Le romancier situe l'action au nord de Los Angeles ; il décrit avec une mordante ironie un certain style de
vie californien et ça nous saute aux yeux dès l'incipit. « Julian Ripps était bien trop gros pour se prélasser dans un jacuzzi entre deux femmes nues, à moins qu'il soit riche ou que les
deux femmes soient des prostituées. Ce qu'il n'était pas, mais ce qu'elles étaient elles. Et elles travaillaient pour lui ; il s'agissait donc en quelque sorte d'une fête de bureau, version
partouze.»
Le frère de Julian, Markus Ripps, a de tout autres activités. Les deux frères s'ignorent depuis des années. Tout en étant lecteur de Sénèque, Markus dirige l'usine de jouets "Wazoo Toys" qui produit des figurines parlantes des présidents des
Etats-Unis. « Avec ses intonations rurales, Jimmy Carter [était] la poupée la moins vendue.» L'usine appartient à son vieil ami Roon, qui lui annonce qu'il prépare l'introduction en
bourse de son groupe, en délocalisant ses usines en Chine. Sans susciter notre étonnement, bien au contraire, Markus rejette l'idée de quitter la Californie pour suivre "son" usine en Chine. Sa
femme, Jan, gère une boutique de fringues à la mode avec Plum, une artiste ratée. Ainsi les affaires des Ripps vont-elles mal ; mais il se produit un coup de théâtre : Julian meurt et Markus se
trouve hériter d'une blanchisserie au nom curieux. C'est "Shining City", que l'on aura facilement décodé en "Sin City". La blanchisserie, en effet, n'est qu'un paravent pour —
non pas blanchir l'argent de la drogue — mais une agence disons de… call girls qui « ethniquement parlant formaient une coalition arc-en-ciel.» Chef d'entreprise dans l'âme, Markus se
reconvertit en patron modèle de l'industrie du sexe : « La prostitution a toujours existé, non ? Pour des raisons évidentes. Pourquoi ne pas donner aux gens ce qu'ils veulent ?
L'économie de marché sert à ça. L'Amérique n'a-t-elle pas été bâtie sur ce principe ?» Ah ! le libéralisme économique...
Markus devient ainsi un « patron modèle » et sa femme va l'y aider, ainsi que Plum, poursuivie par le rêve caché
d'une carrière de vidéaste. « Elle voyait bien qu'aujourd'hui, dans le monde de l'art, tout ce qui était excitant se déroulait hors du chevalet.» Là, rien à redire. Pendant le temps
que ces dames s'activent, il faut préparer la "bar mitsvah" de Nathan ; Markus devra prendre la parole devant ses invités, alors que ses activités commerciales ne manqueront pas de faire des
vagues auprès de la concurrence.
L'auteur dispose d'une pléthore d'atouts pour faire sourire de nos contemporains ; avec sa galerie des
personnages savoureux, et certains vraiment "borderline", l'histoire paraît déjà formattée pour l'adaptation au cinéma. Quant aux couvertures des éditions françaises, c'est "peut mieux faire".
L'édition normale chez Liane Levi montre un banal fer à repasser et l'édition de poche (piccolo, ci-dessus) des bas résilles déchirés...
Seth Greenland - Un patron modèle. Traduit
par Jean Esch. Liana Levi, 2008, 396 pages.
Notre histoire culturelle a fait de Sappho la poétesse lesbienne par excellence dont Marguerite Yourcenar a traduit les œuvres
qui sont parvenues jusqu'à nous. En présentant une
Sappho, amante tiraillée entre deux hommes de caractères très différents quoique frères, et mère à qui on arrache ses enfants par raison d'Etat, Durrell laisse de côté toute l'imagerie
homosexuelle (qui doit beaucoup au XIXe siècle) pour se focaliser sur une interprétation plus politique du personnage sans pour autant concorder pleinement avec les sources grecques. Durrell ne
s'embarrasse guère plus de l'histoire ou de la légende sapphique que des conventions du théâtre classique. La tragédie est divisée en neuf scènes de longueur très inégale : 2 pages pour la scène
I, puis 108 pour la scène II qui présente Sappho en poétesse grecque organisant soirée arrosée et déclamation poétique. Il n'y a ni unité de temps, ni unité de lieu : une fois le lecteur (ou le
spectateur) averti du départ en exil de Sappho, la scène VIII se situera « quinze ans plus tard » selon les didascalies et on aura quitté la ville d'Eresos, en l'île de Lesbos, pour «
une île déserte des Sporades ». Pittakos en fuite y retrouvera son frère Phaon dans une grotte où les pourchassent les soldats de Corinthe dont le roi a rejoint la cause de Sappho — même si
dans l'histoire c'est en Sicile qu'elle aurait été exilée. Kleis, la fille de Sappho, sera heureusement délivrée et rendue à sa mère. Les héllénistes sont divisés à propos de Kleis : était-elle
la fille de Sappho, sa disciple ou son amante ? Quant à Pittakos il a bien été tyran de Mytilène, capitale de Lesbos.
