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Arturo Pérez-Reverte : Le peintre de batailles
Alors que l'actualité de la guerre civile en Syrie nous sature d'images de combats, de cadavres, de ruines et que l'on s'interroge sur l'effet que ce flot d'images violentes peut avoir pour faire pencher l'opinion internationale en faveur d'un camp ou de l'autre, il reste couramment admis que les photographes de guerre sont des héros positifs. Or, voici un roman qui met en question cette opinion courante.
Photographe de guerre —comme l'auteur—, Faulques l'a été longtemps. Il a couvert de nombreux conflits à travers le monde et particulièrement ceux de l'ex-Yougoslavie. Cette guerre-ci est déterminante dans l'intrigue du roman. Faulques avait photographié des soldats croates s'échappant des massacres de Vukovar. Un de ces clichés lui a valu la célébrité. Pour l'homme qui y figurait ce fut l'origine du drame : reconnu comme soldat croate, il fut fait prisonnier et torturé par les tchetniks serbes qui violèrent sa femme et massacrèrent son fils. Cet homme, Ivo Markovic, est venu lui demander des comptes et menacer de le tuer. D'où à la fois une question de fond et un suspense.
Malgré sa réussite comme reporter photo, Faulques s'est reconverti dans la peinture. Ayant fait l'acquisition d'une vieille tour de guet en bord de Méditerranée, il a entrepris d'y peindre une fresque circulaire qui serait comme la synthèse de ses expériences de photographe et de témoin des violences guerrières : « Le Mal échappant au contrôle de la raison…» selon Carmen, guide touristique invitée par le peintre à visiter l'intérieur de cette tour dont par profession elle ne montre que l'extérieur.
Faulques ne fait plus de photos depuis que sa compagne, Olvido, a péri à ses côtés en sautant sur une mine en Bosnie. Ayant été elle même longtemps photographiée comme mannequin, elle savait que la photographie des êtres humains peut être mensongère, truquée. Elle s'intéressait donc aux ruines, aux choses, plutôt qu'aux acteurs et aux victimes des conflits. Elle a voulu faire un cliché d'un carnet ouvert près d'un soldat victime d'un bombardement. Le cliché de trop ! Or Markovic —qui est arrivé juste après sur les lieux— se souvient d'avoir vu Faulques se pencher sur le corps de cette femme, tuée sous ses yeux, pour la photographier. Et il s'étonne de n'avoir pu trouver trace de ce cliché nulle part dans les œuvres publiées de Faulques — albums qu'il a pourtant étudiés attentivement.
Jour après jour, les deux hommes confrontent leurs opinions sur la peinture et la photographie. Surtout sur les images de guerre. Poussé par Markovic et des verres de cognac, le peintre de batailles est amené à considérer quelle responsabilité il a pu avoir dans les tragédies qu'il photographiait. A-t-il poussé des snipers à tirer sur des passants rien que pour faire de beaux clichés d'un homme en pleine action ? A-t-il fait tuer trois jeunes Palestiniens en les poussant à attaquer un char israélien ? Est-il responsable de la mort d'Olvido ?
Roman philosophique, ''Le peintre de batailles'' est aussi un ouvrage cultivé sur l'histoire de l'art occidentale — avec plusieurs références à ''la bataille de San Romano'' de Paolo Uccello. Le roman évoque aussi les fresquistes mexicains car Faulques a rencontré Olvido, fille de galeriste, dans un musée de Mexico devant un tableau —''Éruption du Paricutin''— du docteur Atl dont Nahui Ollin fut l'égérie. Ce volcan, métaphore du mal se déversant sur le monde, est bien sûr repris par Faulques dans sa fresque circulaire... Cet étonnant roman vous emmènera loin des Aventures du capitaine Alatriste — romans de cape et d'épée dans le sillage des romans de Dumas !
Arturo PEREZ-REVERTE. Le peintre de batailles. Traduit par François Maspero. Editions du Seuil, 2007, 282 pages.
• Un forum espagnol consacré à Pérez-Reverte a repris toutes ces références picturales ainsi que photographiques.
Ivo Andrić : La Naissance du fascisme
Il n'est pas italien, il n'est pas historien, mais il a été témoin des débuts du fascisme en Italie car, jeune diplomate du Royaume des Serbes, Croates et
Slovènes, Ivo Andrić fut en poste auprès de Saint-Siège en 1920-1921 puis à Trieste en 1922.
Ce recueil n'est ni un essai théorique, ni une relation débordant de faits, mais une chronique intermittente, une série d'articles publiés dans la presse de Zagreb entre 1921 et 1926. Andrić a le mérite de vouloir éviter une interprétation rigide et idéologique du fascisme. Écartant la grille marxiste comme les préjugés anticommunistes, il recherche les raisons du phénomène dans la guerre elle-même : « Il prend sa source en 1914, l'époque du combat acharné opposant interventionnistes et neutralistes ». Il ne fait pas de Mussolini un "deus ex machina" mais un dangereux leader opportuniste. En peu de pages, il rappelle les espoirs révolutionnaires des interventionnistes, les immenses déceptions des foules, puis le raz-de-marée socialiste de 1918 et 1919 retombant après de « longs palabres » sans avoir rien changé. Le pouvoir est à terre. Mussolini le ramasse.
À peine constitué le gouvernement fasciste traverse la crise qu'il a provoquée en éliminant Matteotti avec ses hommes de main. Dans l'article du 16 août 1924, l'auteur souligne plus le caractère criminel de « cette clique d'arrivistes » et de « cette poignée de desperados » que le Duce a utilisés qu'il ne souligne la vilenie du chef du gouvernement. Ses "chemises noires" ont été pris de vertige, énivrés par « les faveurs d'un Etat qui leur est rapidement monté à la tête ». Le 1er février 1925 il se demande « de quelle manière et à quel moment le fascisme va-t-il quitter le pouvoir » – après un bain de sang ou au terme d'une crise politique. En attendant, « dans un pays accoutumé à l'emphase et au paradoxe », Mussolini joue de « la versatilité des masses italiennes » ; l'année 1926 voit le renforcement de sa dictature, et le fascisme s'internationaliser. « Un mouvement élémentaire, vulgaire et cruel, dogmatique et exclusif, tapageur et violent, voilà ce qu'était le fascisme depuis son émergence, et ces traits se marquaient toujours plus à mesure de son développement.»
