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Jeudi 19 novembre 2009

Un narrateur anonyme, membre de la bande informelle des gamins d'une rue d'un quartier populaire, raconte les aventures des adultes qui y habitent. L'action se passe à Port-of-Spain, la capitale de Trinidad, où Vidiadhar Surajprasad Naipaul est né en 1932. Nous sommes dans les années 40-45. Les troupes américaines installent une base dans l'île et y amènent du chewing-gum et de providentiels dollars. À la fin du récit, le narrateur, en qui l'on doit partiellement reconnaître V.S. Naipaul, prend l'avion pour aller étudier à l'étranger.

Ce roman présente l'originalité, non d'être semi-biographique, mais de faire le portrait, en dix-sept brefs chapitres, de personnages originaux, d'origine indienne ou africaine, qui ont surtout en commun d'être naïfs, excentriques, ou un peu décalés. L'un, prétendument menuisier, s'apprête à construire une chose qui n'a pas de nom.  Un autre met le feu à sa maison en se prenant pour un pyrotechnicien. L'oncle du narrateur aime bricoler les voitures au risque de créer des pannes irrémédiables au moment où l'on a besoin d'un véhicule. Tel autre anti-héros ne va pas toucher son gain à la loterie car il ne croit pas ce qu'écrivent les journaux qui publient le résultat des tirages.


« Un étranger qui traverserait en voiture Miguel Street dirait "pouillerie", parce qu'il ne verrait rien d'autre. Mais nous qui y vivions, voyions notre rue comme un monde où chacun était très différent de l'autre. Man-Man était fou ; George stupide ; Big Foot un matamore ; Hat un aventurier ; Popo un philosophe ; et Morgan notre comédien.»


Par le regard des jeunes gens de Miguel Street on contemple une vie populaire toute simple, proche de la misère matérielle pour certains. Mais on s'amuse surtout des déconvenues personnelles des adultes, des couples qui se défont, de l'alcool source de violence conjugale, le tout dans une atmosphère plutôt bon enfant et portée à la blague.

Quand Edward prend une femme blanche et vraiment très pâle, les voisines jasent : « C'est une de ces filles modernes. Elles veulent que leur mari travaille toute la journée et qu'en rentrant à la maison ils fassent la cuisine, le ménage et lavent la lessive. Tout ce qu'elles savent faire, c'est mettre de la poudre et du rouge sur leur figure et marcher en trémoussant leur arrière-train...» Quand il apparut que le coupel n'aurait pas d'enfant, la sanction des voisines tombe : « Comment voulez-vous que des femmes roses et pâles comme ça puissent avoir des bébés ?» Plus tard, elle le quittera pour un Américain. Quitter l'île est le rêve de beaucoup, au risque de se faire escroquer.

Ce troisième ouvrage de V.S. Naipaul se lit agréablement et au rythme enjoué de la calypso.

V.S. NAIPAUL
Miguel Street
Traduit de l'anglais par Pauline Verdun
10/18 - 1994, 231 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ANGLAISE & AMERICAINE
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Mercredi 18 novembre 2009

Au Grand Palais jusqu'au 25 janvier 2010, l'exposition «De Byzance à Istanbul» fait traverser les  civilisations qui se sont établies, on pourrait dire empilées, sur les rives de la Corne d'Or et du Bosphore.

 

 

 

 

Un long parcours. Une biographie urbaine dans ses âges successifs qui revivent sous nos yeux, de salle en salle, sous des éclairages étudiés, avec l'aide de cartes et de plans et surtout de

 

dessins et de peintures des paysages que le regard des visiteurs des temps des Lumières et du Romantisme avaient transformé en icônes. Les photographies, notamment d'Ara Güler, montrent la ville du milieu du XXe siècle, et exposent leur nostalgie devantles quartiers durement marqués par le passage du temps.

 

 

Byzance est d'abord ville grecque. Au début du IVe siècle, le premier empereur chrétien en fait sa capitale : c'est Constantinople. Elle devint la capitale de l'empire d'Orient qu'on qualifia de byzantin, ce qui serait ultérieurement synonyme de tous les excès de complexité. En 1204 les Croisés prennent et saccagent une ville qu'ils avaient respectée en 1099. L'Empire latin est éphémère. En 1453 les Turcs ottomans s'emparent de la cité en déclin et font de Sainte Sophie une mosquée, devenue aujourd'hui un musée. Quatre siècles durant c'est le cœur d'un empire vaste et redouté. Constantinople devient alors Stamboul ou Istanbul.  En 1918 les troupes occidentales entrèrent dans une ville vaincue qui va perdre en 1923 son statut de capitale turque au bénéfice d'Ankara. Pourtant Istanbul est passée de 1 à 10 millions d'habitants en traversant le XXe siècle. Les grands travaux (métro…) provoquent des fouilles archéologiques qui retrouvent les ports antiques comme en témoigne la fin du parcours dans l'exposition.

 

 

L'initiation à la civilisation ottomane est encore plus imposante. C'est la vie de cour : elle est décrite par de nombreux objets et peintures qui proviennent du Musée de Topkapi.