Au début de l'action (vers 600 avant J-C), la célèbre Sappho, qui découvre ses premiers cheveux blancs, est mariée à un très
vieux marchand du nom de Kreon qui a perdu sa fortune dans l'engloutissement partiel de la cité. Il a embauché Phaon le plongeur d'éponges pour fouiller son bureau en ruines et récupérer les
tablettes d'argile témoignant de ses propriétés foncières. S'étant acquitté de ce job, Phaon passe une nuit avec Sappho puis préfère repartir vers son île déserte au moment où son frère le
général Pittakos rentre en matamore victorieux d'une expédition militaire contre Athènes et Sparte. Il ambitionne de devenir tyran de Lesbos et chef d'un empire en mer Egée. Il prétend aussi,
après s'être débarrassé du vieux Kleon, épouser Sappho (il lui a fait cadeau d'un joli bracelet mais avec le poignet de la propriétaire!). Auparavant, il doit consulter l'oracle —
c'est-à-dire la Sappho droguée et le visage caché sous un masque en or — qui avait jadis envoyé Pittakos guerroyer au loin. Nouveau coup de théâtre : c'est alors que Kréon arrive au sanctuaire
avec son problème : il vient de découvrir dans ses tablettes que Sappho serait la fille de sa défunte première femme Pénéloppe. Devant l'inceste et le scandale, l'oracle dépouille Kreon de ses
biens et demande au sénat de sanctionner sa famille. Pittakos consulte le sénat qui le fait empereur et exile Sappho chez l'ennemi, à Corinthe, mais garde ses enfants en otages.
Si la longue scène II comporte moins d'action que les suivantes, c'est elle en revanche qui parle le plus de l'amour, du temps,
et de la mort (extrait, p.106):
Phaon: — L'amour
est une invention moderne, comme le poignard: il demande des nerfs solides, et des appétits plus forts que tu n'en as. C'est pourquoi tu t'abandonnes toujours au plaisir, ce but de tout le monde
qui ne satisfait personne.
Sappho: — Tu ne
m'aimes pas... parlons d'autre chose : de la mort de l'amitié dans ce monde où nous vivons, des amitiés insensées de l'esprit et du corps qui semblent, par leurs froides caresses, faire oublier
un moment l'angoisse du temps qui fuit.
Phaon: — Et
si nous nous étions aimés ? Quelle tragédie. Nous serions comme deux états ruinés qui mettent en commun les caisses vides de leur trésor dans l'espoir d'enrayer la famine.»
Cette tragédie possède à mes yeux tous les mérites. Durrell reprend des mythes grecs (Atlantide, Œdipe), émaille ses dialogues
de formules qui claquent, campe des personnages puissants (sinon tous des héros) et les lance dans une intrigue assez spectaculaire. On ne s'ennuie pas une seconde à sa lecture. Mise en scène par
Laurence Andreini, la pièce a été jouée à l'Abbaye-aux-Dames, à Saintes en 1996.
À l'époque où Durrell peint Sappho comme une
femme entre deux hommes, il est lui-même un homme entre deux femmes. Séparé de Nancy Myers partie avec leur fille Pénéloppe en 1942, il vient de rencontrer à Alexandrie celle qui sera le modèle
de "Justine". En mai 1945 Durrell quitte l'Égypte pour Rhodes (temporairement sous contrôle britannique), s'y installe avec Ève qu'il épouse en 1947 : c'est l'année où il achève — à la Villa
Cleobolus — la pièce de théâtre dénommée "Sappho"... et leur fille Sappho naquit en 1951.
Lawrence DURRELL - Sappho. Traduit par Roger Giroux. Gallimard, 1962, 266 pages.
Dans cette pièce, Lawrence Durrell revisite le mythe de Faust : en dépaysant à Galway, petite ville irlandaise, la vieille
légende des contes germaniques, en en déroulant l'intrigue au Moyen Age, l'auteur en inverse le sens. Son Docteur Faustus ne désire ni le second tour de vie, ni les
pouvoirs absolus que le talisman diabolique confère au personnage légendaire.
Savant et alchimiste désireux d'accéder aux arcanes du monde, il vendit son âme au diable, —Méphisto—, en échange de sa
jeunesse grâce à un talisman, sésame de tous les pouvoirs, et à la belle Marguerite son amante… Le Faustus de Durrell, lui, a hérité le talisman, —un anneau d'or alchimique—, de son vieux maître
et le recèle en un coffret sans user de sa magie… Il a pour élève Marguerite, nièce de la reine Katherine, et lui enseigne la science. Mais, complice de sa tante elle vole cet anneau que le roi
Eric le Rouge avait fait fabriquer pour "commander aux esprits des ténèbres": pour Katherine, rentrer en possession de ce talisman c'est renouer leurs noces pour une éternité d'amour et
de puissance illimitée. Or retrouver cet anneau ne suffira pas à Faustus ; il lui faut le détruire, car il le "traîne depuis [sa] jeunesse comme un criminel ses chaînes"! Astucieux
et inattendu retournement du mythe!
L'anneau, incarne pour le savant en même temps "la foi et le doute": allégorie des tortures de l'esprit humain, entre
croyance et rationalité, prisonnier de ses capacités limitées : il ne permet pas à Faust de découvrir La Vérité, encore moins d'accéder au bonheur. Une fois l'anneau détruit, en rejoignant
l'ermite sur la montagne, Faustus se sent libéré. La science ni la magie ne mènent aux secrets universels. Seuls le détachement du monde et le vide mental amèneront ce nouvel ermite à
l'épanouissement intérieur, en harmonie avec les forces cosmiques, dans le non-avoir, le non-agir et le non-désir.
Lawrence Durrell vide de sens la représentation occidentale du bonheur, utopie de Superman maître du monde ; il lui
préfère la sagesse orientale, le "vide-plein" du Tao, auquel il s'est par ailleurs intéressé.