L'écrivain Andrić inclut dans ces analyses du fascisme des premières années une brillante critique d'ouvrages d'actualités de Marinetti — car il y a proximité entre futurisme et fascisme — et de Gabriele d'Annunzio qui s'empara de Fiume pour l'Italie. Si l'auteur "yougoslave" apprécie leur style, il condamne le contenu de leurs livres relatant leur rôle dans la guerre : « vulgarité » de l'un, « vide sonore » de l'autre.
J'avoue avoir été parfois plus sensible à la lecture de cette œuvre "inattendue" du prix Nobel —et tout juste publiée en 2012— qu'au talent prêté au conteur serbe décédé en 1975.
• Ivo Andrić : La Naissance du fascisme. Traduit par Alain Cappon. Éditions Non Lieu, 2012, 109 pages.
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Monument à Matteotti. Lungotevere Arnaldo de Brescia, Rome.


Florent Quellier : Gourmandise. Histoire d'un péché capital
L'historien Florent Quellier révèle, grâce à une documentation riche et diverse, l'importance de la gourmandise dans la littérature et la peinture européenne depuis le Moyen-Âge. Selon les époques ou les classes sociales ecclésiastiques, moralistes et médecins l'ont dénoncée comme un péché ou appréciée comme un signe de distinction. L'interprétation de ce comportement alimentaire reste frappée d'ambiguïté. Si l'on réprouve l'excès du « goinfre » et du « glouton », on valorise dès le 18° siècle le raffinement du « gourmet »; si l'on condamne le grignotage et la boulimie solitaire, on valorise la convivialité des repas; si l'on fustige désormais le surpoids, il fut longtemps un signe de bonne santé et de réussite sociale. Or, depuis le début du 21° siècle, le discours médical ressuscite l'ancien « péché capital ».

Doit-on désormais seulement manger pour vivre sans prendre plaisir à une « honnête gourmandise »?
Au Moyen-Âge l'Église réprouve le « péché de gueule » –Gula– et d'ivresse – premier sens de « gourmet », qui forment couple avec Luxuria : le ventre appelle le bas-ventre, la violence verbale et l'obscénité. Mais à partir du règne de Grégoire le Grand la gourmandise n'est plus qu'un péché « véniel »; le catholicisme reste complaisant envers la « bonne chère » tout en luttant contre le scandale de l'ivrognerie monacale et des gras chanoines tel le rabelaisien Frère Jean des Entommeures.
Calvin condamne leur perversion gourmande car « leur ventre leur est pour Dieu, la cuisine pour religion ». Pour les protestants la mortification alimentaire seule sanctifie. Ainsi dans l'Europe du Nord prévaut « une conception hygiéniste et nutritionniste » de l'alimentation sans plaisir, à l'inverse de la représentation hédoniste du repas convivial dans le sud de l'Europe.
Par ailleurs dès le 13° siècle, le discours médical met en garde contre les risques physiologiques de l'excès alimentaire mais sans condamner, lui non plus, la bonne chère. En peignant l'utopie médiévale du Pays de Cocagne ou le combat de Carnaval le Gras contre Carême le Maigre les artistes compensaient les frustrations populaires en ces temps de pénurie alimentaire et subvertissaient les contraintes ecclésiastiques du jeûne et de l'abstinence.
On approuve, au 17° siècle, « l'honnête gourmandise » de l'homme « friand » –et non pas « gourmand »– celui « qui aime les morceaux délicats » selon Furetière. Cela ne concerne toutefois que l'élite dont les moralistes, dès le 12° siècle, ont tenté de « civiliser les mœurs et la contenance de table »: on se nourrit selon son milieu social. Nobles et bourgeois ne sauraient consommer raves et pommes, – nourritures de gueux–, mais primeurs, figues et melons. S'ils apprécient les friandises sucrées et boivent force chocolats lors de leurs collations c'est avec tempérance et éducation au « bon goût » : ils se veulent « gourmets » au sens positif de celui qui sait parler d'un vin ou d'une sauce.

Jean-François de TROY : Le repas de chasse, ou Le déjeuner de chasse, 1737.
Le Siècle des Lumières a fait de la cuisine un art dont on pourra enfin parler sans gêne ni détours. Dès 1801, Brillat-Savarin, inventeur du terme « gastronomie » lui donne ses lettres de noblesse dans ses célèbres ''Chroniques'' ; selon lui, « l'homme d'esprit seul sait manger ». On juge bien sûr les femmes inaptes au plaisir raisonné de l'alimentation à cause de leur naturelle faiblesse qui les porte au sucré et les assimile aux enfants... Les caricaturistes stigmatisent l'embonpoint des bourgeois car « accumulation de graisse vaut accumulation de capital »; Rimbaud dans "À la musique" s'en fait l'écho.
Le 20° siècle a su légitimer la gourmandise en donnant aux spécialités régionales le statut de produits culturels composants du patrimoine ; ainsi les touristes gastronomes s'autorisent le plaisir gourmand des terroirs.
Hélas depuis le début du 21° siècle le diktat médical culpabilise les adultes : en péchant contre leur corps ils pèchent contre la société par manque de volonté et faiblesse morale... Notre société devenue « lipophobe » dénie le plaisir de se nourrir, pourtant nécessaire à l'équilibre psychique. Néanmoins la gourmandise demeure un « péché de classe »: les milieux aisés et éduqués ont les moyens de consommer diététique, alors que dans les familles défavorisées l'obésité devient une pathologie facteur de discrimination socioprofessionnelle.

Nature morte avec du pain et des confiseries. Georg FLEGEL (1566-1638).
• La gourmandise n'a toujours pas conquis sa légitimité sociale. Cependant, comme tout interdit l'actuelle obsession médicale du surpoids appelle sa transgression. Il faut oser s'offrir parfois un plaisir de « gourmandise canaille », manger avec ses doigts des frites trop grasses. C'est le conseil de Florent Quellier ; « ce qui rentre dans le corps ne gâte pas l'âme »!!!
Florent QUELLIER. Gourmandise. Histoire d'un péché capital. - Armand Colin, 2013, 216 pages.