 


La vie quotidienne, c'est la maison de café où les hommes se retrouvent entre eux. La vie quotidienne, c'est aussi la représentation des petits métiers par des gravures du XVIIIe siècle. Voici des cuisiniers portant des repas en route vers la caserne des janissaires.


 

C'est aussi la vie intime, avec les hammams, bains des femmes où les corps se dénudent, annonçant les rêves érotiques des orientalistes et du "Bain Turc" de Monsieur Ingres (qui ne s'est pas rendu sur place…)

 


 

 

 


Au premier plan de la gravure de Jean-François Le Barbier, d'étonnants sabots de bain dont le document ci-dessous (à droite) montre la finesse des détails. Hauts de vingt-deux centimètres ils sont constitués de bois incrusté d'ivoire, de nacre et de cuivre. De semblables sabots de bain aux pieds de la fillette dans l'œuvre de Rafael (à gauche).

 

 

  

Une mention toute spéciale pour qui se passionne d'architecture. Une salle de l'exposition montre, une à une, les coupoles peintes des églises et des mosquées — un délice que le catalogue ne peut reproduire et qui vaut le déplacement à lui seul.Les gravures ou les photographies des palais, dont beaucoup ont été édifiés au XIXe siècle sur les rives du Bosphore, nous montrent une ville pleine de grandeur mais inconsciente des périls que la navigation contemporaine fera courir à ces merveilles. Dans un des chapitres de son livre sur Istanbul, Orhan Pamuk a évoqué les catastrophes provoquées par les collisions de navires modernes.

   


Parcourir cette exposition comme son catalogue amène à un surprenant constat : les images stambouliotes doivent beaucoup à des artistes européens venus travailler — souvent lors de séjours de plusieurs années. Cela vaut pour le XVIe siècle, avec Pierre Coeck d'Alost dessinateur de la vie des Ottomans, (1533) Heinrich Hendrowski, peintre d'un panorama de Constantinople (1590.) Cela vaut plus encore pour tout le XVIII° siècle avec Antoine de Favray (1706-1791), J-B. van Moour (1671-1737), Jean-Etienne Liotard (1702-1789)… En attendant les orientalistes tel François Dubois (1790-1871)...

J.E. Liotard de Genève surnommé "Peintre Turc"
peint par lui-même à Vienne 1744

(Florence, Galerie des Offices)


 


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Mardi 17 novembre 2009
Le capitaine Moya est à la tête de l'un des plus grands commissariats de Bogota. Ses hommes enquêtent sur une macabre découverte : un homme empalé près d'un lac, à proximité de la capitale. Rapidement l'essentiel du travail d'enquête est fait par un journaliste un peu détective privé, Victor Silanpa en compagnie d'un petit fonctionnaire, Emir Estupiñán, en quête, lui de son frère disparu. Contre quels moulins à vents ce couple à la Don Quichotte part-il en guerre ? Assez rapidement le lecteur réalise que plusieurs personnes liées à deux ou trois groupes immobiliers différents s'affrontent pour s'approprier des terrains sur les rives de ce lac Sisga. Leur but est d'y aménager des résidences de luxe, un port de plaisance et un golf alors qu'un club de naturistes y est déjà installé. Tandis que l'identification de la victime empalée piétine, des documents établissant les droits de propriété sur ces terrains deviennent plus recherchés que la pierre philosophale.

Victor Silanpa va laborieusement trouver la clé de l'énigme, mais la surprise viendra à la fin des révélations du capitaine Moya, devant une association de type "alcooliques anonymes", la Dernière Cène, qu'il fréquente dans le but de poursuivre un cure d'amaigrissement. Ce polar répond à toutes les lois du genre : outre le journaliste, il y a donc son égérie (Silanpa est en train de jouer à l'amour et à la rupture avec Monica), la prostituée au grand cœur (Quica veut faire une carrière artistique et quitter le "Lolita Bar"), l'alcool (beaucoup de rhum), les méchants (un avocat, un trafiquant d'émeraudes et des promoteurs immobiliers sont officiellement amis mais secrètement rivaux), et le flic corrompu…

Originalité supplémentaire : ce polar colombien contourne les histoires de narcotrafiquants et les guérilleros des FARC pour se consacrer au thème "mondial" de la spéculation foncière et des trafics autour de l'immobilier comme il peut en exister dans toutes les grandes métropoles qui croissent aussi vite que Bogota. Si le ton humoristique de Santiago Gamboa fait parfois penser à celui de M.V. Montalban ou d'Andrea Camilleri, la tendance de Victor Silanpa à être mal rasé et mal fringué l'apparente peut-être davantage à des "héros" de polars nord-américains. Dans "Perdre est une question de méthode" on est en Colombie, dans un pays de culture "machiste" : pour reprendre une formule du commissaire Moya c'est sur « le goût de la gnôle, du jeu, des jupons et des décolletés [que] résonne depuis des siècles le concert de la virilité nationale.»…

Le titre s'explique de deux façons qu'on ne peut pas approfondir sous peine de trop dévoiler. D'une part, Silanpa fait à peu près tout pour perdre Monica. À commencer par oublier de lui téléphoner. D'autre part la conclusion policière de l'intrigue ne sera pas ce qu'il aurait souhaité. Mais là je ne peux en dire plus…

Santiago GAMBOA
Perdre est une question de méthode

Traduit par Anne-Marie Meunier

Métailié, 1999, 281 pages.