En théâtralisant sa philosophie de l'existence, Durrell la rend accessible au public. Même s'il subvertit les règles du théâtre
classique, il capte l'attention de la salle par de riches mises en scène où s'enchaînent complots et rebondissements. Autour des personnages de la légende gravitent des figures médiévales
populaires : chapelain, marchand d'indulgences. Tous les milieux sociaux se croisent et interagissent, le tragique le dispute au grotesque… Mais même si le spectacle a pu séduire les
spectateurs de Hambourg en 1966, seuls sans doute les plus avertis ont pu accéder à la sagesse de Durrell! [Autre mise en scène, Lyon, Théâtre des Célestins, 1987].
Lawrence Durrell - Un Faust irlandais.Traduit par F.J. Temple.- Gallimard, 1974 (1963), 89
pages.
Rome est en guerre contre les Scythes. Le général Fabius a été envoyé en missionpour s'emparer de la jeune et
jolie princesse Actée et la ramener otage de la VilleEternelle. Fabius lui affirme l'avoir déjà rencontrée :« Lorsque j'avais seize ans et vous dix... Je vous voyais souvent
chevaucher votre jument blanche avec un faucon sur le poing.» — Il doit penser à Lady Godiva ? —Malgré sa quasi-cécité elle le trouve si mignon qu'elle tombe illico amoureuse de lui…
après avoir essayé de le poignarder. Amoureux lui aussi, Fabius l'escorte jusqu'à Rome où elle est retenue comme otage au Palais impérial. Le coup de foudre de Fabius n'est pas passé inaperçu de
sa femme, Flavia, furieuse de cette trahison bien qu'elle n'aime pas son mari. Pendant sa captivité, Actée reçoit la visite de Néron quand il a des insomnies et qu'il redoute le fantôme de sa
mère : il descend à la cuisine du palais et Actée lui propose une collation — « ce même bouillon scythe que mes servantes ont préparé…» et ils font… la conversation (à quelle
distance l'un de l'autre? les didascalies n'en soufflent mot).
La perfide Actée, ou plutôt la fière Actée, pense qu'on pourrait facilement supprimer Néron et relancer la révolte
scythe ; elle en discute avec Galba son confident ; celui-ci se dépêche de la trahir pour aller savourer sa retraite dans sa villa de Carthage. Fabius et Actée risquent de se retrouver
au milieu des fauves du cirque. Heureusement Néron se laisse convaincre d'une autre solution par Pétrone. Provisoirement épargnée, Actée gagne Brindisi : chacun ayant finalement déposé son
poignard sur la table, les amants s'embrassent et se quittent. Actée prend le bateau pour le pays dont elle est devenue reine, tandis que Fabius part avec tout ce qu'il faut de légions pour
écraser les Scythes — et faire périr Actée au nom de la raison d'Etat. Bientôt vainqueur, le général romain n'emportera pas sa victoire au paradis, car comme Flavia en informe son oncle : «
Fabius est désormais un ivrogne désespéré / Il ne recevra plus aucun commandement.» De surcroit, l'enfant de Flavia est devenu fou et son oncle se suicide dans son domaine viticole de
Toscane. La tragédie est générale ! Comme dit Pétrone avant d'en finir avec la vie : « Tout finalement est allé de travers.» On ne pourrait mieux dire! Bref, c'est très en dessous
d'une pièce de William Shakespeare. La tragédie ne semble pas avoir été jouée en France du vivant de Durrell ; j'ai seulement trouvé trace d'une représentation à Strasbourg en 1996.
Lawrence DURRELL. Actée ou la Princesse barbare. Tragédie en trois actes.
Gallimard, traduit par Claudine Brelet. 1980 [1965], 140 pages.
D'après sa sœur Marta, le problème de Lara, c'était la plaque minéralogique de sa Golf "LA 666 TA" qu'elle interprétait : "Lara
l'antéchrist t'attend"! Les deux femmes avaient même secrètement consulté une voyante : rien de rassurant n'en était sorti. Après douze ans de vie commune Lara et Pietro avaient décidé de se
marier ; déjà les cadeaux arrivaient. Or subitement Lara mourut sous les yeux de leur fille Claudia dix ans et demi. Le jour où cela arriva, Pietro et son frère Carlo étaient en train de
sauver de la noyade deux femmes qu'ils ne connaissaient pas.
"Chaos calme". Ce titre en oxymore cache un pavé de 500 pages qui a eu un succès formidable en Italie et a été porté au cinéma
avec l'excellent Nanni Moretti dans le rôle de Pietro Palladini. Je n'irai pas jusqu'à dire que le livre est mauvais, mais qu'il est un peu décevant, oui. Vous connaissez l'astuce des critiques :
"ne dévoilons pas la fin !" : on se demande si ce n'est pas un biais pour cacher qu'un livre démarré sur les chapeaux de roue se révèle moins bon quand on en effectue la lecture jusqu'au terme...
Telle est l'idée qui m'est venue à la lecture de "Chaos calme".
Suite à la tragédie, on s'attend à ce que le père et la fille sombrent dans les pleurs et la souffrance. Mais il n'en est
apparemment rien, c'est le "chaos calme". Quand vient la rentrée scolaire, Pietro conduit sa fille à l'école et l'attend jusqu'à la fin de ses cours au lieu de rejoindre son bureau. Dans son Audi
stationnée devant l'établissement scolaire, ou sur un banc du square, Pietro reçoit, jour après jour, les condoléances des parents, des institutrices. L'émotion est chez les autres : beaucoup lui
proposent leur soutien, leur aide. Sa belle-sœur Marta est particulièrement empressée qui lui conseille de consulter une psychologue puis un psychanalyste. Inutile, Pietro reste fidèle à son
poste devant l'école à attendre sa fille !