Ivo Andrić : Mara la courtisane
La Bosnie du XIXe siècle en dix nouvelles. Avec "Au temps du cantonnement" le lecteur retrouve autour d'un pacha des personnages de la "Chronique de Travnik tel « son adjoint Ibrahim effendi, un grand Stamboulois très consciencieux, et Tahir bey, un islamisé.» Surtout, ce pacha est représentatif des élites ottomanes qui oppriment leurs administrés de toutes confessions. « Il méprisait ces Bosniaques musulmans, qui étaient des gens cruels, incultes, incroyablement bornés, capables d'exposer avec tant de solennité et de gravité leurs bêtises. Il méprisait les Serbes, cette populace hirsute, farouche et fanatisée qui se battait si déraisonnablement […] Il méprisait les juifs soumis, les popes barbus et les rusés franciscains, comme des gens sans honneur et sans dignité.»
La peur du Turc ne provoque en fait qu'une obéissance de façade dans les provinces balkaniques soumises à l'empire ottoman. Ivo Andrić insiste d'autant plus sur ce point qu'il milite depuis sa jeunesse pour l'union des Slaves du Sud, pour une Yougoslavie. Contesté, le pouvoir turc était donc facilement violent. « On avait entendu dire qu'une escouade de rebelles se trouvait sur le mont Staniševac. Un détachement important partit en reconnaissance mais ne trouva rien. Les hommes ne rapportèrent que la tête du pope Koja et celle de son frère Mladen, originaires du village de Markovo Polje. Elles étaient maintenant plantées, déjà toutes jaunies, sur le pont.»
Plusieurs textes se placent à la veille de l'occupation autrichienne, quand éclate l'insurrection de Hadzi-Lojo en 1878. Ainsi "Le lieutenant Murat" ou "Mara la courtisane" qui donne son titre au recueil et en est le texte majeur. Mara, jeune chrétienne et fille d'un boulanger, est enlevée par Veli pacha, le chef militaire circassien — « On racontait qu'il avait pillé toutes les villes du Caucase »— nommé à Sarajevo et venu sans son harem. Abandonnée quand le pacha quitte Sarajevo pour aller mener la guerre contre les Serbes, Mara erre dans le quartier Latin, et grâce à un moine, est dirigée vers la grande maison des Pamuković où Nevenka, une bru délaissée parce que sans enfant, devient son amie charitable. L'esprit malade, Mara « ne cessa plus de se battre avec les fantômes et les apparitions, sans jamais recouvrer ses esprits.» Elle meurt quand s'installe la domination autrichienne.
Dans le meilleur des cas, on peut présenter ce recueil comme un kaléidoscope de la société bosniaque restée à l'écart de la modernité sous le pouvoir turc, mais pas à l'écart de l'alcoolisme. Deux nouvelles explorent l'histoire du Frère Marko qui gère l'auberge du monastère et produit la rakia (alias raki ou slivovica) avec son alambic. La chose attire des janissaires : Kezmo, « obèse et bouffi d'alcool » et Mehmed bey qui « s'empoisonnait au haschisch et à la graine de pavot.» Résultat : une rixe d'ivrognes ou Frère Marko perd la vie. Ce monde rural est dominé par des "agas" à qui les terres ont été attribuées lors de la conquête turque ; leurs métayers chrétiens, comme le montre "L'Histoire du kmet Siman" attendent l'heure de la revanche. « Je veux te voir repartir les corbeilles vides de ce même verger d'où tu es toujours rentré les corbeilles pleines » dit le métayer Siman qui ne veut plus partager sa récolte de prunes qui seront distillées pour produire la rakia. « Je fais cela pour le repos de l'âme de tous les morts depuis quatre cents ans.» Mais l'arrivée du pouvoir autrichien ne remettra pas en question la propriété foncière et plus rien n'arrêtera la déchéance de Siman.
Ce recueil de nouvelles nous permet donc de souligner le profond pessimisme d'Ivo Andrić : le peuple bosniaque est victime des dominations étrangères, turque puis autrichienne. Implicitement, l'union des Slaves du sud est la solution. Avec le recul nous savons qu'il n'en fut rien. Un détail cependant : la date d'écriture de ces nouvelles n'est pas précisée.
Ivo Andrić : Mara la courtisane. Traduit du serbo-croate par Pascale Delpech. Belfond, 1999, 234 pages.
Annie Ernaux : Retour à Yvetot
Dans "Les Années" publié en 2008, Annie Ernaux s'est livrée à « une sorte d'autobiographie impersonnelle », où le quotidien n'a de sens que conceptualisé dans l'Histoire, où les souvenirs se fondent dans la mémoire collective anonyme. Car cette
romancière septua-génaire tient une place originale dans la production littéraire française, tant par son projet que par son écriture. Il lui restait à consentir au « retour officiel » à Yvetot, sa « ville mythique, ville d'origine » où pourtant « elle ne pouvait pas aller », sinon à titre privé. Ce n'est qu'en octobre dernier qu'elle s'y est enfin rendue donner une conférence : devant cinq cents personnes, elle a tenu à justifier son parcours et à rendre hommage à sa ville. Les photos personnelles, « activateurs d'écriture » illustrant des extraits de ses romans, « rendent sensible le passage du temps », un de ses thèmes majeurs. Annie Ernaux éprouve à la fois de la reconnaissance et de la gêne vis-à-vis d'Yvetot : si elle y a connu le bonheur de l'enfance, elle en a eu honte et l'a fuie; si ses œuvres s'en inspirent elles ne la privilégient pas.
Toute petite elle aimait rencontrer les clients du café-épicerie familial, de petites gens au même parler populaire que ses parents. Mais l'école catholique où elle côtoyait les « enfants de bonne famille », les lectures romanesques où elle découvrit la belle langue lui ont fait prendre conscience de son origine sociale « inférieure ». Encouragée par sa mère à poursuivre jusqu'au professorat, elle a dû renier son milieu pour être acceptée par la classe dominante. P. Bourdieu l'a aidée à mettre des mots sur son malaise de « transfuge social », d' « immigrée de l'intérieur ».
Si Yvetot a bien nourri son imaginaire, ses sensations d'où émergent ses souvenirs, si cette ville constitue bien pour Annie Ernaux le « lieu de l'expérimentation », elle ne s'attache pas plus à sa couleur locale qu'aux détails de sa propre existence : elle-même n'est qu'un exemple de sa classe sociale, et Yvetot une ville comme une autre — « Yvetot vaut Constantinople » notait déjà Flaubert.