Roman adapté au cinéma en 2005 par Sergio Cabrera :
"Perder es cuestión de método".

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Lundi 16 novembre 2009
Ce roman publié en 1980 a un air inachevé comme l'Allemagne à la veille de sa réunification. Il possède une forte dimension dramatique qui ne doit pas surprendre puisque l'auteur, Botho Strauss, est l'un des principaux dramaturges contemporains.

Bekker, le personnage central, un "anti-héros" si l'on peut dire, est assez antipathique, voire pitoyable. On fait sa connaissance à l'occasion d'une fête bien arrosée chez son ancien employeur. On le retrouve avec sa fille Grit lors de vacances dans les Alpes. Elle a quitté son agence de voyages pour s'occuper de lui, le protéger. Or, à la suite d'une maladie qui a nécessité son hospitalisation, c'est lui qui devrait retrouver son rôle de père protecteur. En fait, cela fait des années que le père et la fille s'ignoraient. Bekker vient de se séparer de sa femme ; il est au chômage et du fait que sa fille vient aussi de se séparer de son petit ami – qui néanmoins tient la boutique en attendant –, il va tenter de cohabiter avec elle.

Mais tout va continuer à avancer de travers. Certains y verront comme une parabole de l'histoire allemande et de son "Sonderweg", ce destin si particulier qui a mené au pire que l'Europe ait connu. Bekker boit trop. Bekker perd la boule. Bekker ne dit pas les mots qu'il faut. Bekker a des initiatives idiotes. Comme celle d'inviter un paquet de clandestins pakistanais à se présenter dès lundi 8 heures à une entreprise qui porte son nom — et qui n'est pas la sienne — et entre temps, les dénoncer à la police…

Après son opération ratée, Grit va avoir de plus en plus de mal à supporter cet ours mal léché. On la comprend ! Bekker devra encore plier bagages — il n'en a guère — et peut-être retrouver du travail chez Zachler qui l'a habilement sauvé de la prison. Zachler est ce patron qu'il déteste, sans doute parce que tout lui réussit dans cette entreprise qui fait commerce d'informations technologiques.

Prématurément vieilli, un pied dans la déchéance, Bekker est un gaffeur et un looser. Il ne me paraît pas du tout pertinent d'approuver la 4ème de couverture de Gallimard quand elle parle de « mise en question de la "civilisation" moderne » et de « notre société semblable à une machine folle ». C'est moi qui souligne. Le chaos est dans la tête de Bekker, et la maladie dans le corps de Grit, comme le mal est inséparable de la condition humaine. C'est intemporel.


Botho STRAUSS
Raffut (Titre original "Rumor")
Traduit par Eliane Kaufholz
Gallimard, 1982, 178 pages.





Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ALLEMANDE
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Vendredi 13 novembre 2009
         • Exilée depuis 1995, la romancière cubaine livre avec "Les Mystères de La Havane" un recueil de courts récits — anecdotes, historiettes, légendes — tous consacrés à des personnages, illustres ou non, de la capitale tropicale et de son histoire, car « La Havane était l'une des villes les plus distinguées du monde.»

Ces personnages appartiennent pour une part à la vie littéraire, surtout du XIXe siècle, ainsi y croise-t-on divers poètes romantiques et symbolistes. Ils appartiennent aussi à la légende nationale, comme le héros patriotique que fut José Marti. Ce sont aussi des personnages hors du commun, comme la philanthrope Marta Abreu. Ce sont aussi des mondains extravagants et décatis, comme la "Marquise", abîmés comme La Havane, par quatre décennies de castrisme.

Comme ce n'est pas une anonyme mais Zoé Valdès qui prend la parole, ces textes brefs illustrent les thèmes qu'on lui connaît. La colère anti-castriste éclate dès l'avant-propos et resurgit par endroits jusqu'à triompher dans la célébration finale de Miami.

« Car c'est Miami qui, de ses mille feux ressuscitera La Havane, lorsque la capitale renaîtra à la vie et à l'œuvre. Nous la rebaptiserons la Reine des Mystères. Et nous, ses amoureux, nous y donnerons rendez-vous dans une fête future. Espérons qu'il restera quelqu'un pour nous souhaiter la bienvenue.»


Toujours parce que c'est Zoé Valdés qui dévoile les mystères de La Havane, l'amour, tour à tour romantique, fou et physique, est le thème central de plusieurs récits tels "Sainte Flora" ou "Juana Borrero la vierge triste". Comme plusieurs autres, cette nouvelle associe l'amour-passion et la poésie. Parmi les poèmes cités, le plus inattendu est dédié à… une Fiat modèle 1930 : « car j'envie ton cœur d'acier » conclut Flor Loynaz dont les frères furent aussi des poètes inspirés !

L'évocation de La Havane, capitale de la rumba, passe aussi par ses musiques et ses chansons, par ses quartiers, ses enfants des rues, ses mendiants. Le réalisme cède parfois la place au merveilleux avec l'histoire de la belle au cerf-volant qui rejoint dans le ciel le ballon aérostatique de Matías Pérez, le marchand de stores imaginatif, qui s'était élancé du parc de la Fraternité le 29 juin 1856. Comme d'autres s'élanceront vers la Floride sans l'atteindre.