Cadre dirigeant d'une entreprise de Milan — on découvre plus loin qu'il s'agit d'une chaîne de télévision filiale d'un groupe
dont la fusion avec une multinationale est en préparation — il voit venir à lui sa secrétaire, les cadres de l'entreprise, de la société-mère, puis du groupe rival. Des liens superficiels
s'établissent aussi avec un voisin, avec une élégante qui promène son chien. Les confessions, plaintes ou anecdotes de ces visiteurs charment souvent le lecteur jusque vers les deux-tiers du
livre. On rit d'un cadre qui croit entendre sa femme dire des propos inconvenents en diverses circonstances, et qui ensuite prend le lecteur de CD de son ordinateur portable pour un
"porte-gobelet rétractable". En revanche, les visites des hommes d'affaires et leurs vaines discussions finissent par peser et le livre devient finalement trop verbeux alors que d'un autre côté,
on reste étonné par le peu de communication entre le père et sa fille.
Les occasions capables d'amener Pietro à ne plus monter la garde devant l'école de sa fille se sont multipliées. Discussions
avec Marta, avec son frère, offre de promotion professionnelle, aventure d'un jour avec Eleonora (la rescapée), etc. Mais ces perspectives ne le captivent pas ou ne le remuent pas durablement.
Ainsi ce "chaos calme" c'est « la confusion que provoque en moi la souffrance qui continue à ne pas arriver…» constate-t-il. Seule Claudia pourra faire réagir son père. Et le sortir
de sa bulle où il ne voyait que les défauts des autres.
Cet essai autobiographique aide à mieux comprendre l'attirance de L. Durrell pour le taoïsme, déclinaison du
Bouddhisme Mahâyanâ. Enracinée dans son enfance, elle s'est confirmée avant ses trente ans : le romancier fait mention d'un article —"Le Tao et
ses gloses"— qu'il rédigea pour une revue et où il éclairait la signification de l'ouvrage de Lao Tseu, "Le livre de la Voie et de la Vertu". Surtout, Durrell se remémore deux rencontres
essentielles à sa quête spirituelle : celle de Jolan Chang, érudit chinois taoïste qui vint passer un week-end à Sommières; celle de Vega, la femme à l'étrange regard bleu qu'il accompagna
en Italie, au lac d'Orta, sur les pas de Nietzsche et Lou Salomé.
Enfin, l'évocation poétique de la nature provençale, la fête du Nouvel An au monastère tibétain proche d'Autun confèrent à ce
texte poésie et humour : deux registres indissociables de la sagesse taoïste.
À Darjeeling déjà, âgé de dix ans à peine, L.Durrell avait coutume d'accompagner son père dans les monastères
bouddhistes; sa fascination pour les lamas grandit du jour où il découvrit, dans une chapelle jésuite, le Christ en Croix, au corps troué, baigné de sang : choqué, le jeune garçon en conçut
une répulsion profonde pour le Christianisme, cannibalisme sadique à ses yeux d'enfant. Ce rejet trouva sa confirmation lorsque, étudiant, Lao Tseu devint son guide. L. Durrell se rapprocha alors
de la philosophie d'Héraclite et s'opposa autant à la pensée de Confucius qu'à celles de Socrate et de Descartes.
Le romancier explicite clairement la "disponibilité totale" de la conscience taoïste, quand l'esprit" se
libère de l'encombrant appareil conceptuel de la pensée consciente" et "se fond dans la création tout entière. Cette poésie, c'est le Tao", le grand Tout, l'harmonie, l'équilibre entre la nature
et l'homme —simple élément de l'univers—, où "l'on ne trouve aucune trace de ce divorce brutal entre la personnalité et son cosmos qui n'a cessé d'obséder la pensée européenne depuis l'époque
présocratique". Le Tao c'est l'énergie vitale, sans cesse en mouvement : rien ne dure, rien ne disparaît, tout est en perpétuelle transformation. Vivre en taoïste, c'est vivre pleinement hic
et nunc, en "état d'alerte totale" des sens, préservant la quiétude intérieure et la longévité. J. Chang enseigne à Durrell comment la maîtrise de son corps, —la respiration, la frugalité
végétarienne, opposées au goût du romancier pour la viande et le vin— permet celle de l'esprit. Mais le sage taoïste n'est pas un ermite coupé du monde : il sait s'investir dans l'action,
dans la "juste appréhension" selon le principe de non-attachement, de désengagement. Sans lâcheté ni passivité il sait agir juste, s'économiser pour préserver sa paix intérieure. Durrell apprécie
ce lâcher prise qui, à l'inverse de la rationalité cartésienne qui classe et oppose les catégories du réel, refuse les dogmes et les jugements moraux. Car le "non agir" taoïste interdit toute
domination; Chang ne commande ni ne dirige; il est là, tel le roseau, se pliant au cours des choses et sa seule présence influence Durrell. Ni moralisateur, ni prosélyte, le "sourire" et le rire
de Chang naissent de cet équilibre entre lui et le monde. Sa sérénité intérieure rayonne et s'épanouit dans l'éloge de l'amour physique nécessaire à tout âge : Le Couple Parfait dépasse la
lutte d'égos de la sexualité occidentale et incarne le processus cosmique du Yin et du Yang, la femme et l'homme, distincts mais indissociables et complémentaires dans l'harmonie.