Écrire est vite devenu un devoir pour cette auteure, écrire afin de faire connaître et reconnaître la vie des gens du commun, afin de rendre sensibles les interactions sociales conflictuelles. Mais écrire pour tous n'est possible que dans « la langue de tous ». Annie Ernaux a donc choisi « l'écriture plate », objective, l'enregistrement de la réalité sans émotions ni poésie : du personnel au mode impersonnel. Elle a ainsi évité d'avoir recours à « la langue de l'ennemi », le dominant.
Revenir officiellement à Yvetot n'était pas chose aisée pour la romancière. Toutefois elle a sans aucun doute su trouver la langue pour rendre à "sa" ville un attachant hommage.
Annie ERNAUX. Retour à Yvetot. Éditions du Mauconduit, 2013, 78 pages. Photographies.
Habib Selmi : Souriez, vous êtes en Tunisie !
Une couverture amusante ! Un titre digne d'une campagne publicitaire ! Il ne m'en a pas fallu davantage pour me décider à acheter ce roman initialement publié en arabe en 2010 avant la Révolution de Jasmin. Et puis Actes Sud, c'est un éditeur qui ne m'a jamais vraiment déçu. Qu'en sera-t-il cette fois-ci ?
Alors que son épouse est restée en France pour son travail, Taoufik, –c'est le narrateur–, vient passer trois semaines de vacances à Tunis, chez son frère et sa belle-sœur. Le lecteur sourit très vite quand Taoufik grimpe dans le noir jusqu'à l'appartement de Yousra et Ibrahim : « Il n'y a que quatre étages, Ibrahim est au dernier ; il ne pourrait supporter d'habiter à un autre étage, quel qu'il soit, car la seule pensée que des hommes et des femmes mangent, dorment, se lavent, font l'amour, pissent défèquent ''juste sur la tête'', comme il dit, serait un véritable tourment et lui rendrait la vie impossible.» Voilà qui promet.
Par la suite le narrateur nous montre un pays bien moins souriant que l'affiche publicitaire placée juste en face du commissariat de police, et qu'il contemple du balcon de l'appartement de ses hôtes tout en lorgnant sur Naïma à l'étage inférieur. Les grands thèmes qui se dégagent au fil des pages sont : volonté d'émigrer en France ou en Allemagne, montée de la bigoterie et de l'hypocrisie, peur du qu'en-dira-t-on, corruption économique et intolérance religieuse...
Pour quitter le pays, des amis qu'il n'avait pas vus depuis cinq ans ou plus sont prêts à suivre n'importe qu'elle Européenne. Dans l'espoir de quitter la Tunisie, une femme jeune et jolie n'hésite pas à coucher avec lui, même si c'est une parente ! Elle et d'autres supposent que sa vie en couple avec une parisienne n'est qu'un mariage blanc... et qu'il reste un bon parti. La belle-sœur qui consomme force séries télévisées est néanmoins devenue dévote ; elle s'est convertie à porter le voile même à la maison et à garder ses distances ; elle a transformé son jeune fils et son mari en bigots. Mais l'hypocrite frangin compense en fréquentant une jolie prostituée, et Taoufik s'aperçoit que plusieurs de leurs amis en font autant mais en se cachant bien. Ça n'empêche pas ledit frangin de dénoncer la voisine du 3ème qui reçoit un homme chez elle : un cousin, hélas pour elle, pas son père, pas son frère, pas son fils. Résultat : celle qui était l'ancienne copine virtuelle du narrateur se retrouve en taule, accusée de vouloir transformer l'immeuble en bordel.
Taoufik n'a plus qu'à repartir pour Paris, sans avoir acheté de cadeau pour sa femme, mais en étant prié de revenir la prochaine fois avec des cadeaux de marque et une voiture neuve aussi belle que celle de Bachir, l'autre frère qui a réussi dans l'élevage des poulets et la fraude fiscale avec la bénédiction de ses copains du parti au pouvoir.
De quoi sourire en effet. Mais de sourire jaune...
• Habib SELMI. Souriez, vous êtes en Tunisie ! - Traduit de l'arabe par Françoise Neyrod. Actes Sud/Sindbad, mai 2013, 170 pages.
Jean-Christophe Rufin : Immortelle randonnée
Parti d'Hendaye, J.C. Rufin a parcouru par le chemin du Nord, via Santander, les huit cent kilomètres jusqu'à Compostelle sans rien noter. L'invitation de l'éditeur à rédiger ses souvenirs de voyage lui a permis de prendre la mesure de la trace que le Chemin a laissée en son être. Cet habitué des courses en montagne ne peut donner d'explication rationnelle à son "choix" illusoire — « malgré moi ». En fait il a répondu à un appel, à une nécessité inconsciente et cette « randonnée » demeurera « immortelle ». Désormais initié aux arcanes de l'univers, il rejoint les happy few qui ont vécu semblable révélation; son expérience entre en résonance avec, entre autres, celle de Sylvain Tesson dans sa cabane en Sibérie. Mais ce romancier reconnu touche ici aux limites du langage, à l'indicible, à l'ineffable de l'expérience initiatique : seuls ceux qui l'ont vécue et ont soif de la réitérer peuvent pleinement la partager. Cependant ce récit se lit comme un guide de voyage précis, détaillé, carte à l'appui. J.C. Rufin incite le lecteur à entreprendre ce pèlerinage, à « prendre la route » — « Vous aussi » clôt le texte. Il se lit aussi comme la méditation de sagesse d'un « homme moderne »,ainsi que J.C. Rufin aime à se définir. Rien de pesant dans ses propos : l'auteur sait émailler ses remarques d'humour, de drôlerie; surtout il sait rire de lui-même!