        • Un recueil à lire si l'on apprécie déjà les romans de Zoé Valdés, ou si l'on s'intéresse à La Havane et à la culture cubaine plus qu'à Fidel…

Zoé VALDÉS
Les Mystères de La Havane
Traduit par Julie Amiot et Carmen Val Julián
Calmann-Lévy, 2002, 248 pages.

Voir le site de Zoé Valdés



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Jeudi 12 novembre 2009
Ryszard Kapuscinski, reporter polonais décédé en 2007, a surtout travaillé en Afrique, Asie et Amérique latine. Cet ouvrage réunit les conférences qu'il a prononcées, de 1990 à 2006, devant divers publics en Pologne (une à Vienne), à propos de "Cet Autre" non européen et non blanc. Il tentait de sensibiliser ses compatriotes à la nécessaire ouverture à l'Autre, comme un défi à relever.

Kapuscinski rappelle l'histoire millénaire des rencontres entre les cultures non européennes, au hasard des échanges commerciaux, des migrations et des guerres. Rencontrer l'Autre, partenaire économique ou ennemi, n'a jamais été facile : existent toujours la méfiance, la peur, voire l'hostilité et le rejet. L'auteur insiste également sur la volonté européenne de dominer le monde depuis l'Antiquité jusqu'à la colonisation : des militaires incultes et obtus, selon le reporter, n'ont cherché qu'à humilier et asservir cet Autre qu'ils ne considéraient pas comme humain. De là les stéréotypes et préjugés  européens à l'égard des non européens non blancs.

Or, souligne Kapuscinski, notre monde est devenu multiethnique et multiculturel ; si pour Malinowski, anthropologue polonais, comme pour l'auteur, il fallait aller rencontrer l'autre sur son territoire, désormais les flux migratoires l'amènent en Europe et nos cultures se métissent. Les Polonais doivent donc, grâce à ces conférences, se préparer à rencontrer cet Autre, notre frère en humanité par delà ses différences : c'est une aventure difficile, faite de bienveillante acceptation et de connaissance de la culture de "Cet Autre" afin de le comprendre avec empathie et de nous enrichir par comparaison.

Ryszard KAPUSCINSKI
Cet Autre
Plon, 2009, 109 pages.
Par Kate - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
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Lundi 9 novembre 2009
Universitaire et écrivain, Michel Erman essaie de cerner ce qu'est la cruauté, ses mécanismes et ses manifestations. Il envisage cette "passion du mal" dans sa dimension historique, politique et littéraire : en moins de deux cents pages le projet ne manque pas d'ambition et vaut davantage par ses nombreux exemples que par son argumentaire, assez convenu.

L'ambivalence caractérise la cruauté : à la fois "cruor", le plaisir pris à faire "couler le sang", à faire souffrir physiquement et moralement, et "sanguis", le sang qui circule dans le corps, l'énergie vitale. Ces contraires indissociables, pulsion de mort et pulsion de vie, entretiennent une relation dialectique. Entre désir et morale, entre passion et raison, la cruauté c'est la part d'ombre de la nature humaine : elle peut se manifester, dans sa démesure excessive, au hasard des situations, comme un retour du refoulé face à la violence des contraintes de tous ordres. Etrangère à la morale, la cruauté relève de l'intérêt, personnel ou collectif.

Les philosophes des Lumières ont cru pouvoir en "civilisant les moeurs", juguler la part d'animalité humaine ; or règles et lois répriment mais n'annihilent pas la pulsion de cruauté : même au 21° siècle, la civilisation reste un fragile idéal car le bien n'est jamais l'absence totale du mal : les hommes y ont eu souvent recours dans l'histoire au nom du bien recherché. À l'inverse des thèses kantienne et rousseauiste, l'homme reste capable d'outrepasser tous principes moraux, quel que soit le degré de civilisation atteint. Dans le Christianisme, par exemple, la souffrance physique ou mentale constituait une épreuve nécessaire pour mériter le salut ; ainsi des tortures infligées aux hérétiques sous l'Inquisition : la chair martyrisée est rédemptrice. De même, le martyr qui, selon la jihad, commet un attentat suicide, gagne le paradis. En politique encore, "la fin justifie les moyens" : depuis Machiavel, on sait qu'il est souvent nécessaire de faire le mal – la guerre –, pour éviter un mal pire.

Faire souffrir autrui satisfait l'instinct de domination et la nietzschéenne volonté de puissance :" sanguis" appelle "cruor". L'homme légitime son recours à la violence par son projet idéologique ou métaphysique : la victime, déshumanisée, mérite sa souffrance et sa mort, tels le juif ou le tutsi. De surcroît, à la cruauté du tortionnaire répond parfois le plaisir de la victime à souffrir : ainsi du syndrome de Stockholm ou de l'amour passion, indissociable de la mort.

