil. Il est aussi à la recherche d'un hypothétique manuscrit — ou mieux : tapuscrit ? — œuvre du père et maladroitement traduit par un ami. L'acheteur potentiel est un homme d'affaires et riche collectionneur. Au lieu de retrouver ce manuscrit qui n'a peut-être jamais existé, le narrateur retrouve miraculeusement le sommeil en buvant du raki, et rencontre un certain Mustapha qui l'entraîne dramatiquement dans les ruines de Sisli après le séisme du 17 août 1998. Ceci l'amène à rencontrer, dans une vieille mosquée squattée,  un ermite alevi qui le remet sur la bonne voie en réparant sa chaussure en daim. Le narrateur est alors prêt à revenir auprès d'Esther qui est enceinte et se morfond.

 

Avec le père et le fils, la troisième figure de cette trinité est la ville d'Istanbul. Passant de 2 à 10 millions d'habitants entre les deux temps du roman, elle croit plus vite que la Turquie, attirant les habitants des campagnes lointaines, tel ce pauvre Pikaso qui vit dans une cabane près de la villa de vacances de Tarabya. Les bidonvilles se multiplient loin des quartiers touristiques, sur les deux rives du Bosphore : « une périphérie anonyme comme il en existe tant, une banlieue indistincte où rien ne se produit jamais, du moins en surface, et où la réalité de chaque foyer semble consister essentiellement en un épuisement des méthodes de survie usuelles : rafistolage, récupération, décharges à ciel ouvert, assainissement minimal, accès à l'eau plus ou moins potable…»

La circulation dans la métropole est gênée par les embouteillages malgré les grands travaux entamés par le Premier Ministre Adnan Menderes dans les années 50-60. Sur la Corne d'Or, le Bosphore et la mer de Marmara, la navigation est intense grâce au « vapur » autrement dit le  « feribot ». La Ville se contemple dans les couchers de soleil sur la Corne d'Or, dans les pérégrinations dans les quartiers riches des souvenirs personnels ou des errances finales, sur les quais, les rendez-vous dans les bars ou restaurants (Le Crystal, le Sunset Grill). Rien d'un guide touristique : on ne visite pas Topkapi ; on ne visite pas la Mosquée bleue. Il serait intéressant de comparer avec l'Istanbul d'Orhan Pamuk…


Plan d'Istanbul pour localiser l'action du roman -   Mapero


Avec ces descriptions nombreuses : des rues, des quais, des pêcheurs, des boutiques, des boutiquiers, des matches de football retransmis à la radio, — notamment celui des Canaris jaunes de Fenerbahçe contre les Aiglons noirs de Beşiktaş, au stade Şukru Saracoğlü, c'est-à-dire de l'Autre Côté — le récit pousse quelquefois le lecteur à la limite de la saturation. Ce sentiment d'étouffement contribue justement à créer comme une impression de malaise. C'est précisément ce qui guette le narrateur de retour dans sa ville natale, où personne ne le reconnaît plus ! C'est finalement une réussite remarquable que ce premier "roman", personnel, urbain et familial, jamais superficiel et dont on espère qu'il sera couronné en cette saison des prix.


David BORATAV
Murmures à Beyoğlu

Gallimard, 2009, 355 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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Jeudi 22 octobre 2009
L'auteur, professeur d'histoire de l'art à l'I.M.A., tente de cerner dans cet ouvrage la spécificité de l'art islamique, vieux de quatorze siècles et commun à de nombreux pays musulmans, hors de toute référence historico-géographique. Après une riche rétrospective de l'histoire des arts de l'Islam de l'Antiquité au 19°siècle, l'auteur s'arrête sur leurs formes les plus remarquables : mosquées, coupoles, céramiques en architecture ; mais aussi les miniatures, les objets du quotidien, enfin la calligraphie.