"Le tao ne se discute pas" et le langage conceptuel n'en peut manifester la réalité aussi bien que les
analogies et les correspondances en poésie. On comprend mieux la dénonciation durrellienne du Christianisme et des philosophies fondées sur la seule rationalité raisonneuse. À la fallacieuse
supériorité cartésienne de l'homme sur la nature, le romancier préfère la méditation de Lao Tseu : "le sage est droit et pourtant ne se mêle point de redresser les autres"…,
mais aussi "L'orgueil de la richesse et de la gloire s'accompagne de soucis, c'est pourquoi l'homme doit s'arrêter net dès qu'il a terminé une grand tâche et qu'arrivent les honneurs".
Lawrence Durrell : Le sourire du Tao.
- Traduit par Paule Guivarch, Gallimard, 1982, 126 pages.
"The Avignon Quintet" [Le Quintette d'Avignon] est une saga en cinq volumes : "Monsieur" (1974), "Livia"
(1978), "Constance" (1982), "Sebastian" (1983) et
"Quinx" (1985), publiés séparément en anglais à ces dates, et réunis en un volume en anglais seulement en 1992, deux ans
après la mort de Durrell. Certains considèrent le "Quintette" comme le sommet de l'œuvre de Lawrence Durrell alors que "The Alexandria Quartet" [le Quatuor d'Alexandrie] présente des personnages
peut-être plus attachants, ou plus émouvants. Quoi qu'il en soit, le "Quintette" traduit de la part de l'auteur une grande ambition formelle et une grande force thématique. Lire le Quintette
n'est pas une mince affaire, mais l'effort est récompensé !
La disposition générale de cette saga est exprimée par la figure du quinconce ("quincunx") avec un élément au centre
("Monsieur") et les autres dans les quatre coins, comme sur une carte à jouer. De ce fait, "Monsieur" annonce à peu près tous les thèmes repris par la suite : la figure du double, l'angoisse de
la mort, l'orgasme, la psychanalyse, le gnosticisme et les Templiers. La chose est dévoilée dans "Livia" quand Blanford téléphone à Sutcliffe pour lui décrire le projet littéraire :
« J'ai entrevu comme un quinconce de romans rangés en bon ordre classique. (…) Bien que reliés entre
eux, un peu comme des échos, ils ne seraient pas mis bout à bout à la façon de dominos — mais simplement appartiendraient au même groupe sanguin. Cinq panneaux pour lesquels votre "Monsieur"
décrépit ne fournirait qu'un assemblage de thèmes destinés à être remaniés dans les autres.»
Le premier volume est lui-même structuré de façon troublante puisqu'on s'aperçoit que l'essentiel du texte est un roman dans le
roman, écrit par Aubrey Blanford et Sutcliffe son auteur fictif. Les codes usuels de la narration sont bousculés au profit de procédés qui ne sont pas tous inédits. « Les contours nets
et précis du bon vieux roman linéaire, je les ai délaissés en faveur du palimpseste anachronique qui permet à chaque acteur de devenir un autre…» ("Quinte"). "Monsieur" débute par la mort de
Piers de Nogaret et se poursuit en flash back revenant sur l'initiation de Piers dans une secte gnostique ; pourtant il se termine par un saut dans le futur : c'est la scène où Blanford, âgé
et habitant Venise, invite à dîner Constance devenue une vieille dame, sinon déjà morte sauf dans la mémoire de l'écrivain, pour évoquer avec elle l'achèvement du roman et connaître son avis.
Impossible alors de savoir qu'elle va devenir le personnage principal de la série romanesque ! De semblables éléments d'incertitude, il s'en trouve d'autres dans le Quintette — y compris la scène
finale de "Quinte". Pour Durrell, qui s'en est ouvert dans une correspondance avec Henry Miller, il s'agit ni plus ni moins de s'inspirer de l'évolution de la physique du XXe siècle, et par
exemple d'utiliser en littérature le principe d'incertitude de Heisenberg. Ainsi, au lendemain de son initiation gnostique dans le désert, Piers de Nogaret croit découvrir dans un journal
égyptien montrant la photo de l'organisateur, qu'il s'agit d'un escroc et d'une mascarade pour touristes. Mais quand Piers veut en discuter avec Akkad, l'article et la photo ont disparu de
l'édition du jour. Où est la vérité ?
Le Quintette balance souvent entre sérieux et humour. Ainsi, dans "Quinte", les conversations entre Blanford et Sutcliffe, —le
romancier et son personnage— durant le trajet en chemin de fer vers Avignon mélangent des vers de mirliton à des remarques sérieuses et forment un intermède d'allusions métaphysiques ou
pornographiques! « Eh ! oui, en ouvrant les jambes, elle lui avait révélé tout le secret de la pyramide.» L'humour de Durrell part dans toutes les directions ; il vise les Anglais
évidemment, mais aussi les Suisses : pour Sutcliffe « le journal de Genève [était] si mal présenté et rédigé qu'il avait l'impression de lire la prose de quelque crétin analphabète descendu
des montagnes avoisinantes...» Les Français sont moqués pour le pastis, la crasse de la ville d'Avignon ou le manque d'hygiène de leurs sanitaires. Il ironise aussi sur le comportement des
Français durant l'occupation : « Un jour, Nancy revint d'une tournée à Aix en disant qu'elle avait vu tous les intellectuels parisiens accoutrés de bérets basques, en train de jouer aux
boules tout en se plaignant amèrement des restrictions alimentaires.»