Reste la fascination humaine pour les images, à la télévision ou sur le net, de transgressions sanguinaires, de tortures obscènes comme celles d'Abou Dhabi : elles procurent un plaisir voyeuriste qui libère nos propres pulsions négatives : alors que la violence régresse dans l'espace social, on la vit ainsi par procuration tout en la déniant pour nous-mêmes.

Erman a le mérite de rappeler une évidence : à l'inverse de l'idéalisme de Rousseau, l'homme peut être volontairement méchant, par désir de domination et de reconnaissance. La cruauté constitue notre nature humaine, "cruor" nous habite autant que "sanguis". Nous devons la reconnaître, la regarder en face selon l'auteur, avec lucidité, pour tenter d'en rester maîtres ; mais sans oublier la leçon de Brecht après le nazisme: " le ventre est encore fécond d'où a jailli la bête immonde".

Michel ERMAN
La cruauté
Essai sur la passion du mal

PUF, 2009, 178 pages.

Par Kate - Publié dans : SCIENCES SOCIALES
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Dimanche 8 novembre 2009

En 2002, l'écrivain turc a cinquante ans et il publie l'année suivante ce gros livre qu'il dédie à son père. Publié en France quelques mois après l'attribution du prix Nobel de Littérature, « Istanbul. Souvenirs d'une ville » entrelace les souvenirs personnels de l'auteur jusqu'à l'âge de ses vingt ans, la saga familiale, et l'exploration géographique et passionnelle de la capitale du Bosphore et même temps que l'apprentissage de la vie. 

 


• La naissance d'un écrivain ? Oui, d'une certaine façon, puisque l'auteur évoque son enfance, quand toute la famille élargie était réunie, étage par étage, dans l'immeuble Pamuk ; il évoque le frère de deux ans son aîné, les parents qui se disputaient, la mère aimante, parfois ironique et toujours inquiète, le père souvent absent, parti pour un travail ou pour une maîtresse. Enfin naissance d'un écrivain parce que le texte conduit à cette décision annoncée à la mère au terme d'une discussion orageuse : « Je ne serai pas peintre, moi, je serai écrivain.» Peintre, il l'avait été, adolescent et éphémère étudiant en architecture , représentant depuis son balcon les horizons de la ville impériale, ou, plus tard faisant le portrait de son amie "Rose Noire". Il dessinait aussi. Il prenait des photographies. Et puis "Rose Noire" a été expédiée en Suisse par sa famille inquiète de la voir fréquenter un "artiste".


• Cet écrivain, s'il est un lecteur de Nerval, de Gautier, de Flaubert, et de bien d'autres qui ont visité l'Istanbul du temps des derniers sultans, il est d'abord un piéton de Péra et de Galata. Un piéton mélancolique dans Istanbul. Un habitant de Beyoglu et de Cihangir, qui se promène dans l'ancienne Péra et dans les quartiers alentour, en quête du « pittoresque des faubourgs », découvrant de jour comme de nuit des rues tristes et mal pavées, des yali aux murs noircis qui menacent ruine et seront bientôt la proie des flammes, accidentelles ou non. Durant toutes ces années, l'auteur est le spectateur attentif d'une capitale déchue.


 

Quand le père ou l'oncle conduisent en Dodge modèle 1952 toute la famille à travers l'agglomération, le jeune Orhan découvre les vieux palais anciens et les villas anciennes (konaks et yalis) bordant les rives du Bosphore ou parsemant les sept collines ; ces pérégrinations admiratives lui donnent un enthousiasme esthétique puis ce sentiment de nostalgie, de tristesse et de mélancolie ("hüzün") qu'il s'efforcera de retrouver et d'expliquer dans ce récit de la cinquantaine, en évoquant les artistes et les écrivains du passé qui ont décrit sa cité. Les paysages urbains, redécouverts dans des albums de gravures, notamment celles de Melling (cf. chapitre 7), montraient une ville où les habitations, les mosquées, les églises grecques, et les palais des pachas étaient encore loin de saturer l'espace. Les cyprès, les peupliers, les pins, les cimetières et les espaces verdoyants faisaient de l'ancienne Constantinople une ville-jardin resplendissante et colorée.



Après la chute de l'empire ottoman, la ville est devenue triste, elle a vu sa population augmenter mais sa fortune décliner — tout au moins jusqu'aux années 60-70. Ceci alimente le leitmotiv du pessimisme, du regret d'antan, avec une pointe de haine contre cet Occident qui n'a pas colonisé Istanbul, seulement rapidement occupée en 1918, et qui lui propose-impose ensuite, un modèle importé et plaqué par Atatürk, en même temps qu'un sentiment d'amertume rien qu'à fréquenter des Stambouliotes nouveaux riches qui rêvent d'Europe et s'efforcent d'acquérir ses innovations, mais négligent l'art et la culture. Tiraillé entre Orient et Occident, mais plein d'ironie contre l'orientalisme, l'auteur est fasciné par la grandeur passée de l'empire ottoman ; ses racines sont là, mais il n'est absolument pas attiré par la religion qui est juste à ses yeux une affaire de pauvres et de domestiques (chapitre 20). Il n'est pas non plus favorable au nationalisme turc : il dénonce les pogroms anti-grecs, anti-arméniens et antisémites de 1955 (chapitre 19). On doit imaginer que ce pessimisme et cette mélancolie que l'auteur exprimait en regardant son passé et le passé de sa ville ont été adoucis au-delà de ses trente ans, quand il a commencé à publier, et qu'il est devenu l'écrivain turc le plus lu dans le monde.