L'art islamique représente autant les sujets religieux – les saints, les prophètes, Jésus – que profanes : princes ou petites gens, animaux et végétaux. L'écriture arabe y est souvent associée, mais sans être toujours lisible. Elle ne vise pas à faire passer un message mais constitue une fin en soi : on regarde les signes, on ne les déchiffre pas. Cette absence de transmission d'une signification claire caractérise toutes les représentations islamiques de la réalité, souvent déformée ou incomplète – des êtres humains sans tête par exemple – à rebours de tout réalisme matérialiste : stylisation et abstraction, dont les motifs géométriques –le pentagone surtout – et les arabesques donnent la pleine mesure. Car toute image fidèle du réel serait inacceptable et condamnable ; l'artiste ne peut se mettre en compétition avec Dieu : Lui Seul est Créateur.

Selon O.Grabar, la spécificité de cet art c'est son mode ornemental, non pas au sens occidental affadi de décoration accessoire, mais au sens fort de mécanisme visuel intermédiaire – tel un logiciel – qui mène le spectateur à se détacher des contingences de lieu et de temps. L'artiste  cherche à lui donner le plaisir des sens, à susciter, par la beauté et l'harmonie de sa représentation, une relation affective à l'oeuvre d'art. Le spectateur reste libre de lui choisir un sens, même si sa signification historique lui échappe, ou s'il n'en a qu'une connaissance partielle. L'auteur donne l'exemple du Taj Mahal, mausolée élevé à Agra, en Inde par Shah Jahan à la mémoire de son épouse tant aimée ; on veut y voir un symbole de l'amour immortel, mais les inscriptions coraniques gravées portent aussi un message de mort et de vie éternelle.

• Suggestif, polysémique, l'art islamique vise à transfigurer qui l'observe attentivement. Si, comme l'art africain, chinois et indien, il ne s'est pas approprié la perspective chère à l'art occidental de la Renaissance, si les représentations islamiques ne comportent ni profondeur, ni vide, c'est que l'artiste suggère ainsi l'unicité cosmique : dans l'omniprésence de Dieu l'Absolu. L'art islamique n'ouvre pas à un autre monde, il n'est pas un moyen d'accéder à Dieu ; à la différence de l'art religieux chrétien, il ne répond à aucun objectif édifiant ou didactique, il n'impose rien mais propose à qui le regarde d'éprouver "quiétude et sérénité", pour un moment, ainsi que l'analyse clairement Afif Bahansi, de l'Isesco.

• La conception musulmane du monde fonde la spécificité des représentations artistiques islamiques, quels que soient les supports et les formes. Cet art ouvert et universel ne doit pas être confondu, rappelle l'auteur, avec l'orientalisme occidental, invention d'un monde musulman imaginaire et fantasmé. L'ouvrage est remarquable par la richesse de ses références et l'universalité de son  message.

Oleg GRABAR
Penser l'art islamique. Une esthétique de l'ornement
Albin Michel, 1996, 212 pages.
(Nombreuses illustrations en noir et blanc)


Par Kate - Publié dans : ARTS PLASTIQUES
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Mercredi 21 octobre 2009

Ce roman, publié en 1990, est ouvertement historique. Presque une épopée : on suit un héros, Balthasar Bustos, plongé dans la grande histoire du continent. L'affaire commence pourtant par un acte criminel.

« La nuit du 24 mai 1810, mon ami Baltasar Bustos entra en cachette dans la chambre de la marquise de Cabra, l'épouse du président du Tribunal de la Vice-Royauté du Rio de la Plata, enleva l'enfant nouveau-né de la présidente et mit à sa place dans le berceau un petit Noir, fils d'une prostituée du port de Buenos Aires condamnée au fouet.»

Comme ses amis Xavier Dorrego et Manuel Varela — deux bourgeois porteños — Balthasar Bustos, fils d'estanciero, est soucieux de voir l'Argentine se libérer de l'Espagne à la faveur des guerres napoléoniennes qui ébranlent la monarchie des Bourbons. Le roman emprunte la forme d'un récit chronologique, celui  de Varela, imprimeur des œuvres des Lumières européennes. La marquise de Cabra, alias Ofelia Salamanca, est la jeune et jolie épouse du vieux mari, défenseur de la cause espagnole. En préparant son forfait, Balthasar a été ébloui par la Créole chilienne, la découvrant nue devant son miroir, montrant des « fesses irréprochables au galbe parfait.» Ce qui l'est moins aux yeux de Balthasar c'est que la belle passe pour  être l'égérie des intérêts espagnols : d'où l'enlèvement de son bébé.