Plus important est le thème du double, ou du sosie, sinon de l'identité. Considérons les deux sœurs : Constance bénéficie d'un
double passeport anglais et suisse, de même que la brune Livia, avant que celle-ci ne se fasse naturaliser allemande en plein nazisme. Pour le général von Esslin, Constance, qui est blonde et
maîtrise l'allemand, est comme le double de sa sœur restée en Prusse. Du côté des notables égyptiens, Affad alias Sebastian et amant de Constance deux volumes durant, n'est-il pas l'Akkad de
"Monsieur"? Pareillement, le Prince parfois nommé Hassad qui est-il au juste : un officier égyptien, un dirigeant de la Croix rouge, un proche du roi Farouk, un chef de secte gnostique, un
indépendantiste ? Le thème du double se manifeste aussi sous la forme de la répétition. Le première fête au Pont du Gard clôt le roman "Livia" et la seconde termine "Quinte", survenant dans la
foulée de la fête des gitans aux Saintes Maries. Le thème de la fête dérape aussi en orgie, à la Libération, quand les fous conduits de Montfavet par Quatrefages font irruption dans la cité des
papes comme pour un Carnaval, que l'alcool coule à flot et qu'une femme est tondue puis assassinée.
Peut-être sous l'effet d'une éducation commencée aux Indes, les attaques de l'auteur contre le monothéisme se doublent de
déclarations favorables à toutes les philosophies "orientales", entre autres le taoisme (Cf. "Un Faust irlandais" et "Le sourire du Tao"). Le yoga est pratiqué par Max le chauffeur et boxeur noir
au service de Galen : à son retour de Bombay il ouvre une boutique pour en vivre à Genève. Mais du yoga vient surtout le discours durrellien sur le kundalini, l'énergie de la vie, l'énergie
sexuelle que les amants Constance et Affad maîtrisent pour atteindre l'orgasme de manière consciente et coordonnée. Lawrence Durrell, qui vient de vivre son quatrième mariage, prend ouvertement
plaisir à décrire les jouissances sexuelles de ses personnages. Faut-il y voir une part autobiographique ? Une rumeur rapportée par la presse britannique soutint que sa fille Sappho avait mis fin
à ses jours pour en finir avec un rapport incestueux. Le thème de l'inceste est repris dans "Quinte" lorsque Constance apprend l'inceste entre Livia et leur frère Hilary. Ceci est à rapprocher de
la relation de Piers de Nogaret avec sa sœur, dans "Monsieur", même si Sylvie est par convenance l'épouse de Bruce. La psychanalyse concerne plusieurs personnages à commencer par Pia, la sœur de
Bruce, qui suit une cure à Vienne (elle sauve le divan de Freud !) puis à Genève où elle est médicalement suivie par Constance, dont on oublie parfois qu'elle est psychanalyste ; c'est le volume
"Sebastian" qui traite ce sujet. Mais Constance échoue, séduite par sa patiente. La psychanalyste décide alors d'installer son amante à Tu-Duc — avant de se raviser et de choisir finalement
Aubrey Blanford. La quête du plaisir par ces couples a comme parallèle la quête du trésor des Templiers ; ils aiguisent la curiosité de tous, à commencer par ce Lord Galen qui a déjà trouvé un
trésor dans le lit d'une rivière anglaise. Son secrétaire Quatrefages se croyait sur la trace du Graal et des Templiers : les nazis l'ont torturé pour en savoir plus ("Constance"). Quête mystique
pour les uns, quête matérielle pour les autres, elle recouvre toute la suite romanesque même si en 1500 pages on la perd parfois de vue. Ces Templiers n'intéressent pas que pour leur trésor
disposé en quinconce : ils étaient gnostiques, comme les croyants de la secte égyptienne. Le Prince des Ténèbres s'est emparé du trône divin et le monde va vers une sorte de déglingue chaotique
savamment appelé "entropie" par Durrell. Pour s'opposer à un tel désordre, la secte permet à ses fidèles de demander à mourir, et quand ils sont élus un courrier vient d'Alexandrie pour leur en
indiquer l'imminence. C'est le sort de Piers ("Monsieur") et c'est le sort d'Affad ("Sebastian").
"Monsieur ou le Prince des ténèbres" est un roman difficile et exigeant pour le lecteur et sa forme
peut dérouter. — Courage, lecteur ! Mille pages suivront, dont les principaux thèmes apparaissent déjà.
Pour commencer : Bruce se rend à Avignon en raison des obsèques de son ami Piers de Nogaret. Au pied des
Alpilles, le château de Verfeuille, appartient aux Nogaret depuis le XIVe siècle, suite au rôle de leur illustre ancêtre dans la chute des Templiers. Bruce et Piers appartiennent milieu
diplomatique. Bruce se remémore une fête de Noël au château avant ledépart de Piers pour rejoindre son
premier poste en Egypte.
Le thème du triangle
amoureux est mêlé à l'histoire d'une mystérieuse secte, et le tout est réinterprété par la problématique du rapport de l'écrivain à ses personnages.