Fondée sur la légende des reliques de saint Jacques à Compostelle, l'ouverture de ce Chemin de pèlerinage fut un véritable coup politique du roi Alfonse II, une percée en terre islamique, prémisse à la Reconquista. C'est aujourd'hui une véritable organisation, une « confrérie ». L'association des amis de saint Jacques remet à tout pèlerin, surnommé un Jacquet, la « credencial », dépliant qu'il fait tamponner à chaque étape. S'il a parcouru au moins cent kilomètres, on lui délivre à Compostelle le certificat attestant de son chemin. Et les jacquets ne se demandent jamais pourquoi ils font ce pèlerinage, mais d'où ils sont partis : car l'épreuve c'est avant tout une longue marche. Ces « pouilleux à coquille » sentent mauvais et dépensent peu ; or le Chemin constitue une source de revenus considérables pour les moines, les hospitaliers des auberges —les albergues— et les marchands du temple à Santiago : tous apprécient les pèlerins touristes motorisés, équipés high tech, visitant églises et monastères en groupes bruyants peu respectueux de la spiritualité des lieux!
Chaque région traversée participe à l'initiation de J.C. Rufin : si la beauté du pays basque lui offre le bonheur de la solitude, lorsque le chemin traverse la Cantabrie, la monotonie asphaltée de ses paysages industriels le détache autant des envols de son imagination que de toute réflexion. L'auteur ébauche sa transformation spirituelle dans les Asturies pour enfin accéder à la révélation en Galice, lorsque son corps s'épuise en une rude ascension, son esprit s'élève : c'est son chemin de Damas. Endurant les souffrances physiques, la faim, les intempéries, l'auteur se dépouille peu à peu de ses rôles sociaux. « Chemineau invisible », sa clochardisation progressive met à l'épreuve son orgueil ; l'humilité, le dénuement, paradoxalement, décuplent sa force intérieure. Contraint d'alléger son sac à dos, sa « mochila », il prend conscience que son « poids c'est de la peur », des angoisses dont il se libère. Il connaît alors sa « phase mystique », se sent « habité par la grâce ». Lui, le matérialiste non croyant ajoute au récit de son expérience des considérations sur le Christianisme : tous, riches ou pauvres, espéraient également leur salut post mortem.
La déchristianisation a désenchanté notre monde et brisé le lien social… Puis J. C. Rufin atteint « l'overdose de Christianisme »: les rituels aident seulement à accéder à la zen attitude : son "moi", sans désir ni projet, en totale aboulie, « entre en résonance avec la nature »; perdant la conscience de ses propres limites, en totale osmose, il touche au « Principe Essentiel », — « peu importe qu'on le nomme dieu », — se ressource dans l'Énergie Vitale, le Souffle cosmique.
« Je ne cherchais rien et je l'ai trouvé » . Le romancier a entendu l'appel intérieur et sait désormais ce qui est derrière les apparences éphémères. Certes « chacun fait son chemin comme il l'entend »; mais l'expérience mystique n'est accessible qu'à travers la marche éprouvante, et le dépouillement physique et mental qu'elle induit. Qu'adviendra-t-il du lecteur que J.C. Rufin incite à prendre coquille et bourdon s'il n'entend aucun appel?
Jean-Christophe RUFIN. Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. - Éditions Guérin, Chamonix, 2013, 258 pages.
Laura Alocoba : Les passagers de l'Anna C.
L'Anna C. desservait la ligne de Gênes au Brésil avec escale à Madère. On y croisait le fantôme du Che qui y avait travaillé vingt ans plus tôt pour payer ses études. L'anecdote permet de boucler la boucle... Les aventuriers rentrent au bercail.
Laura Alcoba fait revivre cette époque où la jeunesse était fascinée par l'image du Che, cet Ernesto Guevara qui avait quitté l'Argentine pour devenir la figure la plus populaire du Cuba castriste. C'était une époque où l'idéal révolutionnaire amenait des jeunes gens à prendre les armes contre l'empire yankee : « la Bête dont parle saint Jean dans l'Apocalypse...» Certains de ces jeunes gens, « les Cinq de La Plata » et « les Triplés », sont argentins comme le Che. Rêvant de le rejoindre, ils quittent clandestinement leur pays à destination de l'île crocodile pour s'y entraîner en vue d'une opération de subversion quelque part dans ce qu'on appelait alors le tiers monde. Ils sont prêts à donner leur vie pour la Révolution.
Mais il y a beaucoup à faire avant d'en arriver là et grande est la surprise des instructeurs cubains : « Ce qu'ils croyaient être une cellule révolutionnaire venue en renfort depuis l'extrême sud, « les Cinq de La Plata« tels qu'El Loco les avait baptisés, n'était qu'une bande de morveux, un club d'adolescents mal dégrossis en mal de sensations fortes – voilà ce que Juan Carlos pensait. Un boulet pour la Révolution.» Effectivement, l'entraînement est dur, mais efficace : il forme de vrais guérilleros. Plusieurs d'entre eux tomberont sous les balles de la dictature argentine dans les années soixante-dix. Leurs noms figurent sur les « stèles » à la fin du livre.
Parmi ces jeunes gens, les aventures cubaines de Soledad et de son petit ami Manuel forment le fil conducteur car ce sont les parents de l'auteure née justement à La Havane en 1968. Devenue professeur de littérature hispanique à Nanterre, elle reconstitue leur passé d'apprentis guérilleros grâce à leurs souvenirs et à celui d'autres survivants de l'expédition, « Antonio » et « El Loco ». Mêmes si ces témoignages n'apparaissent pas directement dans le texte qui évite la piste documentaire pour emprunter la voie romanesque, le lecteur est plongé dans le vrai Cuba des années soixante, celui où chaque 2 janvier le public enthousiaste converge pour écouter Fidel Castro débiter des statistiques agricoles et commerciales. Mais le 2 janvier 1968, le chef des barbudos dédie son discours au Che qui vient de trouver la mort en Bolivie. Dès lors les aventuriers argentins n'ont plus d'emploi certain dans la cause cubaine.
Idéologie ou pas, « les Passagers de l'Anna C. » expose une belle galerie de portraits: l'instructeur mutique El Práctico suivi de son chien Guajiro, le petit chef El Loco à qui un autre chien, Hirohito, tient compagnie, ou bien encore celui qu'une explosion accidentelle avait rebaptisé El Pelado. Les chaudes soirées de La Havane ne sont bien sûr pas oubliées mais sans l'excès d'une histoire tropicale à la Zoe Valdès... Machisme ou pas, Soledad et les autres compagnes des stagiaires de la Révolution ne sont pas agrégées aux stages commando ; il faut seulement les occuper – par exemple à fabriquer des paniers en vannerie ! Le chef demande simplement des hommes capables de poursuivre le combat… « Ce qui est pour le moins inhabituel chez les Cubains, qui portent toujours un regard admiratif, déférent même, sur les seins et les fesses qui se trouvent là. Cet homme était différent. Il était venu pour autre chose. Pour les femmes, il n'avait pas le temps. Elles étaient hors sujet.»