Nous allons suivre à partir de 1810 différents épisodes de cette campagne d'Amérique  qui voit d'abord l'armée argentine de San Martin — avec Bustos — franchir les Andes et s'emparer du Chili et commencer à faire basculer les colonies hors du joug espagnol. Il sera même un petit peu question de Simon Bolivar… Mais l'essentiel est dans la quête d'Ofelia par Balthasar. Il passe par la magie des hautes terres où subsistent les descendants des Incas et le mythe de l'Eldorado. Il se retrouve à Lima, croise la Périchole et une jeune comédienne qu'on retrouvera un jour à Buenos Aires. Il brille à Santiago. De plus en plus loin de sa pampa natale, il s'aventure à Maracaïbo « dans le grand salon de style Premier Empire, avec ses tabourets ottomans et ses sphynx de plâtre, ses lumières immobiles et ses horaires figés, du plus célèbre bordel du port le plus célèbre pour la piraterie, la spoliation, la traite des esclaves, le siège patriotique contre un empire, celui de l'Espagne, qui s'était installé là pour l'éternité.»

On le suit enfin jusqu'à Veracruz auprès d'un curé séditieux et révolutionnaire, Anselmo Quintana, qui a imaginé le sort qui l'attend : « Je serai décapité, petit frère. On placera ma tête dans une cage de fer sur la grand-place de Veracruz. Je serai un exemple pour tous ceux qui seront tentés par la rébellion...» Balthasar Bustos n'aura pas ce triste sort. Il pourra même revenir élever des chevaux dans la pampa si l'envie lui en vient. Et mieux encore…

• Sans être un véritable tableau de la société coloniale au début du XIXe siècle, le roman de Carlos Fuentes montre un univers multiculturel et métissé. Les Indiens ont changé de maîtres mais les Noirs ne sont pas encore libérés. Les patriotes lisent Voltaire, Rousseau et Diderot. Les perruques tombent des têtes et les chevelures deviennent romantiques. Des chansons populaires racontent Balthasar à la poursuite de cette fameuse Ofelia qu'il n'a pas encore vue de face et qui semble la femme idéale, sinon une dangereuse Amazone.

• Contrairement à bien d'autres fictions de Fuentes, il n'y a pas ici de très redoutables passages d'une écriture sacrifiant à un formalisme forcé qui a rebuté bien des lecteurs. La complexité du récit est déjà suffisante avec — et seulement dans le dernier chapitre — des retournements de situation qui éclairent de façon inattendue les événements inclus dans l'incipit et les liens entre les personnages. Les noms de certains d'entre eux sont autant de clins d'œil – ou mieux des hommages – à des artistes du XXe siècle  : un officier espagnol porte le nom de Carlos Saura, un jésuite défroqué, ancien précepteur de Balthasar, se nomme Julian Rios… Ce roman est, avec "Le Vieux Gringo", l'une des introductions les plus faciles et plaisantes à l'œuvre du grand romancier mexicain.

Carlos FUENTES
La campagne d'Amérique
Traduit par Claude et Eve-Marie Fell
Gallimard, 1994, 315 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 19 octobre 2009
Ce roman se passe à São Paulo vers 1975, dans un milieu aisé. Au cœur du récit, Rosa Ambrosio, une comédienne de 55 ans envisage de revenir sur les planches, pour sortir de la dépression consécutive à la mort de son mari. Le vide s'est fait autour d'elle. Elle en est largement responsable. Elle a lassé son entourage par son égocentrisme persistant et son addiction à l'alcool.