 


• Orhan Pamuk a accompagné son texte de nombreuses photographies en noir et blanc de plusieurs provenances. Ce ne sont pas des illustrations superflues. Elles renforcent ses propos, ses démonstrations. Certaines sont de l'auteur lui-même. Beaucoup proviennent du fonds du plus célèbre photographe de Turquie : Ara Güler. Par elles, on voit la décrépitude des quartiers d'où naît une poésie qui combat sans espoir la médiocrité des constructions récentes dont la progression constante mène à une victoire inéluctable. Par elles aussi on voit la marque de la civilisation technicienne qui s'immisce dans Constantinople avant la fin du XIX° siècle : les vapur, le tramway, les automobiles — qui dans les années 50-60 sont souvent américaines… — les marques des produits de consommation, le cinéma, la télévision… Si les bateaux empruntent toujours le Bosphore, de la mer Noire à la mer de Marmara — un trafic qui a causé maints drames en pleine ville — et passent les vapur d'une rive à l'autre, vitres obscurcies par les fumées des vieilles machines, autre trait poétique, Istanbul n'est plus la ville des sultans, et son identité s'est transformée :


« L'aspect le plus douloureux dans les écrits des voyageurs occidentaux sur Istanbul, c'est de se rendre compte que les choses dont ces observateurs, de merveilleux écrivains pour certains, ont parlé avec excès en pensant qu'il s'agissait là d'une caractéristique de la ville et des Stambouliotes, auront  disparu d'Istanbul peu de temps après. Car si les observateurs occidentaux aimaient voir et décrire ce qu'il y a d'«exotique» et de non occidental à Istanbul, le mouvement d'occidentalisation en train de s'instaurer considéra ces caractéristiques, ces institutions et ces traditions comme un obstacle sur le chemin de la modernisation et les balaya en peu de temps. En voici une petite liste :
Tout d'abord, le corps des janissaires qui, jusqu'au XIX° siècle, était l'un des thèmes sur lesquels les voyageurs occidentaux ont le plus écrit a été dissous. Le marché aux esclaves, un autre sujet de curiosité du voyageur occidental, après avoir fait couler beaucoup d'encre disparut lui aussi. Les tekke des derviches rufai, très appréciés des voyageurs occidentaux, qui se plantaient des broches dans tout le corps et ceux des Mevlevis ont été fermés avec la République. Les vêtements ottomans, si fréquemment représentés par les peintres occidentaux, furent abandonnés peu de temps après leur dénigrement par André Gide. Le harem était un sujet dont raffolaient les écrivains occidentaux, il n'existe plus désormais. Soixante-quinze ans après que Flaubert eut dit qu'il ferait écrire par les calligraphes du marché le nom de son cher ami [Maxime du Camp], toute la Turquie passa de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, et le plaisir de cet exotisme disparut lui aussi...»



• Le hasard (?) fait que j'ai lu cet essai biographique juste après le premier roman de David Boratav ("Murmures à Beyoglu") et la visite de l'exposition "De Byzance à Istanbul"... Dans les trois cas il est fait référence au formidable travail photographique d'Ara Güler. Et les deux livres montrent quelques similitudes : outre qu'on passe dans les mêmes quartiers (Beyoglu…), on y voit vivre une même enfance, on s'y passionne pour le football, on y voit les violences ethniques de 1955, on y sent le mélange d'attirance et de répulsion que produit chez les deux auteurs la cité passant du XIX au XXI° siècle...

Orhan PAMUK
Istanbul.

Souvenirs d'une ville
Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse
Gallimard, 2007, 445 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE TURQUE & BALKANIQUE
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Jeudi 5 novembre 2009

La vie et les aventures amoureuses de Cuca Martinez née en 1934  à Santa Clara et venue faire la bonniche dans la capitale. Une cinquantaine d'années plus tard, une vie dictée à l'auteur par la fille de Cuca et du mafioso Juan Pérez, Maria Regla, morte dans l'effondrement de l'immeuble où elle habitait, allégorie de la ruine de Cuba.

Des histoires d'amour qui finissent mal. Chaque chapitre est placé sous l'exergue d'une citation de chanson cubaine. L'île de la danse et de la musique est d'abord une île heureuse, où Nestlé inaugure sa première usine au sud du Rio Grande avant la Guerre de 1914. L'époque bénie où les Cubains pouvaient se préparer la recette du jambon rôti à la créole et celle des haricots noirs à la Valdès Fauly (pages 34-37) finira quand les barbudos auront commencé à ruiner le pays. Auparavant, les années cinquante sont celles d'une île pleine de vie, à l'image de la jeune Cuca quand elle rencontre au "Montmartre" celui qu'elle surnomme "le Ouane" ou "the One", le jeune homme qui la séduira huit ans plus tard en même temps que la Môme Piaf viendra donner ses récitals. Quand arrive l'année fatidique —1959— le beau jeune homme quitte La Havane en laissant à Cuca une fille unique et un (un seul !) bien mystérieux dollar.