Bruce fait partie du premier triangle« frère, sœur, amant »y
recherchant« un amour exempt de sanctions, de restrictions, de culpabilité »;
Sylvie, l'épouse par convenance, est la sœur de Piers dont on vient d'apprendre le décès. Elle est placée dans une institution, car« elle est
dans une sorte d'état crépusculaire, atteinte de confusion mentale.»Préfiguration d'« une société
différente fondée sur la femme libre.»L'autre trio est symétrique par sa composition. La sœur du
narrateur, Pia, qui a épousé le romancier Robin Sutcliffe, l'a quitté pour Trash, une Afro-américaine, après avoir subi une psychanalyse à Vienne. Autour d'eux, plusieurs personnages : Akkad,
homme d'affaires et gourou de la secte gnostique ; Sabine, fille d'un banquier juif, aussi nomade que les gitans qu'elle étudie ; Tobias Goddard, historien spécialiste des croisades et des
Templiers, qui aspire à surpasser Gibbon.
Plusieurs personnages furent initiés par Akkad en Egypte. Il les a reçus dans sa secte au cours
d'une cérémonie secrète dans le désert près d'Alexandrie. Bruce raconte :« Contrairement à son frère, elle [Sylvie] partageait mon
inaptitude native à toute forme de croyance, une carence qui nous avait empêchés l'un et l'autre de pénétrer très avant dans l'inextricable jungle du monde gnostique ; alors que Piers s'y était
trouvé tout de suite comme un poisson dans l'eau et avait évité de justesse de se muer en fanatique….»Cette croyance en la substitution au dieu
unique et bon par une anti-divinité maléfique figurée par le serpent Ophis, —autrement dit Monsieur le prince des ténèbres— Akkad l'a expliquée ainsi que ses conséquences.« Quand ils décident d'entrer dans la confrérie, au plein sens du terme, ils admettent qu'une fois leur heure venue, et le tirage au sort en décide, ils
pourront être mis à mort par un membre du chapitre qui sera désigné pour cette tâche — mais ils ne sauront jamais exactement qui et exactement comment l'ordre sera exécuté.»Bien que la police avignonnaise ait conclu au suicide, Piers de Nogaret a pu être exécuté par Sabine, comme lui membre du premier cercle gnostique. Aux indices
que Bruce a relevés sur la scène du crime s'ajoute un document de la main de Piers qui semble indiquer que sa mort avait été programmée.
Les questions d'écriture ne se limitent pas au flash-back et aux effets de miroir. Durrell nous emmène à Venise,
loin de« cette pauvre Angleterre dégénérée où le football avait remplacé les pendaisons publiques »; l'écrivain Sutcliffe s'y livre à la détestation de son rival, un auteur à succès qui« avait réussi à se payer
deux Rolls.»Il connaît alors le vertige de la page blanche et imagine ce que nous avons lu en incipit, remplaçant Piers par Pia. Traumatisé
par les amours lesbiennes de Pia, il patauge dans l'écriture de son prochain roman tout en réfléchissant aux personnages que nous connaissons déjà.Le lecteur découvre enfin un écrivain britannique installé dans la cité des doges : c'est Blanford, veuf de Livia, dînant en
tête-à-tête avec le fantôme d'une femme censée juger son dernier roman.
Lawrence DURRELL - Monsieur ou le Prince des
ténèbres.Traduit par Henri Robillot, Gallimard, 1976, 338
pages.
« Lorsque la nouvelle de la mort de Tu parvint à Blanford…»Avec un tel incipit, "Livia ouEnterrée vive" prend donc ouvertement la suite de "Monsieur ou le Prince des Ténèbres".
Les premières pages insistent lourdement sur cet enchaînement : pour cacher sonangoisse de la
mort, le jeune romancier Aubrey Blanford, accidentellement blessé au début de la guerre, a inventé l'écrivain Sutcliffe, qui a entrepris le premier volume du Quintet d'Avignon. Durrell semble
beaucoup s'amuser de la relation entre l'auteur et son personnage, surtout quand ce personnage est lui-même un auteur qui, etc... au point de lui téléphoner et bavarder à propos de leurs
aventures passées! Blanford explique le projet durrellien : « J'ai entrevu comme un quinconce de romans rangés en bon ordre classique. Cinq romans écrits dans un style quinconcial
hautement elliptique inventé pour la circonstance. Bien que reliés entre eux, un peu comme des échos, ils ne seraient pas mis bout à bout à la façon de dominos — mais simplement appartiendraient
au même groupe sanguin. Cinq panneaux pour lesquels votre "Monsieur"décrépit ne fournirait qu'un
assemblage de thèmes destinés à être remaniés dans les autres.»
Outre Sutcliffe, on retrouve des personnages connus ou qui leur ressemblent. Les portraits de Piers et Sylvie figurent dans la
galerie du manoir Tu-Duc dont Constance a hérité et à quoi elle doit son surnom. Sa sœur Livia est courtisée par Blanford lors d'un été de vacances provençales. Outre Livia, Constance et
Blanford, la compagnie comprend Félix consul anglais d'Avignon, Lord Galen étrange homme d'affaires qui s'intéresse au trésor des Templiers, le prince Hassad grand seigneur venu d'Égypte, etc...
Livia, fille volage, jette l'alliance que Blanford lui propose, « elle était simplement une amazone portée sur la drague » et flirtait avec le nazisme. Un poème recopié pour
elle explique le titre.