On compte pourtant sur elles pour apprécier ce roman assez à part dans l'horizon littéraire actuel !
• Laura ALCOBA : Les passagers de l'Anna C. - Gallimard, 2012, 220 pages.
Martin Aurell : Des chrétiens contre les croisades. XII-XIIIe s
Si les croisades ont fait l'objet d'une multitude d'ouvrages, l'histoire des récriminations contre les croisades en général, ou contre tel de leur aspect, est moins répandue : aucune synthèse en français avant ce travail du médiéviste de l'université de Poitiers. D'où son intérêt remarquable.
• L'ouvrage n'est pas thématique, l'auteur préférant étudier l'évolution de l'« opinion publique » entre la prédication de la 1ère croisade, qui s'empara de Jérusalem, et les échecs de celles du XIIIe siècle. Les hommes d'Eglise considérant quasi unanimement que la croisade constituait une « guerre juste », ce sont les exactions de 1096 contre les Juifs –en Rhénanie notamment– qui provoquèrent les premières critiques, suivies par la réprobation, d'Albert d'Aix entre autres, devant « le carnage stupéfiant et sanglant de sarrasins » lors de l'assaut contre Jérusalem en 1099. Les oppositions à la croisade prirent des formes assez nombreuses, surtout après 1200, en raison du détournement de la IVè croisade contre Constantinople, de l'hostilité des papes contre Frédéric II et ses successeurs, de la croisade contre les Cathares, du coût des croisades considéré de point de vue financier aussi bien que moral, mais d'une meilleure connaissance de l'Islam.
• La Reconquista n'est pas traitée dans cet essai mais il y est fait souvent allusion. « La reconquête de la péninsule ibérique n'obéit pas tout à fait à la même idéologie que la croisade en Orient » note l'auteur. « Elle se veut, avant tout, une restauration du royaume wisigothique injustement détruit par les Arabes et les Berbères, qu'il est licite d'expulser des terres qu'ils ont usurpées. Les médiévistes reconnaissent, toutefois, des similitudes entre la campagne de Barbastro [une cité aragonaise reprise en 1064] et l'expédition prêchée en 1095, ne serait-ce que par les bienfaits spirituels accordés dans les deux cas aux belligérants chrétiens.» Se croiser est en effet le plus sûr moyen d'effacer ses péchés. Mais tuer pour délivrer le saint sépulcre, c'est quand même tuer.
• Sur la question de fond, de la guerre contraire au commandement « Tu ne tueras point », et particulièrement du port et de l'usage des armes par des hommes d'Eglise, la réponse de Pierre Damien (1007-1072) était négative. L'essor de l'Ordre des Templiers rendra le débat plus vif encore. Les défaites militaires seront mises sur le compte de leur inefficacité et de la mésentente des Croisés : reprise de Jérusalem par le sultan d'Egypte en 1244 et chute d'Acre en 1291. L'attitude des légats pontificaux qui se prennent pour des chefs de guerre donne aussi matière à critiques, en 1248 par exemple. Mais ce qui fait le plus réagir, c'est l'intervention du pape lui-même lorsque sa préoccupation de Jérusalem passe au second plan, et qu'il se fait chef des guerres qu'il déchaîne contre d'autres chrétiens. La prédication de la croisade se détourne alors des Sarrasins pour s'en prendre aux Cathares et aux Vaudois d'une part et d'autre part aux Impériaux du parti gibelin. L'excommunication de Frédéric II au moment où libère pacifiquement Jérusalem tend à placer au centre des critiques une papauté qui prolonge inlassablement sa vendetta sur les Hohenstaufen. Mais le scandale le plus fort est resté celui qu'a déclenché l'assaut contre Constantinople en 1204. Comment les Croisés ont-ils pu se laisser manœuvrer à ce point par le doge Dandolo et les intérêts de Venise ? Il est vrai qu'en Occident on a souvent mauvaise opinion des Byzantins, comme aussi des Poulains de Terre Sainte et d'une manière générale des Levantins.
• Moins connues sont les critiques venant d'Angleterre ou de France quand en 1149 Louis VII rentre en France sans avoir remporté la moindre victoire dans une opération financée par « la première taxe de croisade connue ». Cet impôt a été aussi fort reproché au roi Henri II par plusieurs clercs du cercle de Thomas Becket. En Allemagne aussi des voix s'élèvent pour dénoncer l'âpreté du recouvrement de la « dîme sarrasine » et le trafic d'indulgences au moment où le pape ne pense plus à délivrer Jérusalem mais à la guerre en Italie. On se croit presque deux siècles et demi plus tard quand la Réforme naît de la dénonciation des indulgences, non certes pour lever des Croisés, mais bâtir la Rome de la Renaissance. L'anticléricalisme se développe aussi.
• Outre l'utilisation de chroniques émanant de diverses abbayes, Martin Aurell s'appuie sur une riche matière historique : les « sirventés », œuvres des troubadours et jongleurs de langue d'oc, présentent un intérêt tout particulier. Leurs textes se font peut-être mieux l'écho d'une « opinion publique » critique que ceux écrits au fond des monastères. On découvre aussi l'intérêt des chroniqueurs catalans comme Ramon Muntaner (1265-1336) tous critiques de l'action pontificale et défenseurs des rois d'Aragon. L'auteur fait aussi la part belle à l'influence des franciscains ; ne préconisent-ils pas les missions plutôt que les expéditions militaires, quitte à y trouver aussi la mort en martyr ?
• Entre 1100 et 1300, le regard sur l'islam a changé. En fin de période, l'islam est mieux connu ; il n'est plus jugé polythéiste comme au temps d'Urbain II. Une « Notice sur Mahomet » est même composée par le dominicain Guillaume de Tripoli en 1271 alors que Louis IX a piteusement échoué devant Tunis. Roger Bacon préconise l'apprentissage des langues pour développer l'évangélisation. « En 1276, peu après le concile de Lyon II, Raimond Lulle joue de toute son influence pour obtenir du roi de Majorque Jacques II (1276-1311) et du pape Jean XXI (1276-1277) la création d'une école de langues orientales dans les Baléares, au monastère de Miramar, où étudient treize franciscains.»