La descente aux enfers. L'île à sucre bientôt en manque. Le "Montmartre" est devenu le "Moscou", sa moquette rouge a disparu, et tout son charme avec. Une fois que Cuca a été abandonnée par son amoureux parti aux States —Tout se déglingue sous la dictature politique de XXL et le régime alimentaire des pois cassés. Les corps vieillissent trop vite, les immeubles de rapport deviennent des taudis branlants, l'électricité agonise, les hôpitaux sont désertés par les médicaments, et les réfrigérateurs russes cessent de fonctionner. Tandis que la police prolifère, Valentina Ousquonsenva devient le surnom d'un cafard domestique amoureux d'un souriceau émacié comme un Noir éthiopien :

 «Le comité de défense de la révo[lution] et la Fédération papayocratique cubaine firent la guerre à Cuca parce qu'elle hébergeait des étrangers sous son toit. Néanmoins il s'agissait d'étrangers autorisés, de nos frères soviétiques et éthiopiens, Cuca fut à deux doigts de se faire torturer par la Sûreté de l'État, elle frôla la chambre froide de la Villamarista» (p.181).


Une tempête survient. Elle ramène le mafioso. Dans des scènes qui pastichent avec ironie le Parrain, on le voit attendre son boss près de Central Park, puis débarquer à La Havane et pleine période spéciale comme investisseur étranger couvert de dollars. Et voilà que le Ouane rejoint la pauvre Cuca délaissée par sa fille peu après qu'on ait fêté ses quinze ans. Et voilà qu'il lui réclame le mystérieux billet, lui qui semble "plein aux as" sous ses Ray Ban.

Pain, amour et cha-cha-cha. Tout, dans ce premier gros roman de Zoé Valdés, tout dis-je, est pimenté de récits hauts en couleurs des frasques sexuelles des deux lesbiennes, Mechu et Puchu, qui accompagnent Cuca dans son bref bonheur et sa longue douleur de mère célibataire, d'épisodes travestis maquillés au cirage, de slogans réels ou imaginaires de XXL — « Nos putes sont les plus instruites et les plus saines du monde entier »— , de citations plus poétiques de José Marti et d'autres poètes, romanciers et chanteurs que l'île a produits. Sans compter des jeux de mots et des blagues. J'en donne une à titre d'exemple ; c'est l'histoire d'un mec… il est chauffeur de taxi :

« À un feu rouge, il en profite pour draguer une bonne femme, type jument américaine, qui passe en se tortillant, boudinée dans un Levi's.
— Dis donc, toi, t'es une capitaliste ? Comme la femme le regarde de travers, il se répond à lui-même : Oh, pour rien, je te dis ça parce que tes masses sont opprimées.»


Naturellement, les taxis sont des Lada et des Chevrolet déglinguées, et les exemplaires de "Granma", l'organe de la presse officielle, remplacent le papier-toilette. Encore une chose, j'ai failli oublier d'en parler tant c'est évident : l'édition originale de « La douleur du dollar » a été publiée à Barcelone. Naturellement.

Zoé VALDÉS
La douleur du dollar

Traduit de l'espagnol par Liliane Hasson
Actes Sud, 1996, 344 pages (Réédition en "Babel")



Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE ESPAGNOLE ET LATINO-AMERICAINE
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Samedi 31 octobre 2009

 

 

Un ou deux coffiots à débrider, des gagnantes à placer au bobinard, et des malfaisants à faire taire. Le programme se complète d'abondance par les séances d'animation au paddock, les pokers dans les clandés, et les roteuses sur le zinc. Avec Max le fourgue et le Gros-Pierrot, avec Paulette qui tient l'Océanic, avec une pléiade d'autres truands, c'est tout un monde millésimé 1929.


Demi-sels et demi-mondaines


Il y a aussi des jeunots. D'abord  celui que présente l'incipit : « D'un coup de châsses en chanfrein, Petit-Paul frimait le garçon. Incliné à quarante-cinq degrés pour verser le caoua, ce loufiat lui apparaissait, l'heure de la tortore révolue, et celle de l'addition approchant, beaucoup moins débonnaire qu'il n'avait semblé au moment des hors-d'oeuvre. Mis en relief par la lumière rasante de la lampe fanfreluchée posée sur la table, l'implantation basse des crins raides sur le front, les sourcils broussailleux, et les méplats des maxillaires taillés comme à la hache, évoquaient l'homme des bois.»

Peu auparavant, Ludo a écorné le capital financier d'Irène, 38-40 piges, une élégante richement entretenue de la rue Fortuny. Elle est la marraine de son fils Johnny, élégant ambitieux qui jacte english avec accent amerloque. Avec Petit-Paul, marlou de banlieue, il va former une fine équipe jusqu'à la fin de cette trilogie de la "Série noire" de Gallimard, (Le Hotu, 1968, Le Hotu s'affranchit, 1969, Hotu soit qui mal y pense, 1971). Trilogie heureusement reprise ici en un volume, véritable roman de formation pour le mitan du truandage. « Messieurs les Hommes » qui ont fait de l'Océanic leur quartier général ont quelque réticence envers ce Johnny aux belles manières. Ils l'ont surnommé le Hotu, « un blaze infamant » puisque c'est un poisson d'eau douce également appelé "naze". Mais le débutant va devenir un vrai demi-sel en compagnie de Petit-Paul rebaptisé Paulo dès leurs premiers succès. « Pour la première fois depuis qu'il existe, Petit-Paul a la révélation de l'avenir ! Il s'est jusqu'alors, il le découvre, laissé porter par les circonstances, comme un bouchon au gré des vagues se ballotte sur la mer. Grâce au grand, cette longue période végétative est close.»