La montée des périls sert de contexte au roman : dans un rêve, Blanford imagine Sutcliffe et Pia à Vienne. Les nazis mettent à
sac les maisons où habitaient des Juifs. Le divan de Freud est ainsi défénestré pour rejoindre un bûcher de livres. Pia, qui a suivi une psychanalyse, intervient pour sauver le divan :
« Je l'enverrai à mon frère à Avignon ». Avant de repartir pour l'Égypte, le prince Hassad organise une fêtenocturne géante au pont du Gard.
Voilà un roman pour fans du divin Lawrence qu'on surprend heureux de s'être installé dans le Midi, multipliant les expressions
en français dans le texte. Les allusions littéraires locales — à Laure et Pétrarque, puis au marquis de Sade — passent au second plan derrière les considérations culinaires : « Si
Avignon ne pouvait prétendre à la richesse et à la variété de la gastronomie lyonnaise, la cuisine régionale n'en était pas moins délectable à l'occasion. Même dans les régions les plus pauvres,
la France semblait inépuisable pour un homme habitué à la nourriture anglaise.» On ne manquera pas de retenir le menu du banquet du prince Hassad - il figure en appendice!
Lawrence DURRELL : Livia ou Enterrée vive. Traduit par Henri Robillot, Gallimard, 1980, 286
pages.
Le volume précédent, "Livia", apparaît maintenant comme « le dernier été au Paradis avant la Chute.» En effet avec
"Constance ou Les pratiques solitaires", le contexte de la guerre passe au premier plan et se répercute plus sur le destin des personnages que sur les thèmes.
Le récit de guerre, c'est le général von Esslin, hobereau prussien amateur demusique classique,
lançant ses blindés à l'assaut de la Pologne puis de la France. La Wehrmacht l'envoie en Provence, en compagnie de nazis prompts à déporter les juifs et fusiller les résistants. Un stupide
accident de chasse défigure ce général dont les lectures préférées étaient le "Testament de Pierre le Grand" et le "Protocole des Sages de Sion". Un observateur interprète le génocide
juif : « Vous savez ce que veulent les Allemands ? Être le peuple élu. Ils l'ont proclamé. Ils veulent se débarrasser des juifs de façon à prendre leur place.» Toby et
Sutcliffe œuvrent pour le contre-espionnage britannique,en liaison avec le colonel allemand Smirgel. C'est un agent double camouflé à l'asile de Montfavet où Livia, sa maîtresse, est infirmière.
Constance retrouve son mas de Tu-Duc, revoit Livia avant son suicide, et fait connaissance de la maîtresse d'un chef de la Gestapo. Enfin surviennent les bombardements qui font déguerpir les
nazis de la cité des Papes : « Les Britanniques avaient remplacé les minables bombardiers de haute altitude de l'armée américaine par des appareils qui descendaient très bas et
opéraient minutieusement…»
Dès le début du conflit, le Prince est rentré en Egypte, à bord du yacht royal, avec Blanford. Sam, l'époux de Constance, les
retrouve lors d'une permission. Un pique-nique en plein désert vire au tragique : des troupes à l'entraînement les prennent pour cible : Sam est tué et Blanford grièvement blessé. Pendant ce
temps Constance exerce tour à tour à Genève, comme psychanalyste à la clinique du Dr Schwarz, et en Avignon, où le Prince lui a trouvé un poste à la Croix-Rouge. Elle oublie son veuvage pour
vivre le grand amour avec Affad, un ami du Prince, qui lui révèle son autre prénom : Sebastian. La description très crue des ébats amoureux ne se limite pas à ceux de Constance et d'Affad.
Sutcliffe, lui, se fait quasiment violer par Trash : « elle rejeta ses fourrures et le chevaucha avec ravissement comme un enfant enfourche son premier cheval à bascule... Elle était
faite pour l'amour cette nymphe !»
Les préoccupations formelles de Durrell ressortent des effets de miroir et dedédoublement rencontrés en lisant
"Monsieur". À Genève où l'on a acheminé Blanford pour soigner ses blessures, Sutcliffe hésite à voir ce qu'est devenu le romancier et Constance dit qu' « Il n'ose pas lever les yeux sur son
créateur.» Devant Sutcliffe déjà, Constance avait manifesté son étonnement : « Ainsi vous existez réellement!» Quant au trésor des Templiers, lui aussi existe-t-il vraiment ?
Les nazis le recherchent ; Quatrefages qui « se croyait sur la trace du Graal » a été arrêté et torturé en vain. « Ce qui intéresse notre Führer, c'est justement cette
ancienne tradition de chevalerie qu'il souhaite ressusciter afin d'en faire le modèle d'une nouvelle noblesse européenne.» Et revoilà les gnostiques! « Mes études gnostiques, dit Affad,
me conduisirent vers un petit groupe de chercheurs auquel appartenait le prince Hassad » Blanford reprend ce sujet avec Constance : « Dans le roman, la carte de la mort dressée
par Piers était une tentative pour jauger ses chances — il y avait inscrit le nom de ses amis sous celui des chevaliers du Temple. Puis il s'était rendu compte, un beau jour, que son tour était
arrivé, mais qui assènerait le coup ? Je n'ai pas encore fini d'écrire le livre mais je pense que dans la version finale ce pourrait être Sabine.» On l'avait supposé en lisant
"Monsieur".
Lawrence Durrell. Constance ou Les pratiques solitaires.Traduit par Paule Guivarch. Gallimard, 1984, 432
pages.
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