• Quand Dante Alighieri écrit la « Divine Comédie » il place Boniface VIII en Enfer... Certains chrétiens de France ou d'Italie pensent alors que les succès de l'islam en Orient sont le signe qu'approche la fin des temps : l'Apocalypse et la Parousie sont en vue. En fait, vous avez encore le temps de lire ce livre exceptionnel pour aller à la rencontre d'une culture si exotique : celle des XIIe et XIIIe siècles.
Martin AURELL : Des chrétiens contre les croisades. XII-XIIIe siècle. Fayard, 2013, 407 pages.
Tanguy Viel : La disparition de Jim Sullivan
Un pastiche de roman américain ? "L'Absolue perfection du crime" n'était-il pas déjà un pastiche ? De polar français, il est vrai. Avec "La Disparition de Jim Sullivan" Tanguy Viel nous offre un pastiche de "roman américain" sinon de roman "international" ainsi qu'il appelle ceux qu'on traduit dans toutes les langues de la mondialisation : comme ceux de Michael Connelly, de John Grisham, ou de Robert Littell. Mais un concentré —150 pages— parce qu'un auteur français sérieux n'a pas besoin d'en rajouter quatre cents cinquante de plus, contrairement par exemple au
Tom Wolfe de "Bloody Miami", pour extraire une pépite de toute une fichue gangue de scories. Peut-être aussi qu'on aime plus nos forêts qu'eux... Ou simplement « par crainte d'être ennuyeux ». Allez savoir!
Vous connaissez, vous, la recette du "roman américain" ? Il faut choisir une ville. Non pas le New York de Paul Auster ni le Los Angeles de James Ellroy. Ici ce sera Detroit, malgré sa décadence depuis que ses usines ont rouillé ou migré vers le Sud profond. Il faut aussi de grands espaces genre "wheat belt" ou "corn belt", traversés par des autoroutes rectilignes à six voies, où la vieille Dodge Coronet modèle 1969 montre encore sa puissance quand Dwayne Koster est au volant. Il faut des lacs et de la verdure autour, des cabanes pour les pêcheurs du week-end, qui iront, avec les "bikers", faire le plein de budweiser à la cafétéria, —servis par la ravissante Milly Hartway, qui paie ainsi ses études de lettres—, avant d'aller louer des films X qui dévoileront les charmes de l'étudiante délurée.
Pour écrire un "roman américain", il faut un professeur d'université, « souvent à Yale ou à Princeton, en tout cas un nom qui résonne à travers le monde entier…» Tel est notre Dwayne Koster, professeur à Ann Arbor et spécialiste de "Moby Dick". De lointaine origine hollandaise il a épousé Susan et ils sont venus habiter dans une banlieue chic et sûre et organisent par conséquent des barbecues géants avec leurs voisins. Auprès des étudiants, Dwayne Koster a moins d'audience qu'Alex Dennis, spécialiste de la « beat generation » et par ailleurs le chaud lapin qui a séduit Susan. « C'est un point très important du roman américain, l'adultère.» Une bonne âme, une voisine, laissera entendre à Susan que Dwayne et Milly prolongent avec assiduité les cours dans les chambres des motels…
« C'est vrai, disait Dwayne, notre histoire ressemble à un roman, on dirait du Jim Harrison, tu ne trouves pas ? Et elle lui répondait que non, que c'était une histoire pour une femme, une histoire pour Laura Kaschichke ou Joyce Carol Oates. Ou bien du Richard Ford, songeait-il en regardant un papillon nocturne s'agacer sur le plafonnier. Peut-être Alice Munro, pensait-elle. Non, je sais, reprenait-il, c'est du Philip Roth…»
Fatalement, on va vers le divorce, après quoi Dwayne plongera dans la dépression et sortira du droit chemin. Le roman psychologique va-t-il se changer en polar avec trafic d'antiquités importées clandestinement de Bagdad pour le compte du trouble Lee Matthews ? En roman d'espionnage avec agent du FBI ? Voire en roman de science-fiction ? Car, vous le savez bien, le chanteur Jim Sullivan a été enlevé par des extra-terrestres quelque part du côté d'El Paso...
Tout cela forme une réussite espiègle qui enchantera le lecteur français. En revanche, le succès à l'international ne sera pas celui d'un John Irving ou d'un Stephen King, la force de Tanguy Viel et le charme de ce roman consistant d'abord à multiplier les clins-d'œil complices au lecteur. Et puis le narrateur joue constamment à revenir sur les interrogations qu'il a eues en écrivant "La Disparition de Jim Sullivan". « J'ai souvent hésité pour savoir dans quel ordre raconter toute l'histoire » nous confie-t-il benoitement, d'autant qu' « en matière de roman américain, il est impossible de ne pas faire de flash-backs, y compris des flash-backs qui ne servent à rien…» Malgré l'absence de représentants des minorités, le roman est fidèle « aux grands principes qui ont fait leur preuve dans le roman américain » et en conséquence, le lecteur pourra se réjouir de retrouver en pensée les vrais romans américains qu'il a déjà lus.
Tanguy VIEL : La disparition de Jim Sullivan. Editions de Minuit, 2013, 153 pages.
Sandrine Garcia : À l'école des dyslexiques
Le propos est éclairant : la dyslexie, dysfonctionnement cognitif qui entrave l'enfant dans ses apprentissages, affecte-t-elle vraiment de plus en plus d'écoliers aujourd'hui? Non, selon S. Garcia : on fait passer pour une "maladie" un "handicap" des difficultés de maîtrise de la lecture qui tiennent, dans la plupart des cas, aux méthodes utilisées par les professeurs des écoles. Depuis 1970 les réformes des linguistes et des cognitivistes ont dévalorisé le déchiffrage et la syllabisation, jugés obsolètes et "de droite", pour leur substituer l'immersion dans les "vrais textes" qui permettrait à l'enfant d'élaborer de lui-même sa perception du sens. En classe on délaisse l'oralisation —les sons ne mènent plus à l'identification des syllabes—, comme la combinatoire. Ce sont désormais les orthophonistes qui s'en chargent, les enseignants se réservant l'émergence de la signification. On stigmatise ainsi de plus en plus d'écoliers comme handicapés alors qu'aucune enquête ne permet de le démontrer. Mais ce repérage rassure les parents : l'enfant étant médicalement pris en charge, ils sont dispensés de l'accompagner au quotidien dans son effort de lecture et sa "maladie" leur fournit un argument pour influencer son orientation; les professeurs des écoles s'en trouvent dégagés de toute responsabilité pédagogique.