Rosa avait un mari universitaire, Gregorio. Son engagement politique en ces temps de dictature lui a valu arrestation et torture. À sa sortie de prison, physiquement affaibli, il est mieux accueilli par le chat Rahul que compris par son épouse. Il se suicidera en présence du chat. Rosa se débarrasse vite de ses livres et de ses souvenirs personnels. Pour gérer sa carrière, sa fortune et son agenda, Rosa avait un jeune secrétaire, Diogo. Il est devenu l'amant de la comédienne. Celle-ci a fini par le licencier à moins qu'il ne soit parti de lui-même. Maintenant elle le regrette. Rosa a une fille, Cordélia, dont l'occupation principale est de trouver des amants de l'âge de son père avec qui partir en croisière. Rosa emploie une bonne, Dionisia (Diù), très pratiquante et attentive. Rosa a surtout un chat, qui est devenu son confident, puisque les hommes se sont absentés, que Dionisia pense surtout à sa chorale et Cordélia à ses aventures de Lolita sud-américaine. Résultat : Rosa fait partie de la clientèle d'Ananta Medrano, une jeune et mystérieuse psychanalyste. Or, celle-ci disparaît à son tour… et un cousin avocat entre en scène : mais ça n'en fait pas un roman policier.

L'intérêt du roman est moins sociologique, que psychologique, et il se trouve beaucoup dans la narrativité. Tout le récit se déroule dans un immeuble cossu d'un beau quartier de São Paulo. Rosa est propriétaire de plusieurs appartements : le sien, celui du secrétaire à l'étage inférieur, celui de sa fille à l'étage supérieur, celui de la psychanalyste, un étage plus haut. La fortune vient de l'héritage de tante Ana la Richarde qui possédait un stock de fazendas et d'immeubles. L'écriture de l'auteure est remarquablement basée sur les souvenirs, la remémoration par Rosa de son passé professionnel et familial. L'alcool, le whisky que Diù et Cordélia ont parfois essayé de mettre sous clef, permet de bouleverser les chronologies, même quand Rosa essaie d'enregistrer des souvenirs d'enfance, de jeunesse, de jeune femme. Mieux, on peut considérer que l'essentiel est dans le regard du chat — comme la chute du roman — et dans son monologue intérieur (Rahul ne parle pas : ce n'est pas un conte merveilleux !) voire dans ses hallucinations. Pauvre minet : Rosa l'enferme dans la salle de bain pendant les longues heures qu'elle passe dans sa baignoire ou devant ses miroirs, à se parfumer, se maquiller, s'admirer, à se souvenir. À rêver aussi sur l'hypothétique reprise de sa carrière.

L'argent ne fait pas le bonheur — telle est la morale de l'histoire — c'est aussi vrai pour Rosa que pour son analyste. Ananta n'a pas touché à son compte bancaire avant de disparaître (enlevée ? arrêtée par la police politique ?). Elle passe des soirées à écouter le retour du mystérieux locataire du dernier étage. Sa vie privée de célibataire semble vide. Dans son appartement, il y a un tableau très représentatif de ce vide, comme une "heure nue" :

« Elle contempla le tableau d'Edward Hopper, Nighthawks, [cf. couverture de cette édition], là en face d'elle, stupéfaite de découvrir que jamais ce tableau n'avait eu autant de signification que ce soir-là. Le café banal, impeccable à l'angle d'une rue vide de New-York, le café presque vide (seulement trois personnes au comptoir) avec le garçon en uniforme blanc-bleuté en train de laver quelque chose, des tasses ? sous le robinet. La longue rangée de tabourets autour du comptoir, le tout vu du dehors à travers la longue vitrine de verre. Le silence sans une mouche. Le verre sans une poussière.»

• On peut trouver quelques similitudes avec un autre roman de l'auteure, « Les Pensionnaires », même milieu aisé de la société pauliste, même importance des monologues intérieurs, même insistance sur le culte de soi et des apparences (ici chez Rosa et Cordélia et  dans "Les Pensionnaires" chez Maminette et  Lorena). Dans les deux cas, l'écrivain utilise le contexte du régime dictatorial, mais sans en faire un roman engagé. On retiendra aussi une fin ouverte vers de multiples possibles : Rosa remontera-t-elle sur les planches ? Ananta sera-t-elle retrouvée vivante ? Cordélia trouvera-t-elle le grand amour ? Qui caressera Rahul demain ?

Lygia FAGUNDES TELLES
L'Heure Nue

Traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli
Alinea, 1991, 263 pages. (As Horas Nuas, 1989)
(Alinea n'existe plus ; le Serpent à Plumes a réédité ce roman en 2000, dans la collection de poche "motifs".)

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE BRESILIENNE ET PORTUGAISE
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