On ne lira pas sans doute ce roman pour l'intrigue qu'on peut résumer en quelques phrases. Deux amis empruntent des voitures et draguent des filles qu'ils emmènent au Bois. Ils commettent quelques larcins, fréquentent des établissements pas tous sélects et se voient déjà devenir des macs et des rois de l'arnaque. Un cambriolage qui tourne mal les amène à se mettre au vert pour plusieurs mois : Paulo est avantageusement hébergé par Irène et Johnny échoue au Pays Basque, côté Alphonse XIII, en quête d'arnaques pour user le temps. Au retour, la Packard se trouvera chargée d'une marchandise illicite à écouler. Coups foireux et fusillades en perspective, ce dont Johnny se sortira avec panache.

Ces romans nous plongent dans le milieu et ses usages voire dans toute une époque, celle de 1929. Les truands portent des noms imagés — Dédé le Spahi, Jo l'Anguille, Gégène le Bombé… Nombreux sont les personnages dépeints avec verve — « Détonnant un peu sur ces paisibles, deux barbiquets de banlieue, gapette torpédo, bénard à la mal au bide et pompes marseillaises deux tons…» — et les belles voitures d'époque sortent des carrossiers comme les mondaines bien financées sortent des bijouteries de la place Vendôme. L'argent est roi et le vocabulaire monétaire est des plus variés : bardas, biffetons, tickets, talbins, etc. La richesse du vocabulaire est encore plus développée quant aux choses de l'amour, surtout physique et vénal. Il faut rappeler que la loi de 1946 a fermé les maisons de passe, claque, bobinards, bordels, etc. En conséquence, c'est une époque disparue que celle du "Petit Tabarin" de Doudou le Nantais, ou de l'établissement de luxe de Gros-Pierrot où a trépassé le Président.


Ouverture internationale et crise de 1929


Ce n'est pas la mondialisation mais l'ouverture des frontières est envisagée et crainte. « La carrière internationale, tout le monde en a rêvé à ses débuts… Mais croyez-moi, c'est pas de la soie ! La langue qu'on entrave mal ! Les condés qu'on connaît pas ! Les truands en place dont on ignore la cote ! les vicieux qu'ont l'air de caves, les caves qu'ont l'air de vicieux ! le code qu'est comme du chinois !…» Le Johnny n'a pas ces préventions : il connaît l'anglais, ce qui l'a rendu suspect aux yeux de « Messieurs les Hommes », les petits truands sans envergure, clientèle habituelle de l'Océanic. « Bien sûr,  y  a des exemples de réussites … des mecs avec des blazes d'épopée… Dédé l'Argentin ! … Jo de Sydney ! … Fred de Shanghaï ! … Lulu le Brésilien! …» Cet exotisme un peu désuet vaut aussi pour la main–d'œuvre immigrée ! « Celui que la bignole désigne comme étant M. Peter, le propriétaire du fonds de fleuriste, serait balte, titulaire d'un passeport Nansen ; son chauffeur, le gorille flingueur, protégé français du Levant ; quant au vieux, son passeport espagnol renifle à ce point le faux que mieux vaut n'en pas tenir compte.»

La crise qui démarre va stopper cette immigration bigarrée. La bourse chute réduisant les placements et la consommation. Le champagne cède devant les « boissons de base, Byrrh-cassis, Dubonnet-fraise, Picon-menthe…» La patronne d'un bar le constate : « le temps va revenir vite, où elle sera contrainte à nouveau de faire du crayon à ces messieurs, que la crise affecte beaucoup, par gagneuses interposées, le micheton se faisant rarissime. Déjà Doudou le Nantais a procédé à un délestage, envoyant Crevette en mouler à Oran…» C'est déjà le repli sur l'empire cher à l'historien Jacques Marseille !

Comme on le voit, le langage est imagé, marque de fabrique obligée du polar à la mode d'Albert Simonin. Il pleut de la métaphore et pas uniquement pour adultes ; j'aime beaucoup ce constat du déclin : « en plein sur le toboggan, en glissade vers le plus bas…» Avec « de quoi garnir trois colonnes de faits divers dans les canards !…» on comprend très bien que l'arme qu'emprunte le Hotu est dangereuse... Et cette propension à remplacer les substantifs par des adjectifs donne aussi un ton particulier à l'écriture de Simonin : un malfaisant, un inquiétant, et « tous les vaillants qui marchent au combat…»  Un monument à découvrir et à sauver de l'oubli ! Attention : patrimoine national.

Albert SIMONIN
Le Hotu
La Manufacture de Livres, 2009, 510 pages.


Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE FRANÇAISE
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