Comme l'a montré Bourdieu il y a quarante ans, l'école génère de plus en plus d'inégalités qui s'ajoutent aux différences de capital culturel familial. La "gauche pédagogique" a importé des théories savantes sans rapport avec les réelles difficultés des élèves et imposé une nouvelle pédagogie fonctionnelle nuisible au développement cognitif de nombreux écoliers. En médicalisant les difficultés de lecture, "on transforme les inégalités de capital culturel en handicap" plutôt que de reconnaître que ces nouvelles méthodes défavorisent les élèves de milieu culturel désavantagé. En outre l'accroissement de l'offre de remédiation scolaire incite les enseignants à externaliser les difficultés de leurs élèves. L'auteur recense le plus grand nombre d'enfants catalogués "dyslexiques" dans les classes populaires qui font confiance aux instituteurs et dans les classes moyennes qui privilégient les loisirs et l' épanouissement de l'enfant. Celui-ci se vit alors différent, "handicapé", suit un parcours de plusieurs années, bénéficie d'aménagements de son temps scolaire et si malgré cette aide il ne progresse pas cet élève en souffrance s'en culpabilise!
Bien des professeurs des écoles font face à ce dilemme : suivre les normes de leurs formateurs et multiplier les cas d'écoliers "handicapés", ou conserver les anciennes méthodes et affronter leurs inspecteurs. Toutefois les enquêtes attestent que la plupart d'entre eux, selon leur expérience personnelle, prennent des libertés avec ces normes et diversifient leurs pratiques. Les enquêtes confirment aussi le rôle essentiel des dispositions éducatives parentales, de la prise en charge familiale dans la réussite de l'enfant. En revanche, la psychologisation des difficultés des élèves et l'attentisme des enseignants pour qui la maîtrise de la lecture prend au moins deux ans en retardent le processus sans que les écoliers soient des handicapés pour autant! Sandrine Garcia y insiste : "les inégalités sociales face à l'école sont d'abord des inégalités d'acquisition", le mal à lire n'est en rien une fatalité!
Sandrine GARCIA. À l'école des dyslexiques. Naturaliser ou combattre l'échec scolaire. - La Découverte, 2013, 309 pages.
Laurence Rameau : Les incroyables aventures des bébés
Bien des parents, assistants maternels ou éducateurs ne portent pas le bon regard sur les tout petits et risquent de compromettre leur épanouissement durant les deux premières années, fondamentales pour toute leur vie. Selon L. Rameau, puéricultrice spécialiste de la petite enfance, les guides destinés aux adultes les trompent et les poussent à mal interpréter les comportements de "l'infans": car ce "non-parlant" n'est ni un jouet ni un animal mais déjà un être humain complet qui absorbe son environnement grâce à sa sensorialité et communique par ses cris, ses pleurs, ses mimiques. Libérons nous des théories et observons le bébé dans ses tentatives d'exploration sans projet éducatif. Soyons attentif à ce qu'il est, à son évolution quotidienne, et non à ce qu'il doit devenir. L'auteur prodigue de judicieux conseils : être à l'écoute du tout petit, l'accompagner sans jamais le précéder, l'inciter sans rien lui imposer… Mais ce positionnement, outre qu'il exige beaucoup des proches, laisse dubitatif quant à l'acceptation des règles de vie en groupe à la crèche si le bébé n'a jamais été confronté à la moindre limite. Tout est dans la façon de s'y prendre d'après l'auteur.
Les adultes seraient trop anxieux de prévenir les risques et trop soucieux des apprentissages cognitifs du bébé. Cosis et coussins mous l'entravent alors qu'allongé sur un tapis il peut expérimenter le "tourner-retourner"; et c'est de la position à quatre pattes qu'il osera la marche, non en étant assis ou en trotteur. Activités d'éveil, jeux éducatifs et jouets bloquent l'imagination du tout petit : mieux valent cartons, boîtes, bouts de ficelle ou tissus, pour se cacher, sucer, déchirer… L'adulte ne doit pas contraindre le petit à coller les gommettes sur le livre mais le laisser les coller sur son nez ou sur le mur : par essais, il découvre le monde. Lui faire accepter toutes sortes d'aliments, ou ôter la couche exige patience et disponibilité; il faut attendre la maturation de l'enfant, proposer sans contraindre : s'il imite de lui-même l'adulte, le bébé accèdera à ses attentes, sinon il affirmera sa liberté en refusant. Ces guides jouent sur la peur des parents de n'être pas respectés s'ils ne fixent très tôt les règles; L. Rameau rappelle que l'autoritarisme ne mène à rien avec un tout petit. Pourtant vient la crèche, changement de monde très éprouvant pour le bébé malgré le doudou ou la sucette. L'auteur n'épargne pas ses critiques aux professionnels, tous formés au principe de non attachement aux tout petits : voilà qu'ils doivent rester assis, savoir attendre... Comment vivent-ils l'épreuve? Mal, à moins qu'ils n'intègrent une crèche modèle, de type Montessori, telle que l'évoque l'auteure au dernier chapitre : l'éducatrice ne brusque pas les bébés, ne se fâche jamais, n'impose aucune activité mais accompagne leurs propres tentatives. "Le temps de la petite enfance est celui de la découverte et des essais"…
Néanmoins la puéricultrice ne convainc pas malgré son grand attachement aux tout petits. Ses conseils s'adressent à des parents non stressés, dévoués au bébé et disposant de tout leur temps! Un beau rêve s'il n'existe pas d'école Montessori dans leur quartier!
Laurence RAMEAU. Les incroyables aventures des bébés. Pour ne plus les regarder de la même façon. - 141 pages, 2012. Ed. Philippe Duval, 91600 Savigny-sur-Orge.